« La femme des temps modernes est née, et c’est elle que je chante. » Louis Aragon

Samedi 27 avril 2013 13 heures

Sans savoir à quoi ce sentiment est dû (désœuvrement, météo maussade après quelques jours de soleil, fatigue), je me surprends à nourrir des rêveries nostalgiques. Je songe à un temps où les relations, amoureuses évidemment, revêtaient un charme grisant, une simplicité qui avec le recul me semblent bien reposants.

Je me vois me rendre au cinéma avec un garçon qui me plaît, qui fait voleter des papillons dans mon ventre, qui me fait sourire sans raison, rire au moindre prétexte, qui me donne envie de danser, de chanter.

Je nous vois nous installer dans la salle et attendre sagement, timidement, en silence, un peu gênés mais impatients, que les lumières s’éteignent et que les images défilent pour oser opérer un rapprochement. Une main qui se déplace furtivement, après le bras, le coude qui a effleuré l’autre, celui négligemment (du moins en apparence) posé sur l’accoudoir commun.

Je souris toute seule à l’évocation de ces moments du passé, de l’adolescence, quand tout semblait pur, innocent, le temps des premières fois.

Aujourd’hui tout me paraît galvaudé, les rencontres n’ont plus ce parfum de nouveauté, on ne ressent plus cette griserie renouvelée à chaque rendez-vous.

Aujourd’hui un rendez-vous n’a pas la même valeur, le même poids. Il a perdu de sa force, je ne m’y rends plus le cœur aussi léger que les pas, je ne marche plus en réprimant une danse, je ne fredonne plus de ritournelle, je ne souris plus aux inconnus que je croise.

Le romantisme, je crois, je le regrette, le déplore même, n’a pas survécu au passage à l’an 2010. Ou bien c’est moi qui ai vieilli. Constat assez effrayant. Ou bien n’ai-je pas rencontré celui qui me donnera à nouveau des ailes, qui me fera danser, chanter, sourire et rire à la seule pensée de le retrouver. Je préfère m’accrocher à cet espoir plutôt que de me résigner à ces relations tièdes, ce non engagement, cette façon neutre de se fréquenter, cette attitude blasée qui se refuse à toute découverte, à toute rencontre, à toute surprise et donc au miracle d’une alchimie aussi inattendue qu’envoutante.

Alors, au risque de me répéter, ce qui m’importe peu, voici ce que j’espère, encore et toujours, avec Rimbaud,  Apollinaire et Hugo :

Changer la vie.

Il est grand temps de rallumer les étoiles.

Ne doutons pas. Croyons.

Emplissons l’étendue

De notre conscience, humble, ailée, éperdue.

Soyons l’immense Oui.

« Profanes » Jeanne Benameur

Profanes, Jeanne Benameur, Actes Sud, Domaine français, 288 pages, janvier 2013

Née en 1958 en Algérie, Jeanne Benameur, ancienne professeur de lettres, a publié de nombreux romans jeunesse, des textes poétiques et une dizaine de romans, parmi lesquels Les Demeurées (Denoël, 2000, prix Unicef), Les Reliques et Les Mains libres. En 2008, elle rejoint Actes Sud avec Laver les ombres. En 2011, son roman Les Insurrections singulières rencontre un succès remarquable.

Elle signe en cet hiver 2013 un roman bouleversant, superbement écrit, qui dit la douleur du deuil et le besoin des autres pour exister.

Ancien chirurgien du cœur, Octave Lassalle, 90 ans, aurait de nombreuses raisons de se sentir fatigué. L’âge, les articulations douloureuses, le cœur qui bat trop vite. Le vieil homme n’est pourtant pas en paix, car une blessure ancienne est encore béante. Sa fille bien-aimée, Claire, a eu un accident de voiture à 19 ans, alors qu’elle rejoignait son amant. Sa femme, Anna, très croyante, ne lui a jamais pardonné de ne pas avoir tenté de sauver sa fille. Elle est partie pour le Canada, emmenant le corps de Claire. Trop seul dans sa grande maison depuis tant d’années, Octave décide de s’entourer, comme s’il officiait toujours autour d’une table d’opération. Il se compose une équipe de quatre accompagnateurs choisis avec soin. Peu à peu, on découvre les personnages, leurs failles, leurs histoires.

La journée commence avec Marc Mazetti, orphelin ballotté de foyer en foyer, ancien soldat en Afrique, chargé de la toilette d’Octave et du jardin. Après le déjeuner, c’est au tour d’Hélène Avèle de mener la lecture des journaux, puis de peindre un portrait de Claire, à la manière des portraits funéraires du Fayoum. Hantée par une histoire d’amour perdu, Hélène vit en dehors de la vie. Yolande Grange, dont le père n’a jamais eu vraiment d’attention pour elle, s’occupe d’Octave en fin de journée. Sans enfant, elle a pris sous son aile une jeune femme enceinte, Louise. Béatrice Benoît, étudiante en soins infirmiers, passe la nuit dans la grande maison, veillant sur le sommeil du vieil homme. Elle fait souvent des cauchemars à propos de son frère mort avant sa naissance. Son seul refuge : se laisser emporter par la danse.

Trois femmes, un homme, qui vont apprendre à vivre avec un vieux chirurgien au regard acéré. Octave demande à Hélène d’aller au Canada rencontrer Anna et poser le portrait sur la tombe de Claire. Il trouve le journal intime de sa fille et découvre qu’avant sa mort elle vivait une histoire d’amour passionnée avec un père de famille. Il confie les pages qu’il ne peut lire à ses quatre compagnons. Marc et Yolande tombent amoureux. De retour de Montréal, Hélène fait le portrait d’Octave.

Jeanne Benameur nous offre un roman à la fois grave et doux, simple et profond, sur la mort et la vie, la foi et le doute, le temps, le poids du passé. Ce récit touche à ce qu’il y a de plus profond en nous, allie la douleur à la douceur, il apaise et il remue, il suscite émotion et réflexion. Le lecteur est touché par la justesse et la poésie des mots employés, la douceur, mais aussi la fragilité qui ressort de chaque personnage. On s’attache à ces êtres meurtris qui vont retrouver confiance. La romancière joue sur la fragilité des liens qui unissent ce quintet. La douceur de son écriture accompagne leur évolution, effleure les aspérités de leurs parcours, sans pathos, ni sensiblerie, alors même que la thématique s’y prêtait. Jeanne Benameur reste pudique, discrète et c’est à pas feutrés qu’elle déroule doucement le fil de son intrigue.

Un livre d’une intensité rare, éblouissant, qui ne laissera personne indifférent. Un lecture dont on sort grandi, habité par ce texte sublime qui résonne encore, longtemps après l’avoir achevé.

« Le roman est tissé de ces vies qui se cherchent et se touchent, des vies trébuchantes, traversées d’élans et de doutes qui trouvent parfois, magnifiquement, la justesse. »

« Dans les temps troublés que nous traversons, où les dogmes s’affrontent, n’offrant de refuge que dans la séparation, j’ai voulu que Profanes soit le roman de ceux qui osent la seule liberté à laquelle je crois : celle, périlleuse, de la confiance. Cette confiance qui donne force pour vivre. Jusqu’au bout. » Jeanne Benameur

Le style

Les points de vue alternent : si certains chapitres ont Octave pour narrateur, d’autres présentent un narrateur extérieur, puis les deux types de narration se mêlent, avec également les poèmes et journaux du vieil homme, ce qui donne du rythme, de la variété au récit.

Le style de l’auteur est en osmose avec l’évolution des sentiments des personnages. En plus de ces sentiments, de cette évolution positive des personnages au fil du roman, il y a une vraie histoire, celle du destin de Claire, brisé par un accident à 19 ans, dont on découvre les raisons mais sans avoir toutes les explications.

De nombreux lecteurs qui livrent leurs critiques sur leurs blogs jugent qu’on ne peut pas lire ce livre d’une traite, que de nombreux passages se lisent et se relisent, se savourent. Il faut en effet le lire avec lenteur, prendre son temps.

Les personnages

Octave, 90 ans, à la santé déclinante, est loin d’être sénile. Bien au contraire, il est ancré fermement dans la vie. Passionné de haïkus, il relit également l’Ecclésiaste. Il aime infiniment sa maison, un endroit où il se sent à l’abri de toute agression.

Cette maison est un personnage à part entière. Elle a une âme. Même chose pour le jardin, vivant lui aussi, dans lequel Octave aime à se promener. La maison et son jardin sont des havres de paix, à l’image du calme compréhensif de leur propriétaire. Dès le premier tiers du récit d’ailleurs, la gouvernante sent que la maison se remet à vivre.

Chaque personnage a une histoire, un passé, pour lesquels Octave l’a choisi. Chacun permet à l’auteur de broder autour des thèmes de la mémoire, de la blessure, du réapprentissage de la vie et du bonheur.

Ce qui m’a plu

Ce roman délivre un message émouvant et porteur d’espoir sur le pouvoir de la foi en l’homme et de l’entraide. Les cinq personnages, plus le fantôme de Claire, se rassemblent, tissent des liens, se guérissent les uns les autres. On découvre chaque histoire progressivement, l’auteur dévoile petit à petit, par touches, émotions, confessions, ce qui les a rendus uniques aux yeux du vieil homme. Chaque personnage va s’affranchir de son entrave personnelle, rencontrer l’amour, ne plus douter et avoir peur, écouter et être entendu, laisser aller ses émotions. On est touché par des passages très forts, puissants, émouvants, comme celui sur Marc en Afrique et la femme qu’il a voulu sauver, ou les pages sur Hélène et la photographie de Claire.

Ce qui m’a moins plu

C’est un livre assez lent, mélancolique, qui progresse à tâtons, et pour cette raison ne touchera pas tous les lecteurs de la même façon car il s’approche avec patience.

Extraits

Incipit « Ils sont là, derrière la porte. Il ne faut pas que je rate mon entrée. Maintenant que je les ai trouvés, tous les quatre, que je les ai rassemblés, il va falloir que je les réunisse. Réunir, ce n’est pas juste faire asseoir des gens dans la même pièce, un jour. C’est plus subtil. Il faut qu’entre eux se tisse quelque chose de fort.

Autour de moi, mais en dehors de moi. »

Les liens se nouent petit à petit

« Cette nuit-là, chacun des quatre ignore ce qui s’est levé dans le cœur des autres. Quatre cœurs en éveil, reliés. Ce ne sont ni la lune ni les étoiles, que chacun d’eux pourrait voir s’il tournait son regard vers le ciel, qui tissent le lien. Les liens sont invisibles… et chacun d’eux fait, à sa façon, l’épreuve de l’obscurité. Ce qui pénètre de la clarté nocturne du ciel dans les chambres ne change absolument rien à ce qui noue une gorge, tient des paupières ouvertes. Le beau mot d’angoisse qui signifie l’étroitesse de la vie ne suffit pas non plus à nommer tout ce qui se passe. Pas plus que le mot amour… Quelque chose d’inconnu fait route. »

« Les quatre qui ont accompagné ma journée aujourdhui, depuis si longtemps que je ne touche plus le corps des hommes, des femmes, que je ne sauve plus personne, ces quatre-là, ce sont ceux qui peuvent menseigner aujourdhui.

Il ny a pas de maître. Pas de fils de dieu. Pas de prophète.

Rien que des hommes et des femmes. Des profanes. […] Les quatre que j’ai choisis sont des humains comme moi. Le frottement de nos vies les unes contre les autres, c’est à ça que je crois. »

« Entre eux et moi, au fil des jours, quelque chose s’est bien tissé. Un drôle de fil de vie à vie. Ma vie, elle ne vaut pas plus que la leur. Tant d’années solitaires. Je ne pourrai plus maintenant. Me voilà devenu dépendant. Pas physiquement, non. C’est mon cœur qui s’est attaché à ces quatre existences. Est-ce que c’est cela que je cherchais ? »    

Traumatismes et blessures

La mort de Claire pour Octave

« Ma fille. Ma femme. Des possessifs qui ne veulent rien dire. Et une fois Claire morte, cette impossibilité qu’elle soit “Notre fille”. Comme si la mort l’avait rendue intacte au ventre de sa mère. Anna repliée sur sa fille morte. Plus jamais à naître. Plus jamais. Un temps où nous n’avons été littéralement plus rien. On dit “anéantis”. Le seul temps du partage.

La mort de Claire s’est inscrite dans mes chairs pendant ce temps-là.

Puis, le temps, terrible, où l’existence est revenue, douloureuse comme quand le sang se remet à circuler dans une chair trop longtemps comprimée. »

« Il dit encore Ma fille avait dix-neuf ans et demi. Puis il ajoute très bas qu’il ne sait même pas où elle est enterrée. Quelque part au Canada. Qu’il n’est jamais allé sur sa tombe. Que sa mère l’a comme enlevée, morte et partie là-bas. Hélène ne l’interrompt pas. Il y a des mots qu’on ne peut prononcer qu’une seule fois, comme le trait sur la feuille. Elle le sait. Alors elle écoute. Chaque parole porte en secret l’ombre d’une autre. C’est l’ombre qui manque sur la photographie. »

Traumatismes de Marc : la guerre en Afrique

« Il paraît que tout vient toujours de l’enfance, et y retourne. Alors il se dit que pour lui il y a deux enfances. La première, celle de l’âge, dans cette région de monts et de collines où il est revenu, l’enfance qui avait déjà fait de lui le solitaire qu’il est. Et puis la deuxième, celle de l’Afrique. Là il a découvert ce que les hommes peuvent faire à d’autres hommes. Il a assisté. Désemparé. Et il avait beau être un adulte, il était bien plus désemparé encore que lorsqu’il était enfant. C’est à cette deuxième enfance qu’il est toujours ramené, depuis son retour. Celle de l’Afrique. Quoi qu’il ait tenté depuis. »

Les cauchemars de Béatrice

« Du frère disparu avant sa naissance, elle ne pouvait rien savoir. Il leur suffisait quelle se coule dans la place laissée libre. Cest tout ce quon lui demandait. La mère disait simplement “Cest un ange maintenant” et Béatrice apprenait à se méfier des anges. De leurs ailes déployées, ils escamotent les petites filles.

