« Le véritable chant court d’oreille à oreille, de cœur à cœur. Nul ne peut l’arrêter ou le mettre en cage. » Gabriel Garcia Lorca

Vendredi 6 septembre 2002 19 heures

Les journées passent, le temps fait son travail d’apaisement et c’est bien le problème. Je ne veux pas perdre cette colère qui me faisait avancer. La rage fait lutter, debout seul contre tous. Mais elle a fait place à la résignation et à la solitude… Pourtant je lui en veux toujours autant si ce n’est plus, maintenant que rien n’est réglé. Il continuera à me bouffer de l’intérieur tant que je n’en aurais pas définitivement fini avec lui. Mais comment ? Je ne peux toujours pas accepter le passé et celui-ci détruit mon présent et empêche mon futur de naître. Je n’ai même plus la force de pleurer, ça ne sert à rien. Je voudrais crier, frapper mais je ne sais qui… Alors tout reste à l’intérieur et me pourrit les entrailles. Même vomir je ne le peux, car il n’y a rien dans mon estomac. Rien que de la bile noire, sale et inutile.

Je ne suis bien qu’avec les autres, ils m’aident à renouer avec la normalité, l’insouciance. Mais ça ne dure pas. Très vite je me retrouve exclue. Je sens leurs regards, et derrière je devine trop bien leurs pensées. Cette folie c’est ma fierté mais elle ne peut s’affronter au monde extérieur. Je resterai double tant que cette graine poussera en moi. Dans ma solitude – choisie ou forcée ? – je la cultive et elle grandit chaque jour plus, pour finir par me faire oublier que je peux guérir. Dans ces moments de solitude, je ne peux penser qu’à ce qui me tue, me paralyse, entrave ma croissance… Je croyais que l’amour me sauverait mais il n’est pas assez fort, assez présent… Je dois lutter seule, ça me fait mal mais j’ai bien compris que dans la vie on est toujours seul, avec quelques moments brefs et labiles où notre monde rencontre celui d’un autre. Ces instants sont beaux, on s’en souvient car ce sont des exceptions. Heureuses ou malheureuses, elles vous marquent… Mais elles vous reviennent en mémoire quand vous êtes seul, et cela m’arrive de plus en plus souvent. Ça ne changera pas, malgré mes efforts. Je finis par croire que, comme personne ne me connaît, il est impossible que quiconque m’aime vraiment, ou alors cet amour est dirigé vers le personnage que je joue, parce que je sais que celui-là est aimable.

Quand j’aurai fini ce carnet, que ferai-je ? Je croyais qu’écrire me libèrerait, mais, comme tout, cela ne fait que m’enfermer encore plus dans ma solitude. Pourtant la vie peut être belle, on peut être heureux. J’ai approché le bonheur à plusieurs reprises, mais il s’échappe et c’est quand il s’est enfui qu’on le reconnaît. On n’apprécie les bonnes choses qu’une fois perdues. Il n’y a que le regret et les larmes. Cette blessure en moi me brûle, je voudrais qu’elle cicatrise mais plus j’essaie plus cela la ravive. La guérison est impossible. Peut-être que je ne mérite pas d’être guérie. Je ne vaux rien, le message a été clair.

Le jour je tiens le coup, je sauve la face mais quand la nuit m’enveloppe de ses fantômes, tout remonte à la surface et je n’ai plus la force de lutter, je me laisse emporter par le désespoir qui vit en moi. Tout n’est qu’échec et désillusion. Ce que j’ai réussi était faux et hypocrite. J’ai voulu leur prouver que j’étais plus forte mais je me suis prise à mon propre jeu et je n’arrive plus à être moi. Ce moi qui m’échappe est peut-être bien pire que celui que je me suis choisi et que je porte comme un masque, un habit de cérémonie…

C’est pour ça que j’ai peur d’être moi. Parce que je ne sais pas ce que c’est. Être soi c’est bien le plus simple quand on est heureux. Mais pas quand on est malheureux.

Ça ne s’arrêtera pas tant que je n’aurai pas grandi.

Je ne grandirai pas tant que cela ne se sera pas arrêté.

L’abandon serait plus facile mais plus lâche et j’ai trop d’amour propre et de fierté pour les laisser gagner. Ma vie est en jeu. Je joue ma vie. La vie se joue de moi.

S’il y a un Dieu, que fait-il ? Il n’est pas aussi puissant qu’on le dit, ou alors il n’est pas aussi bon… Je n’y crois plus depuis que j’ai vu tant de malheur aléatoire, de méchanceté gratuite et lâche. Je vivrai pour combattre ces vices que je côtoie chaque seconde et contre lesquels je lutte. En moi se joue un combat entre Dieu et le Diable, entre la force obscure et la force pure. Qui gagnera ? A quel prix ?

Celui de ma santé, physique et mentale, déjà bien dégradée. Je n’arrive plus à lutter seule. Je voudrais leur crier de me sauver mais ils sont trop loin. Je suis le spectateur de cette comédie qu’est ma vie, ou ce qu’on a coutume d’appeler ainsi. Ce n’est pas une vie c’est une torture qui cesse par moment mais reprend d’autant plus durement que j’ai cru que c’était fini…

Un jour je n’aurai plus la force de me relever et je resterai à terre alors arrêtez de me jeter au sol, je vais me briser. Je ne tiens déjà plus debout, je me lève avec effort et je marche pour avancer. Mais quand je m’arrête, et que je pense à ce qui est, et à ce qui n’est pas, alors toutes mes forces superficielles, ma carapace, mon bouclier, s’effondrent et je reste là, nue, seule, fragile, en verre brisé.

Un jour cette carapace sera trop lourde, elle écrasera mes épaules et j’y resterai enfermée, emmurée vivante, mon pire cauchemar. Telle Antigone mais sans sa force et ses convictions. Elle mourrait pour l’amour de ses frères et le respect des ses croyances. Je n’ai pas de famille, je n’ai plus de croyances et je mourrai dans le manque atroce qui me pèse par sa vanité. On meurt toujours seul et c’est pour ça que ce moment est si effrayant. Parce qu’on se retrouve face à soi-même et l’on doit admettre sa débilité, sa vacuité et sa finitude. A quoi sert de construire puisque tout sera détruit en quelques secondes ? Pourquoi ne pas détruire tout de suite pour éviter les illusions, les fausses routes et les rêves brisés ?

J’ai perdu mon innocence et ma capacité à rêver. Ce dont je rêve, c’est du repos éternel, du néant, de tout ce qui peut m’ôter de ce monde dur et si peu accueillant, qui brise les faibles et ne garde que les résistants. Je suis un déchet, une erreur, une fausse manœuvre. Je ne fonctionne pas, il ne me reste plus que la casse. Le recyclage ? Il n’y a rien à sauver. Tout est pourri, gâté, vicié comme un fruit qui se meurt depuis le noyau. L’extérieur est lisse, attrayant, appétissant même. Mais essayez d’y mordre et vous vous casserez les dents. Ce fruit est une illusion, un objet créé par le Diable pour piéger les hommes avec lesquels il se distrait…

Si au moins j’étais sûre de ma mission, mais tout ce que je sais c’est ce doute qui m’envahit et me rend folle.

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