Elle a toujours eu peur de disparaître. Comme par enchantement. 

Depuis toute petite, elle lutte. Quelque chose de forcené qui la fait souffler sur chaque étincelle de vie. Elle a appris très tôt à se servir de son corps comme d’un allié solide. Depuis qu’elle a quinze ans, qu’elle a “fait ça” pour la première fois, depuis qu’elle a compris qu’il y avait là quelque chose pour elle. Rien que pour elle. Et les hommes qui l’ont côtoyée ont été surpris par le feu, la liberté totale de son corps. Elle les a laissés, éblouis, n’est jamais restée dans aucun lien. Les ailes de l’ange l’effleurent de trop près. Et tout ce qu’on dit partout de l’amour y ressemble trop. »

Le portrait de la fille morte

« Elle reste longtemps le regard posé sur la photographie. Plus rien dautre entre elle et la jeune fille souriant dans le soleil. Peu à peu, elle sent quelle entre dans un espace inconnu.

Cest étrange. Un territoire que rien ne matérialise si ce nest la conscience du face à face. Silencieux. Intense.

Alors, elle sur qui le regard de Claire ne sest jamais posé, ne se posera jamais, se sent scrutée. Pour la première fois, elle sent le regard de Claire.

Entre leurs deux regards, limmensité qui souvre.

Il ny a plus de temps. Il ny a plus ni début ni fin. Il faut avancer. Sans repère. Cest comme dans le désert ou dans la neige, quand toute marque est abolie.

Les deux regards se croisent. »

La foi dans l’homme

« Chez chacun des quatre, il a flairé le terreau d’une histoire. Quelque chose qui pourrait l’éclairer. Chez chacun d’eux, la lutte, solitaire, pour la vie. Et aucune religion à laquelle se raccrocher. C’était la question commune à chaque entretien. La plus importante. Quel rapport entretenaient-ils avec la foi, la religion ? Aucun des quatre n’avait la foi domptée par la religion. Les quatre doutaient. Mais luttaient, il le savait. Et c’est pour cela qu’il les avait choisis. […]

J’ai besoin d’autres êtres humains, comme moi, doutant, s’égarant, pour m’approcher de ce qu’est la vie. Parce que je suis vieux. Les religions ne m’intéressent pas. Ceux qui sont sûrs d’un dieu ou de l’absence d’un dieu ne me sont d’aucune aide. J’ai besoin de confronter mon doute à d’autres, issus d’autres vies, d’autres cœurs. J’ai besoin de frotter mon âme à d’autres âmes aussi imparfaites et trébuchantes que la mienne. »

« Les quatre l’ont secoué, lui ont donné la force qu’aucune foi en un dieu, fût-il d’amour, ne lui a jamais donnée. Lui, sa foi, elle est dans les êtres humains, c’est tout. »

Critiques

20 minutes « Voici un livre rare, de ceux qu’on a envie de relire, de garder sur sa table de chevet. Un livre qui peut aider à avancer. » « Un livre profondément humain, qui sait introduire du sacré dans le plus simple du quotidien sans qu’il soit question de religion. Un livre pour remettre de la poésie et de la confiance au cœur de la vie. Un livre précieux, à déguster. »

 

Le Monde « Toute l’œuvre de Jeanne Benameur procède de cette forme neuve de rédemption. De ses poèmes à son théâtre, à ses livres pour la jeunesse, elle distille un doute ardent. Profanes en est, sans doute, la plus vive expression. »

Blog L’Express, « Les 8 plumes » « Il est des livres qui nous traversent de part en part, nous font partager des émotions, nous font entrevoir ce que c’est que la vie. Le livre de Jeanne Benameur est à classer dans cette catégorie, voire même hors catégorie. Le style est magnifique, le sujet singulier mais admirablement traité, et il y a tant de poésie qui traverse ce texte qu’on est touché à chacune des pages que l’on tourne. »

« Tu seras partout chez toi » Insa Sané

Tu seras partout chez toi, Insa Sané, 213 pages, Sarbacane, collection « Exprim’ », novembre 2012

Né en 1974 à Dakar, Insa Sané, écrivain, slameur et comédien, vit en France depuis l’âge de 6 ans. Il est l’auteur d’une série de 4 romans publiés depuis 2006 dans la collection « Exprim’ » de Sarbacane, intitulée « La Comédie Urbaine », qui dépeint les aventures d’habitants de Sarcelles entre 1995 et aujourd’hui.

Dans ce roman captivant sous forme de fable merveilleuse, Sény, 9 ans, nous raconte une histoire d’exil et de séparation. Son quotidien, dans un pays en guerre que l’on devine africain, est composé de batailles inventées avec ses amis, Adar, Soundjata et Déhiha. Sans oublier son amoureuse, Yulia, qui lui annonce que ses parents ont trouvé un passeur. C’est finalement Sény qui est envoyé par ses parents « de l’autre côté du monde », chez Tonton Chu-Jung et Tata Belladone. « Ce sera ton nouveau chez toi », lui explique son père. S’ensuit la découverte d’un nouvel univers, avec de nouveaux codes. Sény espère que son mauvais comportement à l’école le fera renvoyer chez lui. Il se rapproche de Brindille, une fille de sa classe dont le père serait « passeur ». Peut-être qu’avec l’aide de Brindille il pourra enfin rentrer chez lui et retrouver les siens. Sény décide de fuguer. Avec Brindille, il embarque sur un navire pirate et pénètre dans un univers merveilleux. Pacha Mama, mi reine mi sorcière, lui confie la mission de sauver son monde en lui rapportant les Quatre merveilles, dérobées par quatre personnages puissants. Sény et ses amis, munis d’objets magiques, affrontent des créatures effrayantes. À la fin de leur aventure, Yulia lui apprend que le jour de son départ, les militaires sont venus dans leur village. Ils ont tué les adultes. Quant aux enfants, que leurs parents ont voulu cacher dans le puits, ils sont morts lors de leur chute. Sény rapporte son trésor à Pacha Mama. Il se réveille à l’hôpital, après être tombé d’un arbre. Brindille, qui se souvient elle aussi de leur aventure, lui donne un mot de Yulia. L’auteur phare de la littérature pour adolescents nous offre une épopée fantastique, de laquelle Sény, et le lecteur, sortent indéniablement grandis.

Insa Sané nous offre un joli conte sur le déracinement, superbement bien écrit et émouvant grâce à un personnage narrateur très attachant. Un roman d’une écriture singulière et chantante, qui alterne avec justesse entre une écriture enfantine et drôle et des passages poétiques et fantastiques captivants.

Sané nous conte l’enfance africaine, le déracinement et l’intégration difficile dans le soi-disant Eldorado occidental. Un sujet maintes fois abordé que l’écrivain revisite de manière inédite et très personnelle grâce à une écriture mêlant savamment réalisme et onirisme. Malgré des propos durs sur l’exil, la gravité ne prend jamais le pas sur la poésie ou les pointes d’humour savamment distillées. Sané a en effet réussi à instiller chez Sény de la légèreté. Ce narrateur de 9 ans, très rusé et cultivé, fait reposer son analyse du monde et des adultes qui l’entourent sur une sagesse admirable, fondée sur les histoires que lui raconte son père. On se plaît à reconnaître des allusions aux légendes et histoires classiques, inspirées de ses deux cultures. Impossible de lire Tu seras partout chez toi sans voir dans le petit Sény le pendant masculin africain du Petit Prince français et de la petite Alice britannique.

Sané construit une fable touchante et nous entraîne dans la nostalgie de l’enfance. Le caractère fantastique de la deuxième partie ne fait qu’ajouter à la puissance du récit. Les lecteurs plus inexpérimentés seront aussi étonnés que transportés mais surtout, utilement ébranlés et humainement transformés. Un texte profond, humain, qui compte parmi ceux qui aident à grandir. Même quand on est déjà grand.

Ce qui m’a plu

Le personnage de Sény est incroyablement attachant. Sané a tout à fait réussi à se glisser dans la peau d’un garçon de 9 ans, en retranscrivant ses réflexions, ses analyses, ses questionnements. Il y a chez Sény une forme de naïveté, d’innocence qui est très touchante, et qu’on aimerait qu’il ne perde pas. Il nous rappelle le Petit Prince et sa philosophie poétique et innocente, pure de tout compromis. On retrouve cet esprit lorsque Sény analyse le monde occidental et évoque « l’acrise » et la « d’versité » qui inquiètent tant les adultes.

Ce récit entraînant et merveilleux est un prétexte pour évoquer un thème cher à l’auteur, celui du déracinement. Sény doit quitter son village, il se retrouve dans une ville et un pays étranger, que l’auteur ne nomme pas, sans repère, privé des gens qui lui sont le plus chers. L’auteur nous fait réfléchir sur les notions universelles de l’exil, du déracinement, de la famille, des repères, de l’appartenance. Ce roman est aussi le récit d’une initiation, de laquelle Sény sort plus sage, plus fort, plus mûr.

Les références multiples et croisées à des mythes et des histoires bien connus permettent au lecteur plus ou moins « expérimenté » de reconnaître avec plaisir les différents clins d’œil. De plus, lorsque le texte bascule dans le fantastique, l’auteur invente toute une mythologie qui emprunte à Homère, aux dieux africains, à la littérature européenne.

Comme dans ses autres romans, certaines phrases et passages reviennent régulièrement, comme un refrain. Par exemple, l’incipit qui fait référence à un poème de Victor Hugo, la déclaration d’amour à son amoureuse ou encore la scène traumatique de l’annonce de son départ, de plus en plus émouvante à mesure qu’elle est répétée et que le narrateur la revoit après avoir compris ce qui s’y jouait dans le cœur de ses parents.

Ce qui m’a moins plu

L’auteur donne très peu d’éléments précis sur les pays dont il est question, même si on comprend qu’il doit s’agir du Sénégal et de la France, d’après son parcours personnel. Cependant, pour un jeune lecteur, en dessous de 13/14 ans, il peut être difficile de ne pas avoir de repères.

Au milieu du roman, vers la page 100, le texte change de nature, de roman réaliste sur l’exil il bascule dans un récit fantastique et onirique. Le lecteur est plongé dans un univers parallèle, peuplé de monstres, au sein duquel le jeune héros doit combattre pour retrouver enfin son foyer. Ce basculement se révèle assez déstabilisant pour le lecteur, et on peut redouter qu’un jeune lecteur qui ne serait pas habitué au genre fantastique ait du mal à embarquer avec le héros dans ce voyage de l’autre côté du miroir.

Extraits

Incipit « Si tu dois t’en aller pour toujours, pars avant l’aube ! Très tôt. Ne te retourne pas. JAMAIS ! Tant pis pour les larmes. Tant pis pour nous. Tu m’aimeras plus loin. Je t’aimerai ailleurs. On s’aimera toujours. Demain sera heureux. Promis ! Juré !

En vérité, les récits de voyage se lèvent alors que l’aurore a encore les paupières fermées. Hansel et Gretel, eux aussi, s’en allaient très tôt pour ces bois d’où l’on ne revient pas.

Très tôt. Le matin. À l’heure où le Super Diamono de chez moi livre les dernières notes de son répertoire, que la nuit et les Djinns tardent à libérer la piste de danse. Si tu dois t’en aller, mon amour, fais-le pendant que je dors… les oreilles étendues sur les rêves que l’on construit à deux. Abandonne cet endroit… ce lieu situé en un point quelconque d’un pétale de la rose des vents. Quitte le « chez-moi » de madame tout le monde ou de monsieur n’importe qui ; ce « chez-moi » dont on se souvient comme on raconte les meilleurs épisodes d’une série en noir et blanc. Tous ceux qui sont partis un jour le savent…

Moi, je l’ai appris quand un certain matin m’a offert ma première valise. Une valise en carton.

Bien sûr que ça existe, les valises en carton ! Juré, craché ! Même qu’elles sont légères comme une aventure – tellement qu’aujourd’hui, on ne sait plus fabriquer ces bagages d’un autre siècle. Celle-là, « ma mienne », était bleue comme une orange, avec les bords en métal pour protéger les angles des bornes kilométriques et une poignée noire en plastique, parce que ça peut toujours servir.

Il paraît que chaque lever de soleil est un miracle. La veille de ma première valise, je me suis réveillé comme tous les matins précédents, sans me soucier de la grâce que m’offrait ce jour nouveau. Franchement, qui s’écrit « Hip hip hip hourra » à chaque fois qu’il se lève ? En tout cas, pas moi.

J’ai juste pris mon repas sous l’œil attentif de Maman, embrassé Papa, et j’ai rejoint les copains dans notre repaire : la cabane derrière le puits asséché, au fond de la concession. Ils étaient déjà tous là à m’attendre. »

Paroles de son père avant son départ « Mon grand garçon. Ce n’est pas une punition : c’est une récompense. Tu vas de l’autre côté du monde. Qu’est-ce que j’aimerais être à ta place. L’Odyssée d’Ulysse ou les Voyages de Gulliver, ce sont des promenades de santé à côté de ce que tu vas vivre ! »

« Je crois que quand les grandes personnes répondent un « Parce que » à des questions aussi simples, c’est encore pour faire diversion. Parce que vraiment ça doit être dur, de regarder l’enfance en face. »

« Chez moi », il y a la famille que j’ai choisie.

« Chez moi », c’est un bol juste assez grand pour y faire tenir le monde. « Chez moi » se danse sur des airs de tra-la-li-la-lère, en tapant sur des bidons ou sur des peaux y a la poussière qui s’évapore.

« Chez moi », l’ennui à la lumière et à l’ombre de midi et quart attend que pousse la queue des lézards.

Chez moi, des jeux idiots en sandalettes, des culottes trouées pour laisser respirer l’aventure, les cheveux qu’ont pas vu le peigne depuis la première carie sous la langue qui fourche dans des gros mots écorchés vifs comme on grimpe aux arbres de vie pleins de fruits interdits d’en prendre de la graine on est l’œuf et la poule on est neuf on a neuf ans alors en avant toutes dents dehors les ailes poussées vers le soleil c’est du vent c’est l’Harmattan on a tué l’armateur en jetant l’ancre de nos récits on se souvient on oubliera sans doute les chemins qui mènent à ce pays sans route, en route ! »

« A neuf ans, les sourires que nous offre la vie peuvent nous rendre dur comme fer. Je le sais parce qu’à neuf ans, on est une branche fragile, même quand on se donne l’âge des moustaches. A neuf ans, l’univers est aussi vaste qu’un jardin enfoui sous la terre. A neuf, le monde que l’on chérit a le visage de « mon amoureuse ». Je le sais parce que j’ai neuf ans et que … Oh, Dieu que je l’aime ! »

« On n’aura jamais à se dire adieu. TOI ? Ne te retourne pas. JAMAIS ! Va de l’avant. TOUJOURS ! Tant pis pour les larmes. Tant pis pour nous. Tant pis pour les espoirs fous d’un « il était une fois » qui nous aura laissé sur le bas-côté. Tu m’aimeras plus loin. Je t’aimerai ailleurs. Ensemble, on tournera la page du plus beau des romans – sans tristesse ni rancœur. Demain sera heureux. Promis ! Juré ! Juré ! Craché ! En vérité, l’éternité est aussi éphémère qu’un « Je t’aime » suspendu entre la vie et la mort. »

Critiques

Blog « Toute la Culture » décembre 2012

« Cet écrivain manie les mots en artiste, il joue avec les expressions et les retourne à sa façon avec humour. Il pratique l’écriture en conteur, entremêlant les histoires, la fiction et la réalité.

L’histoire que raconte Insa Sané semble avoir une part autobiographique, il s’en dégage en tout cas une impression de vérité très forte. En artiste, l’écrivain nous balade d’une manière complètement imprévisible dans son récit entre réflexions personnelles, générales, sagesses populaires, récits surgis de la nuit des temps et aventure racontée du point de vue de son héros: un touchant petit garçon de neuf ans dont l’amour pour les siens est au centre de toutes ses pensées. Nous nous laissons prendre au génie et à la verve de son conteur qui semble être derrière nous à nous susurrer les mots à l’oreille tandis que nous lisons son texte, une aventure qui ne laissera ni les ado ni les adultes indifférents car c’est toute la nostalgie de l’enfance qui perce à travers cette fable touchante. »

France Inter  décembre 2012

« Insa Sané signe une petite merveille d’intelligence et de poésie. L’auteur emprunte aux grands mythes, aux comics mais aussi aux écrivains et aux poètes de tous temps (d’Homère à Cheick Anta Diop en passant par Victor Hugo), pour toucher à l’universel et nous offrir un magistral conte moderne… »

Interview de l’auteur dans Respect mag janvier 2013

« Acteur, slameur et écrivain, Insa Sané multiplie les casquettes. Dans son dernier roman Tu seras partout chez toi, il nous livre sa version de l’immigration africaine vers la terre promise française, sous la forme d’un conte moderne. »

Souvenirs d’enfance à Dakar : « Parmi les bons souvenirs, il y a les jeux d’enfants, les bagarres, les bêtises. Parmi les mauvais, il y a les séparations. Contrairement, à mon personnage, je n’ai pas quitté le Sénégal sans mes parents. Ce sont eux qui ont dû partir sans moi. Et je me souviens parfaitement du jour où papa, maman et mon frère ainé sont partis. Je crois que si je suis né un jour c’est à cette date. Avec cette épreuve, j’ai appris que le monde ne s’arrêtait pas au quartier résidentiel de Dakar dans lequel j’avais toujours joué. J’ai su, ensuite, qu’on pouvait naître quelque part, grandir ailleurs, aimer sous d’autres cieux, et rêver partout. »

Part autobiographique : « c’est la grande mode des autobiographies planquées dans des faux romans, mais je n’ai pas su, encore une fois, m’aligner sur cette tendance. Ce roman n’est que la matérialisation d’une conviction née de l’expérience : l’esprit et l’accomplissement n’ont pas de frontières. Tu seras partout chez toi, partout où tu décideras de vivre, partout où tu peux t’épanouir, partout où l’amour se trouve, partout où tes rêves et tes projets pourront croître. Qu’importe les frictions, les luttes, les discriminations, les épreuves. L’Homme est chez lui là où il a décidé de l’être. »

« Pour moi, être aimé n’est rien, c’est être préféré que je désire. » André Gide

7 octobre 2009 17 heures

C’est bizarre de voir comment le fait de les transcrire sur ordinateur donne un statut différent à ces notes. Elles y trouvent à la fois une sorte de légitimité mais elles gagnent aussi une distance, elles s’écartent du premier jet de l’écriture qui passe directement de moi au papier et atteignent un terrain « neutre », celui de l’après, de l’au-delà du ressenti brut et immédiat.

Ce qu’il y a d’étrange dans ce phénomène c’est qu’en réalité ce sont les mêmes mots alignés au sein des mêmes phrases et qui donc forment le même sens. Avant toute forme de réécriture vient la transcription basique et pourtant, déjà, au fur et à mesure que mes doigts s’agitent au-dessus du clavier et en font claquer les touches dans une musique que je trouve apaisante, les mots qui apparaissent sur l’écran me semblent impersonnels, comme sortis d’un autre esprit que le mien…

J’ai beau songer à cette étape je n’arrive pas à trouver d’explication à cette mue de mes mots en un texte extérieur à moi, existant par lui-même, en non plus né de mes questionnements intimes. Mystère de la confession, énigme de l’aveu, tous ceux qui ont pris l’habitude de coucher leurs états d’âme sur papier connaissent-ils cette expérience de dépossession ?

« La bêtise insiste toujours. » Albert Camus, La Peste

21 décembre 2007

J’ai vu A. ce soir. Nous parlons beaucoup, facilement, de choses qui nous touchent. Une grande intimité et une grande confiance se sont installées en peu de temps et après presque deux ans de silence… Ça me fait du bien mais en même temps je n’avance toujours pas. Je suis face à un mur, toujours le même, cinq ans après…

Accepter mon adolescence, mes démons, moi, mon passé et mon futur, pour construire mon présent… Je ne sais rien ou je sais trop, c’est la même chose. Plusieurs mois sans écrire et pourtant toujours autant de questions sans réponse, de souffrance sans consolation, de solitude sans amour. Seule il faut que j’accepte de vivre, pour peut-être un jour vivre à deux. Mais quand ?

M’aimer un peu, m’aimer tout court, m’aimer malgré tout, malgré mes failles, mes défauts, mes faiblesses… en faire une force mais sans être encore et toujours dans la lutte, dans la rébellion, dans la provocation. Ne plus chercher à prouver et vivre pour moi. M’affranchir du regard des autres. Seul le mien compte, alors le rendre moins exigeant et plus réaliste. Comment ?

Apprendre à faire avec. Quand je n’ai pas le choix, ne pas en faire un défi, je m’use à lutter contre ce qui me dépasse. Accepter et vivre. M’aimer, aimer pour être aimée. Voilà le travail qui m’attend. Pour combien de temps ?

« Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou. » Albert Camus, « Carnets »

17 décembre 2006

Les gens qui se sentent mal n’aiment pas voir les autres faiblir. Ils ne savent les consoler, simplement offrir un geste de réconfort face à ce miroir d’eux-mêmes qui les renvoie à leur propre malaise. Chassez ce désespoir qui me hante moi-même et jouez avec moi la fière et digne comédie de l’insouciance !

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Camus, « Le Mythe de Sisyphe », 1942

28 octobre 2006

Suis-je une petite Peter Pan ? Est-ce que je refuse de grandir et de devenir une des leurs ? Un adulte aigri, responsable, autoritaire et blasé. Ne plus jouer, ne plus rire, ne plus regarder les papillons voler, les gouttes tomber, les nuages glisser et le soleil couler…

Pas le temps ! Trop de choses à faire, de problèmes à régler…

Si c’est ça l’avenir alors oui je veux rester au Pays Imaginaire avec les Enfants perdus.

« Notre cher Marcel est mort ce soir » Henri Raczymow

« Il peut mourir pour de vrai, il aura déjà tout écrit, sa vie et sa mort confondues, pour l’éternité. »

« Notre cher Marcel est mort ce soir », Henri Raczymow, Denoël, 99 pages, avril 2013

Henri Raczymow, petit-fils d’émigrants juifs polonais arrivés dans les années 1920 à Paris, est né en 1948 à Paris où il devient professeur de lettres. Il publie son premier livre en 1973, La Saisie (Gallimard, prix Fénéon). Il est pensionnaire de l’Académie de France à la Villa Médicis en 1980-1981. Dans les années 1980, il traduit en collaboration avec Aby Wieviorka des romans de la littérature yiddish. Il reçoit en 2008 le prix de la Fondation du Judaïsme français. Il a publié de nombreux romans, livres pour enfants, essais, biographies, articles.

Chez Gallimard il a publié des nouvelles Scènes (1975), des récits Rivières d’exil (1981), Ninive (1991), Dix jours « polonais » (2007), Heinz (2011), des romans Bloom & Bloch (1993),  Un garçon flou (à paraître ), une biographie Maurice Sachs (1988), un essai Le Cygne de Proust (1989).

Chez Stock : deux essais La mort du Grand Écrivain. Essai sur la fin de la Littérature (1994), L’homme qui tua René Bousquet (2001) et un récit Le plus tard possible (2003).

Novembre 1919, Marcel Proust a quarante-huit ans, il lui reste exactement trois ans à vivre. Léon Daudet lui a promis son appui, pour le Goncourt. C’est fait le 11 décembre : Proust est déclaré lauréat du prix Goncourt. Il a emménagé un mois plus tôt rue Hamelin, entre le musée Guimet, le Trocadéro et la Seine. Très affaibli il ne quitte presque plus son lit. Refusé à l’Académie française, il obtient la Légion d’honneur. Il écrit, ajoute, corrige, au grand dam de son éditeur, Gaston Gallimard. Il prend de nombreux médicaments, se trompe parfois dans les dosages. Il sort parfois pour vérifier des informations ou des sensations. Après de nombreux mois à braver la mort pour achever l’œuvre d’une vie, « notre cher Marcel » s’éteint. Ses amis se relaient à son chevet et échangent des souvenirs sur l’illustre disparu.

Un livre fort, beau, tendre et douloureux sur la littérature, la passion, l’ambition, la mémoire, la maladie, la mort, la vie sociale et familiale, la culture, l’édition, la postérité. Un hommage tendre et sensible à un écrivain devenu légende.

Un style poétique, sensible, qui mêle récit et paroles des personnages, pensées et obsessions de l’écrivain mourant, extraits de son œuvre qui répondent en écho à sa vie. Des incursions subtiles de l’auteur qui donne son opinion sur l’écrivain, mêle aussi des extraits de critiques, de journaux d’écrivains qui décrivent la silhouette maladive et effrayante de Proust.

Ce qui n’aurait pu être qu’un hommage à travers le récit des trois dernières années de l’écrivain devient grâce au talent de Raczymow et à sa connaissance fine de l’œuvre de Proust une aventure humaine passionnante, l’incarnation du génie et de la vie par l’art. Court mais émouvant, un bouleversant hommage à un homme, une œuvre, une passion plus forte que la mort.

Ce qui m’a plu

Un premier chapitre saisissant, Proust sur son lit de mort, peaufinant son œuvre en y intégrant sa mort

Une réflexion pertinente et sensible sur un homme, son œuvre, son obsession, sa lutte contre la mort

Extraits

Incipit « Un homme qui ressemble à un vieillard et à la fois à un jeune homme, cloué au lit dans la chambre d’un appartement qu’il appelle lui-même un taudis, où il n’y a rien à manger parce qu’il a cessé de désirer le moindre aliment, n’absorbant péniblement que du café au lait que lui apporte sa gouvernante. Amaigri, hâve, barbe « de prophète » telle qu’il avait jugé bon d’en affubler son Swann malade et mourant comme lui aujourd’hui, n’écrivant plus chaque jour, tantôt de sa plume Sergent-major, tantôt en les dictant à sa gouvernante ou à une dactylographe, que des lettres de remerciements aux compliments qu’on lui adresse, aux articles et études qu’on lui consacre, en France et à l’étranger, s’en prenant sans ménagement à son éditeur, son correcteur, son imprimeur. Car tout ce qui compte pour lui, alors même que son livre semble achevé puisqu’il a en écrit la fin, qu’il a même tracé le mot FIN au bas de ce qui serait la dernière page, c’est de le nourrir des dernières forces qui lui restent, bourré qu’il est de médicaments, tantôt pour se reposer un peu à défaut de dormir vraiment, quelques heures, ou quelques jours, tantôt pour parvenir à rester éveillé quelques heures encore, ou quelques jours, lui insuffler de nouvelles sensations, parfaire l’évocation de l’agonie de certains de ses personnages, la grand-mère, Bergotte, Swann, prenant modèle sur la sienne propre, ne sortant plus, ou les derniers temps une fois par mois tout au plus, que pour vérifier un ultime détail, une robe, un tour de langage, une filiation, un trait de physionomie, revenant certes épuisé, plus épuisé encore qu’avant et remerciant ses hôtes de la généreuse invitation qui lui coûta tant et qui fut pour lui si enrichissante, ils ne savent à quel point.

La chambre est très faiblement éclairée d’une lumière verdâtre, pleine de nuages suspendus dans l’air comme si l’on était dans les hauteurs d’une montagne à cause des fumigations, mais c’est ici, pour tout autre que lui, proprement irrespirable. Le lit et les petites tables à son chevet sont encombrés de livres, de journaux, de revues, d’enveloppes vert pâle maculées de taches de tisane et surchargées de son écriture tremblée où l’on déchiffre les noms de Saint-Loup et de Gilberte Swann-Forcheville, et des cahiers empilés où il sait à peu près retrouver les passages auxquels joindre des ajoutés, qu’il écrit lui-même ou qu’il dicte à la gouvernante ou à la dactylographe, nièce de cette dernière.

Il refuse les médecins, prétend en savoir bien plus qu’eux sur son état. Il peut mourir à tout instant mais il a tracé d’une main toute tremblante le mot FIN, tremblement de sa faiblesse extrême et tremblement de son émotion. Les minutes, les heures, les jours qu’il lui sera donné de vivre encore seront pour ces ajouts, ce peaufinage, ces notations sur le comportement d’un personnage, une sensation enrichie, plus complète, plus vraie, ressentie au plus juste de la vérité éprouvée. Peu importe qu’il meure, pourvu que cela soit dûment inscrit. Son œuvre est achevée et non achevée, elle est éternellement en cours. C’est une œuvre inachevable, une œuvre proliférante, métastases d’images justes et inouïes, et tant pis si l’éditeur, le plus grand du XXe siècle, s’arrache les cheveux, sort de ses gonds. Il relit les épreuves non pour en corriger les coquilles, mais pour gonfler son œuvre, la parfaire, en préciser des nuances, y inscrire sa mort même. Ainsi, non seulement sa vie mais sa mort y seront mises en mots, en style, en justesse de vérité. Il peut mourir pour de vrai, il aura déjà tout écrit, sa vie et sa mort confondues, pour l’éternité. Il n’a pas, il n’a plus besoin de médecins, ni de son cher petit frère qui veut lui aussi le soigner à toutes forces. Ils ne savent rien, ne comprennent rien. Il ne lutte pas contre la mort. Il lutte pour rendre encore ses mots, ses derniers mots, un peu lisibles. La bière qui se refermera bientôt sur lui, ce sera la couverture de son livre. Qu’on ne se méprenne pas, qu’on le déchiffre, qu’il en soit fait comme il a voulu au plus haut de sa lucidité. Puis qu’on le laisse dormir — puis mourir, simplement, sans souffrir, c’est tout ce qu’il demande. Il sait que son œuvre lui survivra. Il peut mourir. Les écrivains, aujourd’hui, depuis des décennies, n’éprouvent plus cette certitude. Ils savent qu’ils meurent pour rien, comme tout le monde. »

Humour et tendresse pour le personnage « Un hideux meublé, mais c’est en attendant mieux. Cet appartement se révèle au moins aussi bruyant que le Ritz, en moins confortable, et tout aussi cher. Là aussi, les cloisons semblent bien minces. Les voisins font l’amour tous les jours avec une frénésie dont Proust est jaloux. La première fois, il a cru à un assassinat. Mais il a dû se rendre à l’évidence. Il aurait préféré, tout compte fait, un assassinat. C’est toujours embêtant d’être exclu d’un bonheur. »

Orgueil « Il voudrait, lui, Proust, peut-être, être présenté comme un « nouveau Zola ? » Certainement pas, mais comme un nouveau Saint-Simon ou un nouveau Chateaubriand, pourquoi pas, où serait le mal ? »

La littérature « Enfin quelqu’un qui dit comme lui que le traitement stylistique prime sur l’anecdote. C’est justement ce que lui, Proust, s’évertue à faire comprendre aux oreilles de gens qui ne voient pas que son livre est rigoureusement composé, qu’on n’en comprendra toute la portée qu’à la fin, avec la parution du dernier volume, Le Temps retrouvé, déjà écrit bien entendu. Il n’est pas ce vain écrivain mondain et snob que d’aucuns décrivent et décrient encore. Son souci c’est le style et l’invention d’un nouveau langage. »

La vie culturelle parisienne des années 1920 

« Le 18 mai, les Schiff donnent un grand dîner à l’hôtel Majestic en l’honneur de Diaghilev, de ses danseurs et des quatre génies qu’il admire : Picasso, Stravinsky, Proust et Joyce. Cela aura lieu après la première de Renard d’Igor Stravinsky, ballet « burlesque » créé à l’Opéra par les Ballets russes. James Joyce, qui réside à Paris depuis deux ans, arrive vers minuit. Il est aussitôt mal à l’aise car il voit bien qu’il n’est pas vêtu comme il faudrait (mais il ne possède pas d’habit de soirée). Il est d’emblée morose. Lui-même admire tout ce monde. Sauf Proust, dont il n’a lu que quelques pages, qui ne lui semblent pas receler le moindre talent. À l’issue de la soirée, au moment où M. et Mme Schiff sortent, Joyce les suit et s’engouffre avec les autres dans le taxi d’Odilon. Installé près de la portière, il ouvre la vitre et allume une cigarette. Schiff, qui a vu son geste, lui demande aussitôt de jeter sa cigarette et de bien vouloir refermer la fenêtre. Joyce se plaint de ses yeux, Proust de son estomac brûlé. Proust, le premier, lui adresse la parole, lui demande s’il aime les truffes. Et s’il a déjà rencontré la duchesse Machin. Réponses : successivement : oui puis non. Proust enchaîne : Je regrette de ne pas connaître l’œuvre de M. Joyce. Joyce : Je n’ai jamais lu M. Proust. Arrivés rue Hamelin, Proust demande à Sydney Schiff de dire à M. Joyce de se laisser reconduire par son taxi. »

« C’est plein de Verdurin et de Charlus. Proust préfère cette compagnie de gens « observables » plutôt que d’intellectuels « sans traits humains ». De nombreux convives font cercle autour de lui, lui parlent de ses livres, qu’ils ont lus ou dont ils ont entendu parler. Et Proust se dit que malgré sa fatigue et sa fièvre il n’est pas venu pour rien. Et puis, ce faisant, il observe les manœuvres d’approche du romancier Marcel Prévost. Celui-ci se rapproche du cercle « proustien » et, jouant son va-tout, lance : Bonjour, monsieur Proust. Lequel Proust tout aux délices de recueillir une petite moisson de compliments et ne voulant quand même pas en rater un, ignore l’importun et fait la sourde oreille. »

La maladie, l’agonie

Rituels « Proust prend son essence de café en deux temps. Deux coups de sonnette signifient que Céleste doit apporter le plateau du café, du lait et d’un croissant. Et surtout qu’elle ne s’avise pas de lui parler avant que le premier il ne lui adresse la parole. Il faut poser le croissant sur une coupe spéciale, assortie au bol. Elle pose le croissant sur le plateau d’argent près de la petite cafetière en argent également et gravée de ses initiales, du grand bol à bord doré, du sucrier, du pot au lait muni de son couvercle. En cas d’un second coup de sonnette, apporter un autre croissant. Un jour, il ne prend plus qu’un seul croissant, puis plus de croissant du tout. Il n’absorbe que du café au lait. Et des bières frappées du Ritz. »

Un homme mourant « Mauriac est un peu dégoûté par le spectacle : « cet être noir », « ce masque cireux », « ce lit où le pardessus servait de couverture ». Les visiteurs, de plus en plus rares, sont frappés par son extrême fatigue, son visage bouffi, grisâtre. La fumée qui règne en permanence dans la pièce. Parfois, il se tient immobile, yeux fermés cernés de noir, muet, semblant à peine respirer. Tout est alors blafard, ce qu’accentue la faible et constante lumière verte au-dessus de sa tête, la blancheur de la veste du pyjama et du drap, l’extravagance, par-dessous ou jetés sur ses épaules, de ses épais tricots de laine boutonnés dont plusieurs reposent en permanence sur le fauteuil au milieu de la pièce. Certains trouvent à son visage un caractère « hébraïque », d’autres notent l’aspect cadavérique de ce qu’on devine de son corps. »

Un grand malade et une domestique dévouée

« Proust sonne Céleste sans arrêt. Se plaint d’un courant d’air persistant. Comment est-ce dieu possible, monsieur ? Portes et fenêtres sont fermées, les rideaux constamment tirés. Il lui demande de lui faire tiédir un peu d’eau de Vichy car, belle raison, celle qu’elle lui a laissée s’est éventée. Elle lui a fait cuire à sa demande une tarte qu’il trouve immangeable et qu’il a renvoyée avec rage, presque. L’écœurement qui s’ensuit lui fait repousser les pommes de terre qu’il lui a aussi demandées. Il se plaint qu’on gèle (nous sommes dans les derniers jours d’avril). Fait-il plus chaud à la cuisine, Céleste ? Il sonne pour s’excuser de tant sonner. Il prend de l’adrénaline pour rester éveillé et travailler, puis un somnifère pour ensuite dormir quelques heures, de l’eau chloroformée contre la nausée. Avez-vous des croissants, Céleste ? Sont-ils bien frais et croustillants comme je les aime ? Des pommes de terre seraient longues à préparer, non ? Qu’en pensez-vous ? Et des nouilles ? En fait non, Céleste, pas de croissant finalement. Ni rien d’autre. Je ne peux rien avaler. Ai-je déjà sonné, Céleste, pour vous demander une tisane ? — Non, monsieur, c’était pour me dire que vous n’en vouliez plus. — Alors nonobstant apportez-m’en une tout de suite, bien chaude, pas comme la dernière fois, vous êtes parfois insupportable, Céleste, vous l’a-t-on jamais dit ? »

« Vous attendrez ma sonnette pour me les servir. Peut-être sonnerai-je, peut-être pas. Si je sonne, vous viendrez aussitôt. Si je ne sonne pas, vous viendrez quand même pour voir si tout va bien. »

Le travail jusqu’à l’épuisement. L’œuvre d’une vie, la littérature et la mort

« Proust laisse tomber sa plume à terre, ferme les yeux. Encore tant de travail à accomplir. En aurai-je le temps, Céleste ? »

« La fatigue s’accroît. Lui-même s’en plaint, et Céleste en fait aussi le constat. En février 1920, il ne parvient à corriger les coquilles des épreuves de Guermantes I. Mais je crois plutôt que ça ne l’intéresse pas ; il y a chez les éditeurs des gens rétribués et compétents pour cela. Lui, sa passion, c’est d’ajouter, seulement d’ajouter. Pour les corrections proprement dites, la NRF engage à sa seule attention un jeune homme d’obédience, comment dit-on ? dadaïste, voilà : un certain André Breton dont Gaston Gallimard pense le plus grand bien. Mais même après son travail de révision, Proust trouve encore des fautes, des fautes, des fautes. Bergson au lieu de Bergotte ! Sodome avec un accent circonflexe ! Iiiiinnndddigné ! comme Flaubert l’eût été, Flaubert auquel il réfléchit encore ces temps-ci, écrivain, dit-il, « sans précédent dans la littérature ». — C’est drôle, monsieur, ce que vous me dites. Pas plus tard que l’autre jour, ma sœur Marie, a dit là, devant moi : « du côté de chez Guermantes », et j’ai dû la reprendre : Non Marie, il faut dire : du côté de Guermantes, non de chez Guermantes. — Pourtant, me dit-elle, on dit bien : « du côté de chez Swann » ? Et là, je n’ai pas su lui répondre. Je n’ai pas osé vous déranger pour si peu, mais je me suis promise qu’à la première occasion, je demanderais… — Vous avez raison, Céleste. Eh bien Céleste, en effet, il y a une explication à cela. Swann et Guermantes, ce ne sont pas des noms de même nature. Swann est le nom de quelqu’un ; alors qu’ici, Guermantes, est le nom d’un lieu. Dans un cas, il s’agit d’un patronyme, dans l’autre d’un toponyme. On se rend chez quelqu’un, mais on ne va pas chez Versailles. Mais me voilà faisant mon sorbonnicole, Céleste, vous m’y poussez.»

« De retour dans sa chambre, il complète les pages sur le rougeoyant quatuor de Vinteuil où l’on retrouve la petite phrase de la blanche sonate chère à Swann, si douloureuse à Swann du temps de son amour pour Odette. Mais autrement, avec des variations, au sein d’une œuvre plus ample, liée pour le narrateur à son amour pour Albertine, et sa suspicion à son égard quant à sa relation avec la fille de Vinteuil, justement de Vinteuil, de Vinteuil dont il entend aujourd’hui, avec le quatuor Poulet ici même dans son salon rue Hamelin, à deux heures du matin, la dernière œuvre, et qui témoigne magnifiquement que quelque chose comme l’Art existe, et que cela vaut la peine qu’on y voue sa vie. Ce qu’il a fait, lui, Proust, et aussi Vinteuil, et Bergotte, et Elstir, et n’a pas fait Swann. […]

Une étrangère a élu domicile dans mon cerveau, Céleste. À l’automne 1920, Proust croit voir la mort sous la forme d’une femme. Contrairement à ce qu’il imaginait, elle n’est pas belle. Il rêve d’elle. Il se promène dans une avenue déserte et plongée dans le noir. Il entend la voix d’une femme qui conduit un coche. Une voix qui augure un visage et un corps parfaits. Alors, dans l’obscurité, il marche à sa rencontre. De la lumière, soudain, à la faveur des réverbères. La femme est vieille, grande et forte, cheveux blancs, lèpre rouge sur le visage… Comment, monsieur, vous l’imaginiez belle, vous, la mort ? — C’est vrai, Céleste, j’ignore pourquoi. […]

Pourquoi écrire, pourquoi écrire encore, Céleste ? Pourquoi une œuvre ? Les vitrines des libraires qui exposent vos livres ? Mais la terre n’est-elle pas condamnée à se refroidir, comme moi aujourd’hui enveloppé de laine et de fourrure, comme Bergotte, alors que la sensation de froid s’immisce comme la mort, puis à s’éteindre tout à fait ? Oui, on écrit contre la mort, comme on parle d’une course contre la montre, c’est la même chose, Céleste. Une course qui ne serait pas contre la montre n’aurait pas de sens. Ce serait la course d’un dilettante, tel Swann qui ne court contre rien, qui ne court pas, justement, qui a tout son temps, pour qui le temps ne compte pas. L’écrivain a sans doute besoin de la mort comme de son ennemie, pour se mesurer à elle. C’est pourquoi il la magnifie. C’est pourquoi il se tient de plus en plus, jour après jour, comme étant à l’article de la mort. C’est réel et c’est imaginaire, c’est les deux. On ne le croit pas, bien sûr : il en parle trop. N’est-ce pas, Céleste, qu’on ne me croit pas, que j’en parle trop ? Moi seul sais que c’est sérieux, que je n’invente rien. — C’est vrai, monsieur, mais pour lutter contre la mort, il faut être en vie. Il faut vous soigner, monsieur, écouter les médecins qui savent bien… — Peut-être, Céleste, l’écrivain doit être en vie, certes, mais en même temps toujours sur le point de mourir. »

« Mais Gallimard ne comprend pas, du moins ne mesure pas que Proust est non seulement malhabile à corriger, mais que tel n’est pas son souci (sauf après coup, bien sûr, quand il voit les fautes lui sauter aux yeux !), que son souci c’est d’ajouter, béquets, paperoles comme les appelle Céleste, de façon au fond à différer la fin, sa fin à lui peut-être, différer la fin c’est-à-dire la mort, sa mort. Et non, Proust n’est non seulement pas pressé, malgré la maladie dont il est bien conscient qu’elle est à terme fatale, et probablement à court terme, à très court terme, de conclure, de « finaliser », de mettre le mot FIN — d’ailleurs il l’a mis, ce mot FIN, et même, a fait croire à Céleste qu’il était heureux de l’avoir enfin écrit, ce mot épouvantable, de plus en plus redouté à mesure qu’il pointe sa face blafarde à l’horizon, et qu’il pouvait désormais mourir en paix. Eh bien non, pas du tout, on n’y comprend rien, ni la simple Céleste ni le très sophistiqué Gaston Gallimard. Car le but de Proust, dans ces derniers mois qu’il lui reste à vivre, à vivre et donc à travailler, ce n’est pas exactement de repousser la mort de crainte que son livre ne soit laissé en plan, inachevé, mais de l’élaborer encore et toujours, d’y ajouter des pages, des impressions, des réflexions, des mises au point, des nuances, de retoucher un portrait, parfaire un comportement, rendre plus intelligible un caractère à deux ou trois sous-sols d’arrière-plan, d’arrière-fond, deux ou trois sous-sols comme ceux que comportent les grands magasins parisiens, comme la description qu’à peu près à la même époque Freud faisait des motivations des hommes, imaginant qu’il y avait chez eux une cave d’où partaient les impulsions, les désirs secrets, secrets même à soi-même bien sûr, nos appréhensions ignorées et pourtant toutes-puissantes, nos lapsus, nos rêves aussitôt effacés, nos actes manqués, nos oublis, alors que Proust ne se contentait pas quant à lui d’une cave, mais de plusieurs, plusieurs caves, un nombre indéfini de caves superposées, où empilés les uns au-dessus des autres, s’ignorant les uns les autres, venaient se nicher à différents étages nos impulsions, nos désirs secrets, nos appréhensions ignorées et à jamais inconnaissables. Et de toute façon, quoi qu’il fasse, aussi longtemps qu’il vive, qu’il lui sera donné de survivre encore un peu, son livre, par sa nature même, restera dans l’inachèvement. En quoi il est semblable à la vie, à toute vie, ouverte encore, même après qu’on y a mis arbitrairement le mot FIN, sur des possibles inouïs, sur des voyages, sur des amours, sur d’autres œuvres possibles, une page pour un écrivain comme Bergotte, un thème mélodique pour un musicien comme Vinteuil, une esquisse pour un peintre comme Elstir. Car inscrire le mot FIN, n’est-ce pas la preuve certaine qu’on vit encore, qu’on peut écrire encore, parfaire, biffer, donner la becquée encore un peu à cet être vivant, insatiable, qui pompe notre vie, et fait de nous cette guêpe dite fouisseuse observée par Jean-Henri Fabre impitoyable à la chenille par elle immobilisée, paralysée à jamais, mais maintenue vivante et regorgeant de chair nourrissante ? »

« Proust désespère auprès de Jacques Rivière de jamais achever son œuvre. Rivière le rassure : il est certain, quant à lui, qu’il la terminera. Mais voilà où le bât blesse. Dans l’hiatus entre terminer et achever. Terminer, oui, cent fois oui. Les dernières pages essentielles sont écrites, y compris le mot FIN. Mais l’achèvement, au sens de parachèvement ? Forcément non, puisque cette œuvre, comme toute œuvre peut-être, est à la lettre interminable. La mort l’interrompt toujours. C’est là où seul Proust peut se comprendre. Et non Jacques Rivière, ce pourtant si fin lettré. Ce n’est pas une course contre le temps, la fatigue, la maladie, l’insomnie, l’inappétence, la faiblesse croissante à quoi il se livre. C’est un peu autre chose : aller le plus loin possible vers l’impossible parachèvement, œuvre-Léviathan qui dévore, au fur et à mesure qu’elle prospère, celui-là même qui, de ses propres entrailles, la nourrit afin qu’elle vive. […] Mais je sais bien que c’est vous, cette guêpe fouisseuse et c’est vous aussi cette chenille par elle paralysée. Vous voici depuis longtemps condamné, immobilisé, à nourrir les « larves », les « larves » de mots que vous-même produisez. — Il viendra bien des critiques, des commentateurs, Céleste, après ma mort, et même après la vôtre, que je vous souhaite le plus tard possible, pour disserter sur mon œuvre. Et certains le feront avec grâce, ou avec ferveur, ou avec grande pertinence, ou avec cuistrerie. Mais ç’aura été vous, Céleste, vous seule, qui m’aurez compris le plus justement. — Oh, monsieur, permettez que je m’en retourne en cuisine pour que vous ne me voyiez pas rougir. »

« La mort me poursuit, Céleste. Je n’aurai pas le temps d’envoyer mon manuscrit, et M. Gallimard l’attend et se ronge les sangs. La mort me poursuit et je n’en finis pas. Proust ne dit pas : J’ai du mal à finir, Céleste. Mais : je n’en finis pas. Finir, c’est facile, c’est jouable, c’est faisable. En finir, c’est autre chose, tout autre chose, sans commune mesure. Parce que c’est proprement interminable, parce que ça n’a pas de fin, parce que ça n’en aura jamais, même si vous avez, comme c’est le cas, la mort aux trousses. Quelle que soit l’échéance, ça n’en finit pas, ça n’en finira jamais. — Eh bien, monsieur, au lieu de prolonger, pourquoi ne finissez-vous pas ? Céleste est sur le bord de comprendre, sur le bord seulement. Il ne s’agit pas de finir, Céleste. Il est facile de finir. Il est facile d’écrire le mot FIN. Mais d’un peu autre chose : en finir. Or, justement : on n’en finit jamais. C’est la mort, qui, un jour, de l’extérieur, vient mettre un terme à l’œuvre qui autrement continuerait de proliférer. Il faudrait être éternel, Céleste. Non pour échapper à la mort, mais pour que son œuvre continue, se poursuive, ne soit jamais achevée. Pour qu’elle grandisse encore, se développe encore, atteigne des proportions démesurées, inouïes, monstrueuses. Qu’elle reste toujours de ce côté-ci de la montagne, le côté ensoleillé, le côté de l’adret, c’est bien ainsi qu’on dit, non, Céleste, vous qui venez, je crois, d’un pays de montagnes ? Oui, l’adret, c’est-à-dire l’endroit, le bon côté, celui de la vie. L’autre face, l’ubac, peut se parcourir après votre mort, ça n’a plus d’importance. Votre œuvre vous survit peut-être, mais par définition vous n’y êtes plus. Et puis, la belle affaire qu’elle vous survive, qu’elle vous représente, qu’elle perpétue votre nom… — Monsieur, si vous m’y autorisez, n’a pas toujours dit ça. Vous qui aimez considérer l’exemple des cathédrales… Certes, il y eut tout le temps exaltant de leur construction (si l’on excepte d’ailleurs la bagatelle des morts innombrables que l’entreprise occasionna). Mais tout le temps, des siècles, où les gens y sont venus s’y recueillir, n’est-ce pas aussi la vie, cela ? Les bâtisseurs n’y sont plus depuis des siècles, on ignore même jusqu’à leurs noms. Mais l’ouvrage est là, il vibre, il respire, il est vivant ! — Allez donc au lit, Céleste, vous m’épuisez aujourd’hui. Moi, j’ai du travail, un travail urgent à finir, à ne pas finir, à ne jamais finir. […]

Et puis un « matin », je veux dire vers quatre heures de l’après-midi, Proust a sonné. Un seul coup de sonnette. Céleste arrive les mains vides, par le petit salon. […] Son visage est tourné vers elle, avec un sourire. Il lui dit bonjour. C’est la première et seule fois qu’il lui adresse la parole avant son café. Il s’est passé une grande chose cette nuit, Céleste. J’ai mis le mot FIN, Céleste. Maintenant, je peux mourir. — Oh, monsieur, c’est bien, mais je suis certaine qu’il nous reste beaucoup à faire, à corriger, à ajouter. Je suis certaine que nous avons encore plein de petits papiers à coller en éventail. — Vous êtes clairvoyante, Céleste. C’est pourquoi vous m’êtes précieuse. D’autres me transpercent de piqûres, vous, c’est votre pur esprit qui me perce à jour. Eh bien non, vous avez raison, je ne puis encore mourir. Nous avons en effet encore du travail, vous et moi. Nous n’en avons pas fini. A-t-on jamais fini une cathédrale ? je vous le demande. Même bâtie, ne doit-on pas encore l’orner d’une chose ou d’une autre, une frise, un vitrail, un chapiteau, une petite chapelle, une gargouille, une rosace ? »

La postérité « Vous comprenez, ce sont tous ces médicaments, Céleste, qui me font radoter, revenir sur mes pas, du côté de chez Swann, du côté de Guermantes. Et ce soir, en vous entretenant à nouveau du nom de Swann, et du nom en général, et de mon nom à moi, promis à la gloire et promis à la mort, d’abord à la gloire peut-être et ensuite à la mort sûrement, ou le contraire peut-être, telle la prédiction que fit Thétis à son fils Achille aux pieds légers, que le prix de sa gloire serait toujours celui de l’imminence de sa mort prématurée… j’éprouve un sentiment de déjà-vu, Céleste… cette sensation à propos de laquelle mon cousin Bergson me disait un jour que selon un fameux médecin viennois, elle renvoyait au déjà-vu du corps de sa propre mère qu’évidemment tout un chacun a vu, et a fait même plus que voir, n’est-ce pas, Céleste, quand il était nourrisson, et même si on le confia aussitôt à une vaillante nourrice, il l’aura vu, et même davantage, non, le corps de sa propre mère ? […] Est-ce que je vous ennuie, Céleste ? — Nullement, monsieur, bien au contraire. Votre beau discours, mon cœur n’est pas las de l’entendre… — On dirait une chanson, Céleste, vous êtes une fée. Odilon a bien de la chance. Mais je crois que j’en ai encore davantage de vous avoir ainsi près de moi, comme Maman, jadis. »

La fin, le dernier jour

« Proust n’a pas dormi. Ses paupières battent très vite comme les ailes d’un papillon de nuit contre une lampe. Il semble souffrir de respirer. Vers sept heures du matin, pourtant, il réclame du café très chaud. Céleste s’exécute, court à la cuisine où Marie Gineste, sa sœur, a passé la nuit. J’ai tenu jusqu’à présent, mais je suis crounie, je tiens plus debout, dit-elle. Elle revient vite avec le plateau d’argent où reposent le café et le lait. Proust porte le bol à ses lèvres pour faire plaisir à Céleste, près du lit, qui le regarde comme une mère son enfant. Céleste, mon pauvre petit serin, que vas-tu faire sans moi ? Mon pauvre petit serin… Savez-vous, Céleste, que c’est ainsi que ma mère m’appelait en tentant de me consoler quand le soir, à Combray, je ne trouvais pas le sommeil et que je pleurais à chaudes larmes ? Proust voudrait lui signer un chèque, en guise de reconnaissance. Mais, trop faible pour tracer lisiblement sa signature, il renonce. Puis il lui demande de le laisser se reposer. […]

Une heure plus tard, il sonne. Elle revient par l’autre porte, celle du boudoir. Proust lui demande pourquoi elle se tient derrière la porte. Oui, monsieur, c’est vrai, j’y étais. J’avais peur que vous n’ayez besoin de quelque chose. Je voulais seulement être plus près de vous pour être sûre de pouvoir accourir tout de suite. Qu’elle n’éteigne surtout pas sa lampe de chevet. Il tend le bras vers le fond de la chambre, quelque part par là-bas. Il y a dans la chambre une horrible grosse femme en noir, toujours la même, dont il ne faut surtout pas s’approcher, très grosse, très noire, il ne faut pas la toucher. Céleste acquiesce, attend, debout, qu’il se calme, puis elle sort. […]

Céleste remonte le plus vite qu’elle peut. Le malade a ces gestes désordonnés, compulsifs, qu’elle sait être ceux des mourants, dit-on, qui consistent à ramasser ce qui se trouve devant eux sur le drap, même s’il n’y a rien, mais c’est comme s’il y avait quelque chose. Il regarde les mains de Céleste. Dire que ce sont ces petites mains-là qui me fermeront les yeux. Céleste, vous m’avez soigné comme si vous étiez ma propre mère. […]

Proust repense à Swann, son cher Swann, son pauvre Swann, jeune dans le tableau de James Tissot, un peu à l’écart des autres membres du Cercle de la rue Royale, Cercle dont il était membre avant d’appartenir au prestigieux Jockey Club avec les Rothschild, un Valois descendu de son cadre, son extrême élégance, son goût si sûr, […] barbe de prophète, qui n’a pas terminé son étude sur Vermeer, qui n’a rien terminé, qui n’a rien entrepris, qui l’eût pu. Mais non, il a choisi la vie, lui, les femmes, les salons, les duchesses, les passionnantes conversations sur l’art, jusqu’au bout. Le plaisir qu’a eu Proust à l’enlaidir alors que la maladie le rongeait, l’affublant d’un nez « de Polichinelle » d’un vieil Hébreu, sa figure bleuie comme une poire trop mure, marquée de petits points bleus de Prusse. Inhumé au Père-Lachaise, comme il le sera lui, Proust, vraisemblablement dans pas longtemps. Il l’aura un peu maltraité, vers la fin ? Oui, c’est possible. Mais c’est en raison directe de la fascination qu’il a exercée sur lui depuis toujours. Il avait tout pour lui, cet homme, justement. On pardonne mal, parfois, l’emprise qu’ont trop longtemps exercée certains êtres sur nous, et dont on s’est un jour dépris, comme on guérit soudain d’une maladie ou, c’est tout comme, d’un amour.

Il est une heure de l’après-midi. Robert lui applique de l’oxygène, cela soulage un peu Marcel, il respire un peu mieux. […] Le professeur Babinski, soixante-cinq ans, élève du grand Charcot, prompt à reconnaître un hystérique d’un simulateur, est sceptique. Il pense que ce n’est plus la peine, qu’il est inutile de faire souffrir davantage le patient. Quand on meurt, n’est-ce pas, foin des symptômes hystériques ou simulés. On meurt, voilà tout, c’est pour de vrai. Céleste raccompagne Bize et Babinski. De retour dans la chambre, elle est bouleversée par le regard comme animal de M. Proust qui ne les lâche pas, elle et M. Robert.

Des minutes s’écoulent en silence.

Il est quatre heures et demie. Robert s’avance vers son frère, se penche vers lui, lui ferme les paupières. Oui, Céleste, c’est fini. »

Mort du frère et dernier paragraphe « À la mort du professeur Robert Proust, on découvre dans une soupente Sodome et Gomorrhe dédicacé par son frère en mai 1921 : « À mon frère bien aimé que j’admire et que j’aime du plus profond de mon cœur, son Marcel. » D’aucuns ont avancé que Robert ignorait posséder des livres dédicacés de son frère. Mais ils se trompaient, ils se trompaient tout à fait. »

« Nina Simone, Roman » Gilles Leroy

« Eunice, c’était mon vrai nom. Maintenant je l’ai oublié. Cinquante années passées dans la peau de Nina Simone m’ont fait oublier mon nom. Et c’est une drôle de chose, à la fin, que de devoir porter un nom qui n’a jamais été le sien. Pour vivre un destin qui n’était pas le sien. »

Nina Simone, Roman, Gilles Leroy, Mercure de France, 270 pages, mars 2013

Après la célébration du 80e anniversaire de la naissance de Nina Simone en février, de nombreux événements sont organisés pour commémorer les 10 ans de sa disparition en avril 2003.

Né en 1958, Gilles Leroy a publié son premier roman Habibi en 1987. Il est l’auteur d’une dizaine de romans dont Les Jardins publics (1994), Machines à sous (prix Valery Larbaud 1999), L’Amant russe (2002), Grandir (2004). En 2007, il reçoit le prix Goncourt pour Alabama Song, grand succès, traduit en 30 langues. Il publie ensuite Zola Jackson, roman ancré à La Nouvelle-Orléans en plein ouragan Katrina, puis, en 2012, Dormir avec ceux qu’on aime.

Avec ce bouleversant portrait de la diva légendaire Nina Simone, une femme blessée et esseulée malgré son succès planétaire, Gilles Leroy nous offre, après Alabama Song (Goncourt 2007) et Zola Jackson, le troisième volet de sa trilogie américaine.

Nina Simone, star vieillissante portée sur la boisson et installée dans le sud de la France, entourée d’une armada d’employés engage Ricardo, Philippin timide de 39 ans, comme homme à tout faire. Nina lui fait visiter son « hall of fame », vaste galerie consacrée à sa carrière et lui en raconte les étapes depuis ses débuts à Atlantic City après l’échec au concours du Curtis Institute. Elle s’installe à New York, enregistre son premier disque, se marie, divorce au bout d’un an. Elle connaît le succès, se remarie avec un policier, a une fille et divorce après cinq ans. Elle raconte le début du succès, les tournées mondiales. Le lecteur découvre cette femme exceptionnelle à travers son quotidien, peuplé d’assistants, d’avocats, de journalistes. Elle prépare une grande tournée après plusieurs années de silence. La chanteuse se livre sur sa conception de la musique, du succès. Elle raconte son enfance dans les années 1930 au sein d’une famille pauvre en Caroline du Nord, ses heures de piano pour devenir concertiste classique, son engagement contre la ségrégation dans les années 1960, le cancer qui revient, les peines de cœur, les millions de dollars amassés sur son dos, l’alcool et les médicaments, sa fille qu’elle n’a pas vue depuis dix ans. Ricardo quitte Nina pour s’installer à Paris. Elle est de plus en plus malade mais assure encore des concerts et même une tournée, droguée à la morphine et traînée en fauteuil roulant. Elle meurt seule dans sa maison en Provence à 70 ans.

Gilles Leroy recompose habilement le destin romanesque de la diva Nina Simone, livrant avec tendresse l’histoire totalement vraie et totalement romancée d’une artiste adulée dans le monde entier et pourtant tragiquement seule dans la vie.

Un livre fort, beau, tendre et douloureux sur le destin d’une femme devenue une légende. Un récit en forme de conte qui nous livre l’histoire vraie d’une petite fille devenue une star internationale, adulée dans le monde entier mais qui est restée blessée par son enfance. Une réflexion bouleversante sur la célébrité et ses démons, sur le racisme, la solitude, la maladie.

Un style émouvant, réaliste, qui oscille entre descriptions de la maison, de la nature et scènes entre les protagonistes, confessions de la chanteuse, moments pleins d’émotions tant dans les révélations d’un destin tragique que dans le lien qui se tisse peu à peu entre Ricardo et sa patronne. L’auteur donne la parole à Nina qui confie son histoire en toute franchise, sans pudeur, livrant ses blessures, ses échecs, ses erreurs, les hommes, l’alcool, la solitude, la dépression, le racisme, les souffrances physiques et mentales. Une forme d’humour tendre dans le tableau de la star vieillissante et sa façon de décrire ses employés dans les premières pages.

L’auteur a réussi à mettre en scène une personnalité complexe dans toutes ses facettes, ses rêves brisés, son enfance, son premier amour, sa découverte du monde, ses addictions, ses crises de colère, ses failles et ses faiblesses. Les derniers chapitres sont réellement bouleversants, dressant un tableau tragique d’une star mondiale agonisant seule dans une maison aux volets fermés.

Les personnages 

Nina Simone, née en 1933 dans une famille noire pauvre à Tryon, Caroline du Nord, a enregistré près de 40 albums durant sa carrière. L’auteur s’est inspiré de biographies, d’articles, de son autobiographie pour recomposer un destin unique et tragique, mettant en scène une femme à la fois forte et fragile, passionnée par la musique classique et détruite par une carrière populaire.

Ricardo, Philippin d’environ 40 ans, taciturne, secret, a été père à 18 ans. On en apprend un peu plus sur lui au fur et à mesure du roman. Le personnage sert plus ou moins de narrateur, certains passages sont vus à travers son regard.

L’auteur entoure la chanteuse d’une galerie de personnages secondaires hauts en couleur, tous les assistants et employés de la star, les membres de sa famille, tous les personnages qu’elle croise dans sa carrière, depuis la call-girl au grand cœur, Charity, jusqu’à Simone Signoret, en hommage de qui elle a choisi son nom d’artiste.

Ce qui m’a plu

Un rythme soutenu et de la variété dans l’alternance entre les passages au présent et le récit de la carrière de la star

Des passages tendres, grinçants et émouvants.

Un portrait franc, sans pudeur, d’une femme brisée par sa carrière, son enfance, ses rêves déçus et les épreuves vécues.

Ce qui m’a moins plu

Une fin assez sordide, même si elle est authentique.

Les passages en italique ne sont pas clairement explicités : s’agit-il d’un dialogue intérieur, ou bien de discours prononcés à haute voix ?

Extraits

Une star vieillissante « Elle descend les marches de marbre en agrippant la rampe d’acier. Chaque degré lui arrache un gémissement. “Foutu dos. Foutu métier de merde. Une vie entière assise a un clavier, depuis mes trois ans. Avec l’ordre de garder la colonne bien droite, le buste tendu en avant, la nuque alignée.” »

Confession « Tu peux me trouver capricieuse, tout le monde le pense. Mais moi je ne vois pas les choses ainsi. Ce ne sont pas des caprices, ce sont des revanches. Beaucoup de gens ont paye pour mon enfance sacrifiée et pour ma jeunesse humiliée. Et puis… je remplissais les salles. Je faisais vivre des centaines de gens. Je méritais le respect. On obéissait au doigt. On obéissait a l’œil. Mais c’est de l’histoire ancienne. »

Le début d’une carrière « Le lendemain soir, je suis retournée au Midtown et j’ai chanté. Cette nuit-là, les gens d’Atlantic City ont commencé à retenir mon nom tout neuf, mon nom de Nina Simone, et j’ai senti qu’une vie toute neuve se présentait, pour laquelle je n’étais pas faite, pas préparée, pas armée — une vie à laquelle je ne me destinais pas mais qui pourrait bien l’emporter sur la vie rêvée qui se refusait à moi. »

La découverte du monde « Eh oui ! p’tite tête, je ne buvais que du lait à l’époque. Ca énervait certains patrons de club qui n’auraient pas été contre me transformer en entraîneuse après le récital. Je refusais les verres d’alcool. L’alcool n’était jamais entre chez mes parents, c’était une chose impensable, un peu comme toutes ces choses du domaine du Mal, ces choses imprononçables comme le blasphème, le racisme, le sexe, la jalousie, la haine. Je me suis rattrapée depuis, crois-moi. Et sur l’alcool, et sur le sexe. »

Lui, rieur : « Sur le blasphème, aussi. Je n’ai jamais entendu quelqu’un jurer comme vous, Miss Simone. »

La découverte de l’alcool « Un matin, je me suis versé moi aussi un bourbon. Ca brûlait la gorge, l’œsophage. Ca tournait la tête. Je ne comprenais pas leur euphorie. J’ai insisté. La brûlure s’est estompée, le tournis aussi. J’ai compris que je pourrais me consoler de cette tristesse de vie sans amour. Ni affection ni sexe. Lui qui avait été un amant merveilleux, voici qu’il ne me touchait plus, trop bourré sans doute. Mon cœur et mon corps — je séchais sur pied tel un sarment brule. Toute cette jeunesse absurde en moi, cette vitalité sans emploi, il fallait bien les mater, les assommer un peu. »

Ricardo, un employé modèle « L’une des choses qu’il faut savoir dans la vie quand on est Ricardo, c’est apprendre a aimer ce qu’on n’aime pas. Aimer les chiens de ses patrons alors qu’on a peur des chiens, qu’on trouve ça sale et trop plein de dents. Il faut aussi apprendre à se taire quand la patronne ou le patron se moque de vous, vous traite de froussard et vous assure que leur molosse ne ferait pas de mal à une mouche. »

Le début du succès « J’étais célèbre, on me reconnaissait dans la rue, on m’offrait des concerts dans tout le pays, mes disques sortaient en Europe… Les télévisions me demandaient, les stars de cinéma aussi me réclamaient à leur table, Lauren Bacall, Frank Sinatra, la minuscule Natalie Wood… Mes amis étaient écrivains, Langston Hughes, James Baldwin, Lorraine Hansberry. Ma vie pourrait-elle jamais être plus belle ? J’étais la coqueluche du moment et une petite voix en moi susurrait : Profite, Eunice, ça n’aura peut-être qu’un temps. Eunice, c’était mon vrai nom. Maintenant je l’ai oublié. Cinquante années passées dans la peau de Nina Simone m’ont fait oublier mon nom. Et c’est une drôle de chose, à la fin, que de devoir porter un nom qui n’a jamais été le sien. Pour vivre un destin qui n’était pas le sien. »

Une star sur le déclin « Cette manie exaspérante qu’ont les gens de dire nous pour parler d’une personne archiseule, qu’ils n’aiment pas, n’aimeront jamais — une créature si seule qu’elle n’a plus nombre, ni nom ni pronom. »

Une musicienne qui échappe aux catégories « Quand vous écoutez mes disques, vous ne pouvez pas dire que c’est purement du jazz. Je ne fais pas du gospel, je ne fais pas du folk, je ne fais pas du swing, je ne fais pas du blues, je ne fais pas de la pop, et je ne fais surtout pas de jazz. J’invente la musique classique noire. »

Les effets pervers du succès « Peu a peu, sans m’en rendre compte, sans le décider, j’ai abandonné mon rêve d’enfant et de jeune fille, devenir une grande concertiste classique. Ou bien c’est mon rêve qui m’a abandonnée. […] Mais l’amertume est restée là, en travers de la gorge. »

Amertume envers son pays « À mon âge, après la vie que j’ai eue, je ne devrais plus avoir à travailler pour vivre. Je devrais être tranquille chez moi, à mon piano, avec mon vieux Bach, mon cher Chopin et mon génial Debussy. […] Les mots ne peuvent exprimer l’immense mépris que j’ai pour ce pays. Je l’appelle United Snakes of America. Des serpents, c’est ce que les Américains sont devenus. Stupides et mortels comme des crotales du Texas. Ils vendraient leur âme, ils prostitueraient leur mère, leurs sœurs et frères pour du pognon.

L’Afrique est mon pays, même si je suis née dans un bled paumé de la Caroline du Nord. Je voudrais être citoyenne africaine. Être l’ambassadrice aux Nations unies d’une nation africaine. […] Mon avenir rêvé, le voici : marcher pieds nus sur ma plage vierge du Liberia. Et, retour de baignade, retrouver mon piano, mon céleste Bach et mon chien bien terrestre. Sur le clavier m’en aller, m’envoler. Retrouver le son d’une cascade, le cristal des rires d’enfants et, par eux, le souvenir de nos peaux rouge et noire, la permanence du premier amour. »

Une existence difficile depuis l’enfance « C’est pas mon truc, les effusions. J’ai longtemps pleuré… jadis… enfant… en cachette. Mais ces heures-là ne sont rien à côté des années de colère, des décennies passées à me mordre le dedans des joues pour ne rien montrer. »

La fin de la chanson et la mort comme délivrance « Cette fatigue qui a plombé mon existence, j’en sais maintenant la cause : mon succès de chanteuse, une chanteuse que je n’ai pas souhaité être, avait son prix. Il exigeait la mort de quelqu’un, quelqu’un qui avait rêvé une autre vie, une autre forme de reconnaissance, et c’est ce cadavre accroché à moi que je trainais jour après jour, qui me brisait le dos, me suçait la moelle : le cadavre de la grande pianiste, mon double mort. Il a disparu dans la nuit. Envolé. »

« Love Hotel » Christine Montalbetti

« C’est dans cette fin d’hiver que je marche, et pourquoi est-ce cette pensée alors qui me vient, que cette promenade est comme un requiem à l’hiver. »

Love Hotel, Christine Montalbetti, P.O.L., 176 pages, mars 2013

Maître de conférence en littérature française, Christine Montalbetti a publié chez P.O.L une dizaine d’ouvrages, notamment : Sa Fable achevée, Simon sort dans la bruine (2001), Western (2005), Nouvelles sur le sentiment amoureux (2007), Petits déjeuners avec quelques écrivains célèbres (2008) et L’Évaporation de l’oncle (2011).

(Attention le résumé dévoile la fin du livre.)

Le narrateur, un écrivain occidental mélancolique, venu au Japon pour écrire un roman, longe les bords d’une rivière de Kyoto comme tous les jours. Les berges de la Kamogawa, encore suspendues dans cette fin d’hiver, éveillent chez lui à la fois un espoir de printemps et de renouveau et un sentiment bizarre de deuil. Il retrouve sa maîtresse japonaise, Natsumi, au Love Hotel. Dans la chambre sans fenêtres de leur chambre, où plus rien ne parvient du dehors, ils passent l’après-midi à faire l’amour. Elle lui parle des contes que lui racontait sa grand-mère : dragons, pêcheurs, tortues et toutes sortes d’esprits rôdent.

L’humour se mêle à cette mélancolie qui émane des paysages, à la terreur vague que laissent planer les contes, au sentiment tragique de la catastrophe. Car, on ne l’apprend qu’à la dernière phrase, le roman se passe l’après-midi du 11 mars 2011, jour du terrible séisme suivi d’une vague haute de dix mètres qui a ravagé la région de Sendai, et dont le narrateur, quand son récit se termine, est sur le point de découvrir les images. Tout le roman peut se relire alors comme l’histoire trouble d’un pressentiment.

Un livre d’ambiance, d’atmosphère, de temps suspendu, de réminiscences et souvenirs, contes et légendes, fantômes du passé et spectres inquiétants. Un récit par bribes, qui mêle scènes d’amour, de promenades au bord d’une rivière, réflexions sur le passé, la mémoire, l’écriture d’un roman, le Japon et ses habitants, les esprits et les dragons, dont celui qui dort sous terre et provoque les séismes, des vacances à la mer de sa maîtresse et son mari, les histoires racontées par un père à sa fille alors qu’ils se cachent dans un abri anti-bombardements.

Autour du décor kitsch du Love Hotel, s’étendent les berges de la rivière Kamogawa, encore suspendues dans cette fin d’hiver, éveillant chez le narrateur à la fois un espoir de printemps et de renouveau et un sentiment bizarre de deuil. Le lecteur se laisse embarquer dans ce voyage spatial et temporel, jusqu’au changement brutal apporté par la dernière phrase, où le réel resurgit violemment.

Christine Montalbetti se trouvait au Japon, le 11 mars 2011. Love Hotel a été écrit dans la mémoire de ce bouleversement. Elle interroge, à travers cette fiction érotique, le désarroi de la concomitance : qu’éprouve-t-on, quand quelque chose de terrible se passe quelque part au même instant, et qu’on ignore ? Comment vivre ensuite avec le sentiment de son aveuglement ? N’a-t-on pas été pourtant submergé par des pensées qui, après coup, paraissent en symbiose étrange avec cet événement ?

Love Hotel reforme le couple mythique d’Éros et Thanatos. Soumis au délicat pointillisme de la romancière, il crée un écheveau raffiné de légendes, par lequel le roman étend méticuleusement sa toile. Il nous offre un requiem niché dans une sieste crapuleuse : une montée en puissance funèbre, logée au sein de faux décors, qui nous entraîne dans une traversée d’une fin du monde.

Ce qui m’a plu

De l’humour, par exemple dans la description des chambres à thèmes du Love Hotel (toutes plus kitsch les unes que les autres, de l’ambiance planétarium au trip gynéco, sans oublier la pièce SM sous l’égide d’Hello Kitty).

Les légendes du folklore japonais (esprits et fantômes) se mêlent au récit, ce qui lui donne une résonance, une profondeur et une étrangeté poétique.

Les passages sur le mari et ses pensées, sa relation avec sa femme, imaginés par le narrateur, sont très réussis. Ils nous font réfléchir à l’amour, au couple, au mystère de l’autre.

Quant aux passages sur le père qui raconte des histoires à sa fille dans un abri anti-bombardements, ils se révèlent très émouvants, à la fois légers et tragiques, portant une subtile réflexion sur le poids de la parole, son rôle d’apaisement sur la peur.

Ce qui m’a moins plu

Dans les premières pages, l’auteur multiplie les descriptions, parfois trop détaillées, qui ennuient un peu.

Le roman est composé de nombreuses digressions, qui composent une écriture que l’on peut qualifier de pointilliste ou impressionniste, ce qui ne plaira pas à tous les lecteurs, car elle donne l’impression que le narrateur s’éparpille, perd le fil d’un récit sans intrigue, ce qui est le cas, et qui peut vite ennuyer si on ne se laisse pas prendre par l’atmosphère.

Extraits

Un premier chapitre plein de poésie et de mélancolie « On est au bord de basculer vers la saison suivante et si peu d’indices encore […] je ne sais quel frisson dans l’air qui fait songer que quelque chose ici se termine. C’est dans cette fin d’hiver que je marche, et pourquoi est-ce cette pensée alors qui me vient, que cette promenade est comme un requiem à l’hiver.

Cette bizarre sensation de deuil, pourtant, n’est pas la seule à m’envahir. Les vapeurs qui s’élèvent du lit de la rivière m’enivrent aussi, ce brouillard léger que j’inspire et qui m’emplit. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de grisant chaque fois qu’on avance dans l’air frais des berges et que le rythme cardiaque gentiment s’accélère ? Cet air dense, presque palpable, qui émane du cours d’eau, je le laisse entrer dans mes bronchioles, mes bronches, mes poumons: j’échange avec le dehors, je l’absorbe, il entre dans la composition de mon sang, le paysage dépose sa trace dans mes veines, ses rives me façonnent pas après pas. »

La maîtresse japonaise « Et tandis que je me rapproche du Love Hotel, le faisceau de mes pensées se rassemble et se rétrécit pour converger désormais vers une seule pensée, qui se met à prendre la place de toutes les autres, la pensée de Natsumi, de notre rencontre, du moment imminent où elle va m’apparaître, puisque c’est vers cela seul, à présent, que je marche. »

Exil et déracinement « Je ne sais pourquoi j’ai loué pour quelques mois cette petite maison traditionnelle, dans laquelle le froid prend beaucoup de place. Pourquoi j’ai suspendu ma vie dans ma ville avec ceux que je connais, et dont j’ai besoin. Que suis-je venu chercher dans ce frottement avec les paysages de Kyoto ? »

Expérience et écriture « Alors je bascule ma tête vers le ciel, et j’entre dans une continuité bizarre avec les nuages, avec l’idée de ce qui fuit, de ce qui se perd. J’avance dans le paysage aéré des berges, et je pense à cette pulsion folle d’essayer de retenir ce qui s’enfuit, l’instant fragile qu’on voudrait conserver dans le tamis des phrases, quelque chose de son expérience volatile qui s’y dépose (ce conservatoire d’instants que finit par être un livre). »

« Parfois, c’est comme si le roman existait déjà quelque part en soi, et qu’il fallait en faire advenir les paragraphes, un à un, d’abord un peu au hasard et sans savoir leur place, et puis de sorte qu’au fur et à mesure on comprend comment l’un appelle l’autre, ou comment, à rebours, une séquence qu’on a écrite la veille devra être précédée par celle qu’on écrit le lendemain, comme si les choses ne se présentaient pas dans l’ordre, mais qu’elles répondaient à une nécessité qu’on ignore, et venaient finalement s’emboîter, presque naturellement, selon une logique qui apparaît progressivement. »

Esprits japonais « Avez-vous déjà entendu parler de cet esprit au tempérament casanier, dont le rêve, tandis qu’il est contraint d’errer, flottant sur mille paysages tantôt ruraux tantôt urbains qu’il est las de hanter, serait d’avoir une maison pour soi ? À ce confort il fait semblant d’accéder une fois par jour, et vous allez voir comment. Son stratagème consiste à pénétrer chez vous, sans que vous vous en aperceviez, vers l’heure du thé, et à se servir une tasse, qu’il sirote tranquillement à la table de votre cuisine, remuant là quelques pensées molles comme n’importe quel quidam qui, s’asseyant chez lui, prendrait le temps de boire un thé pour se défatiguer de sa journée. […]

Cet esprit rêveur, il me semble que je sens sa présence parfois, quand je suis sur mon coussin bleu, devant la table basse, dans la pièce du haut. Il a beau prendre toutes sortes de précautions pour ne pas se faire remarquer, je le devine, assis sur la chaise en formica de la cuisine, à contempler je ne sais quoi sur le planisphère en trempotant son sachet (je n’ai que des sachets) dans une tasse ; et, devant toute cette géographie […], à quoi pense-t-il, parcourant du regard les pays roses et gris, franchissant le pointillé des frontières, voguant sur les mers et les océans dont le bleu pastel, presque figuratif, qui les emplit est plus proche de l’idée de paysage ?

Cela me fait une compagnie vague, dans la solitude qui est la mienne. Il est comme un parrain bizarre, qui veille sur mon travail.

Tandis que devant l’écran de l’ordinateur je devine de petits mondes confus qui s’agitent en moi, qui voudraient prendre corps, dans cette sorte de brume où lentement quelques phrases se forment, lui […]à quelques mètres de là, s’invente ce roman d’habiter quelque part, et boit son thé en feignant de sentir le poids de sa journée peu à peu quitter son corps […] Cette histoire domestique, rassurante, lui fait comme une transition vers le soir. Le temps d’une demi-heure à peine, le voici qui se prétend un homme vivant, doté d’une existence ordinaire. Il s’offre le luxe de cette fiction, s’affabule une vie, mime ce moment privilégié et calme où les pensées se dissolvent dans les vapeurs du thé ; et il se joue la comédie pour lui seul, tandis que le soir descend. »

Héritage des ancêtres « Devant sa concentration, je me prends à rêver à la lignée de ses ancêtres, occupés, génération après génération, à préparer le thé, et à ce qu’il y a, ce qu’il doit y avoir, dans l’attention qu’elle y met comme dans la finesse de son poignet ou le fuselage particulier de ses doigts, qui appartenait à tel ou tel membre de cette lignée, ou à plusieurs à la suite, chacun de nous venant à sa façon témoigner du corps des générations précédentes, en reproduire des détails, de sorte que c’est aussi physiquement que nous en conservons la mémoire. […]

Nous sommes, de nos ancêtres, les fantômes de chair. Ils se servent de nos corps vivants pour hanter ce monde. Et nous voici, éperdus de tous ces morceaux dont nous sommes faits, et auxquels il convient de donner une apparence unique, cohérente et entière. Nous promenons nos corps constitués de bouts des uns et des autres à la recherche d’un principe qui les fédère, et que nous appelons moi, les jours de bravade, quand en réalité tout cela bataille en nous, tous ces ancêtres dont chacun voudrait avoir la préséance, faisant pression sur nos mimiques, et sur nos pensées peut-être, toute la horde des aïeux qui n’acceptent pas plus de disparaître que les spectres des contes, et qui colonisent nos corps pour durer encore, à leur façon. »

Une chambre isolée du monde « Les chambres du Love Hotel, dépourvues de fenêtres, contraignent de s’étreindre dans une surdité entière au monde extérieur.

Aucun moyen, ici, de savoir comment changent les ciels, quelle lumière se répand sur la ville, quel franc soleil, quel éclat morne, ou quelle intempérie.

La rue proche, les berges par lesquelles je suis arrivé, la fraîcheur de la rivière, ne sont plus qu’un souvenir.

Plus rien ne me parvient de la ville invisible au milieu de laquelle se tient cette chambre. Ce qui a lieu derrière ces murs, la circulation des corps dans les rues, les accidents aussi, les ambulances, […] tout cela n’est plus qu’une idée.

Connaissez-vous ce personnage d’un livre d’Osamu Dazaï qui, réfugié entre les murs aveugles d’un abri antibombardements avec sa fille, occupe ces heures à réinventer pour elle les contes célèbres du Japon ?

Dehors, la dévastation fait rage, mais lui, entre les murs protecteurs, se met à raconter des histoires. »

Le mari, ses pensées, sa relation avec sa femme « Ce bureau, vous l’avez deviné, celui du mari de Natsumi, enfermé lui aussi, à sa façon, dans un autre coin de la ville. […] le mari de Natsumi m’apparaît toujours comme un homme qui suit en lui-même une pensée dont on ignore le contenu.

Peut-être cette pensée a-t-elle trait à Natsumi, à cette chose qui flotte entre eux et qu’il ne sait pas nommer, qui est née de leur silence, et qui chaque jour se nourrit, s’augmente, se fortifie de la perpétuation de ce silence, chaque jour grossit d’un jour de silence en plus. C’est une chose qu’il pressent, et qui n’a pas de forme exacte, dont il devine seulement qu’elle est là, invisible, changeante, entre eux […].

L’été même, quand tout devrait les rapprocher, les paysages, les heures qu’ils passent ensemble, elle demeure cette femme inconnue de lui, qu’il côtoie sans la deviner. Il n’en peut plus de contempler ce beau visage lisse sans percer une seule des pensées qui doivent bien s’agiter sous la peau calme de ses tempes. Ce qui avait été vrai au moment des fiançailles (cette énigme, il le pensait alors, la sorte de mystère, se disait-il, qui émanait d’elle), le mariage, contrairement à son attente, ne l’avait pas dissipé.

La même qui se tient à mon côté dans un silence qui n’est pas pour moi ce bloc hermétique auquel le mari se heurte (ce rocher, pense-t-il, ce récif opaque et dur), mais un silence bruissant, la possibilité d’un monde. […] Et le mari de Natsumi de même appelle son renoncement sous les pins, le flatte, le cajole, l’entretient, comme il le guette depuis la fenêtre du bureau, le réclame : n’a-t-il pas besoin, pour ne plus sentir les effets du silence de Natsumi, de son étrange et terrible baume ? »

Contes passés de la grand-mère à sa petite fille « Et comme elle me conte les histoires que lui disait sa grand-mère, dans cette chambre aveugle, Natsumi ne joue-t-elle pas, me dis-je, le rôle du père, tandis que je me sens de plus en plus comme l’enfant ligotée par les récits dans l’abri ? »

« Je ne sais pas quel visage avait la grand-mère, mais il me semble que c’est elle aussi, derrière celui de Natsumi, qui meut ses lèvres. Que le visage de Natsumi devient le masque dont la grand-mère s’affuble pour me raconter des histoires à travers sa bouche ; et je les écoute, ces deux femmes en une. L’une est âgée (dans le contrechamp de son regard il y a les paysages étagés, verdoyants, qu’elle a toujours connus), l’autre est cette jeune femme urbaine, dans le mitan de la trentaine […] et avec elles, aussi, il y a Natsumi petite fille, qui restait assise devant sa grand-mère à boire ces vieux contes, les yeux rivés aux lèvres fines et gercées d’où sortaient spectres et monstres. Elles sont là toutes les trois, la grand-mère, Natsumi adulte et Natsumi enfant, trois générations qui cohabitent, fondues dans un même corps, logées dans l’apparence d’une seule, créature triple, et insaisissable, car je sais que si je la touchais maintenant, aussitôt la petite fille et la vieille dame s’évaporeraient, et je ne tiendrais plus dans mes bras que la jeune femme contemporaine, dans le regard de laquelle le désir effacerait vieillesse et enfance. »

Le père qui raconte des histoires à sa fille dans un abri anti-bombardements « Que peut comprendre sa fille à ces considérations sur la faiblesse ? Peut-être regarde-t-elle le visage du père, ses paupières baissées, son front sous lequel s’agitent ces idées trop difficiles pour elle, la forme mobile de la bouche, d’où sortent les paroles mystérieuses, ses joues que je me représente maigres, avec, sous la pommette, une légère dépression, quelque chose, voyez, de concave, comme une vallée. Ce visage du père est pour elle un paysage rassurant, mais toujours aussi un peu étrange, à cause de cette intuition confuse qu’ont les enfants que les adultes portent en eux des mondes auxquels ils n’ont pas tous les instruments nécessaires pour accéder. […]

Et son esprit comme ça doit musarder dans la pièce aveugle, pendant que le père réfléchit à voix haute aux significations possibles des contes dont il invente des versions nouvelles, non pas pour se voiler la face au sujet de ce qui se passe de l’autre côté du mur, mais pour lutter contre, car c’est bien cela, la méthode du père, liguer toutes les forces du récit contre la catastrophe, contre la possible destruction de sa maison, de son quartier, des paysages dans lesquels il a appris à se reconnaître. […]

Le père ne parle pas de tout ça, non, le père se raccroche aux récits, à sa mémoire des contes, à la capacité qu’il a d’en inventer des versions nouvelles, parce que ça, qu’il porte en lui, ce monde d’histoires bruissantes, cette faculté de raconter, ça, pense-t-il, ça ne peut pas lui être retiré. […]

Le dehors, la petite fille y songe-t-elle, la maison au-dessus de l’abri, l’endroit où elle dort d’habitude, le volume de sa chambre, si elle a une chambre pour elle ? Prisonnière des récits du père, est-elle seulement capable d’imaginer ce qui se passe, et qu’on lui cèle, que les murs masquent, et les contes obstinés dont on emplit ses oreilles ? Elle qui ne sait rien des raisons de leur présence ici, comment aurait-elle le moyen de deviner ce qui est peut-être en train d’arriver à ses amies, à ses cousins, aux voisins, à tous les autres habitants qu’elle n’a jamais croisés mais qui formaient jusque-là cette population nébuleuse, frémissante, de la ville autour d’elle ? »

Pressentiment « Avons-nous la capacité, quand quelque chose de terrible se passe quelque part où nous ne sommes pas, d’en éprouver non pas exactement le pressentiment, mais comme l’intuition bizarre ? Une sensation malaisée, indéfinissable, je ne sais quoi qui s’agite en nous et dont on s’efforce de chasser la pensée ? […] Je me demande si c’est une expérience que vous avez déjà faite, qu’au moment où un événement affreux touche l’un de vos proches, alors même que vous en êtes dans l’ignorance, les pensées qui vous viennent vous semblent, quand vous vous les rappelez plus tard, entretenir avec cet événement un écho mystérieux. Comme s’il y avait eu une sorte de contamination étrange, une osmose, même incomplète. Dans un autre contexte, de telles pensées sans doute se seraient évanouies, délitées, amalgamées sans que jamais on ne se les remémore, fondues dans la continuité des heures ; mais, après coup, elles avaient pris une intensité nouvelle, une force terrible.

Ou bien est-ce une histoire qu’on se raconte plus tard, pour pallier ce trouble de la concomitance ?

Car on éprouve une gêne, comment dire, de la honte à l’idée que pendant que ce drame se déroulait on se laissait prendre dans un tourbillon d’actions futiles et agréables.

La révélation de l’événement vient démentir ce qu’on avait cru vivre, comme une gifle. Ce ne seront plus jamais, dans notre souvenir, ces moments pour soi qu’ils avaient d’abord été, mais des moments, désormais, entachés par la catastrophe. L’inconscience qui était la nôtre alors nous paraît rétrospectivement un genre de scandale qu’il nous est difficile d’accepter.

Ne vaut-il pas mieux croire que cet événement, souterrainement, avait décidé de nos pensées, modifiant nos sensations, allant jusqu’à créer en nous ce malaise sur lequel nous ne parvenions pas à mettre de nom, et si bien que, malgré l’apparence ordinaire de ces minutes, on n’avait pas été cette personne sourde qu’on craignait, mais au contraire un être poreux, connecté, même imparfaitement, à cette chose terrible qui était en train de se produire ailleurs ? »

Dernier chapitre, basculement dans le drame « Quand je sors du Love Hotel, en apparence rien n’a changé de la ville dont je viens de m’absenter pendant quelques heures. […] Est-ce à cause de ce qui, dans le ciel, de s’approcher ainsi du couchant, se dore et s’adoucit, je n’ai plus la sensation de marcher dans une saison finissante (cet hiver dont, arpentant les berges nues, il me semblait tout à l’heure suivre l’agonie lente), mais dans un commencement. […] cette nonchalante dilution du jour, je ne sais quoi qui s’amollit et qui se sucre dans l’air, tout cela fait penser au printemps proche.

J’avance dans les rues baignées de cette douceur toute neuve, et c’est cela que je me représente, la transformation imminente de la ville, les nappes qu’on dépliera sur les berges, la fameuse éclosion des cerisiers, les pétales brassés par le vent […] et tout ce que cela met dans le cœur des habitants, parce que c’est ça aussi, le printemps, après la léthargie de l’hiver, après l’engoncement, l’asthénie, le découragement, c’est quelque chose qu’on instille en vous et qui ressemble au mouvement de la promesse.

Je longe les façades des rues qui mènent à la rivière, et cette promesse des beaux jours au bord desquels la ville se tient gagne toutes mes pensées. Elle diffuse en moi quelque chose de lent et d’agréable, qui contraste avec la mine obstinée des cyclistes qui me doublent ou qui me croisent, leur figure sérieuse et rassemblée (plus sérieuse, il me semble, qu’à l’ordinaire, je ne sais quoi, me dis-je sans m’y attarder plus que cela, qui me paraît changé dans leur visage) […].

Tout le paysage est comme filtré par la mémoire de mon après-midi au Love Hotel, dont je ne sais, au fond, ce qui me restera (certains souvenirs érotiques demeurent aigus bien des années plus tard, mais la plupart, je crois, se dissipent dans le savoir plus général que cela a eu lieu).

Les contes de désordres marins qui m’ont agité dans cette chambre m’emplissent encore, et pourtant c’est avec l’idée de la sorte de liesse éparse qui envahit la ville à la saison nouvelle […], c’est avec l’idée de ce bonheur confus qu’apportent, par leur seule splendeur naturelle, les jours de printemps, que je marche vers la rivière.

Le ciel rosit à peine, et malgré la pensée de toutes ces fables je me laisse gagner par les impressions heureuses que de tels ciels produisent en moi, chaque fois un apaisement, et chaque fois une exaltation, dans le même temps, qui bataillent gentiment dans un frémissement délicieux qui me porte en avant.

Et, admirant naïvement la lenteur neuve avec laquelle les couleurs du ciel virent chaleureusement vers le soir, je m’abandonne à la douceur trompeuse de l’air, vibrant à l’unisson, c’est ce que je crois alors, avec le dehors tendu vers le tournant de la saison.

Mon après-midi aurait pu s’achever sur cette sensation de douceur. Mais je pousse la porte du petit bar qui me sert de cantine : la télévision est allumée, ce 11 mars 2011. »

Les Inrockuptibles « Sex requiem pour un tsunami »

« Christine Montalbetti ravive les plaies du 11 mars 2011 au Japon dans un roman hypnotique, à la croisée de la fiction érotique kitsch et du livre de fantômes. […]

Un homme occidental – écrivain, narrateur de ce roman – et Natsumi, une femme japonaise mariée, vont s’y étreindre clandestinement le temps d’une journée, ouvrant pour nous, lecteurs, sur une faille temporelle bien plus vaste, faite de lambeaux de rêves infinis : un roman au devenir spectral et métaphysique.

On peut d’ailleurs mesurer l’attachement au genre romanesque de l’auteur à la liberté qu’il se donne d’en chahuter les codes et la force d’illusion. Outre ses apartés habituels, son livre ne cesse de solliciter le lecteur. Celui-ci est convié à une visite virtuelle des chambres de l’hôtel […] Qui dit sexe dit fantasme, imaginaire : à mesure que se déplient les corps, leur sensualité exultante, sont convoquées d’autres silhouettes invisibles. Le narrateur les appelle des « yokai », ces esprits peuplant la psyché nippone, qui illustrent la vie quotidienne et expliquent bien des mystères. […]

Progressivement aspiré par les chimères de Natsumi, le narrateur s’efface au profit d’autres conteurs, charriant une cohorte de créatures toxiques. De la voix de l’écrivain Osamu Dazai, et ses personnages cachés dans un abri antiatomique, à celle de la grand-mère de Natsumi, les fables affluent : ces « contes de brume » où des guerriers morts reviennent hanter les vivants, l’histoire de l’homme-requin et ses larmes de saphir, et surtout la légende bien connue du dragon enfoui sous terre, « outre énorme » et somnolente provoquant des séismes aux retombées tantôt bénignes, tantôt mortelles. […]

On ne saurait en dire la nature exacte, avant de buter sur la dernière phrase : « Mon après-midi aurait pu s’achever sur cette sensation de douceur. Mais je pousse la porte du petit bar qui me sert de cantine : la télévision est allumée, ce 11 mars 2011. » Un mur de mots et tout s’éclaire. Et du coup s’assombrit : la chambre de passe transmuée en lieu de palabres et de prières, les bulles de jacuzzi au grondement menaçant, les cerisiers sans fleurs en écho à cette « bizarre sensation de deuil ».

Montalbetti joue les notes d’un requiem niché dans une sieste crapuleuse : une montée en puissance funèbre, dont les effluves mixés de sexe et de mort ont l’effet d’un baume authentique. Avec ce roman, le goût des faux décors, du jeu littéraire et des mythes semble s’être estompé pour une forme plus primitive et directe, liée à la traversée d’une fin du monde. »