« Tout est perdu sauf le bonheur. » Jacques Prévert

2 septembre 2002 23 heures

La colère s’apaise avec l’absence, tout comme l’amour qui est remplacé par le manque. J’ai cru que je l’aimais parce que je l’avais rêvé. En fait je sais que je voulais l’aimer pour me sentir moins coupable de lui en vouloir autant, de le haïr plus fort que ne le peut le cœur d’une enfant de 13 ans. La capacité à haïr est proportionnelle à la quantité de fiel qu’on nous insuffle dès la plus « tendre » (ou plutôt aigre-douce dans mon cas) enfance. En parler, sera-ce le moyen de me libérer, d’enfin en finir avec lui ? Je me braque et je recule parce que j’ai peur de trop croire en la guérison… Je m’accroche à ma souffrance. J’ai trop peur du bonheur, comme d’un inconnu qui cache en réalité un nouveau tortionnaire. Non. De l’aide il m’en faut. On me l’offre. Aujourd’hui on accepte enfin de voir que quelque chose marche mal en moi… mon cœur. Alors j’aurai encore le courage nécessaire pour guérir de ce que j’ai eu la ténacité d’enfouir en moi et qui cherche maintenant à sortir par tous les moyens.  

Mon corps rejette toute cette douleur et même si ma tête se complaît à la ressasser, ma volonté – c’est-à-dire mon cœur, organe le plus sensible mais aussi le plus noble – la fera sortir.

Écrire pour sortir cette merde de ma tête, sortir de cette prison que je me suis bâtie avec des tuiles de peur et des briques d’espoir, toujours présent et tenace.

Je me suis anesthésiée par le quotidien. Ne pas dormir, ne pas manger et se sentir exister par cette sensation de faim, de vide dans le ventre. C’est le vide qui me rend à la vie.

D’en parler avec des amis je me rends compte que beaucoup traversent les mêmes épreuves. Finalement il s’agit de la lutte du prisonnier pour s’évader, de l’oisillon pour prendre son envol. L’enfant passe sa vie à souffrir de sa métamorphose en adulte. Moi je souffre de me sentir devenir adulte, pourrir à la racine, devenir blasée, amère et résignée, tout en m’accrochant de toutes mes forces à mon innocence et à mon insouciance perdues. Je veux croire au Petit Prince et garder mon âme d’enfant, celle que j’ai préservée contre leurs armes d’adultes lâches et cruels.

Le mythe des enfants-soldats, je le ressens d’autant plus intimement que je me sens une des leurs. Donner des fusils à des enfants c’est leur permettre de liquider leurs oppresseurs. Vous m’avez montré comment tout gâcher grâce à des « petits » mots soi disant anodins. Que sont les mots puisqu’ils durent à peine une seconde et sont vite oubliés, dès que le vent les a emportés ? Seulement les mots sont mes amis, mon refuge, ma famille. Je les chérie et je les fréquente. Ils sont mes frères, mes sœurs, mes amours, mes parents. Ceux qui m’ont tout appris, maniés par des génies qui souffraient tant qu’ils ont dû lâcher du lest, à l’aide d’une plume et de papier. Alors la souffrance accumulée dans les pages de leurs œuvres est passée en moi au fur et à mesure de ma lecture passionnée et acharnée. Je pourrais les maudire, leur reprocher mon malaise. Je choisis de les remercier car ils m’ont montré jusqu’où on peut aller par désespoir et par conviction. J’ai vu leurs exemples, j’ai appris et je ferai mon propre ouvrage, forte de cette expérience vécue par procuration. Sans famille il faut bien apprendre. Sans vie il faut bien vivre.

Merci à vous tous. Merci d’avoir eu la générosité de confier vos démons intérieurs à votre public pour qu’un jour, parfois plusieurs siècles après votre mort, une lectrice soit bouleversée par la similarité de vos douleurs, de vos interrogations et de vos besoins avec les siens qu’elle croyait marginaux.

Noircir des pages vide l’esprit mais écrire fait naître de nouvelles questions, ouvre d’autres portes que j’avais jusqu’ici soigneusement verrouillées.

Que vais-je pouvoir exprimer à haute voix ? Je suis tellement habituée à ne parler qu’à moi-même par écrit, comment passer à l’oralité ? J’ai trop peur du jugement, du son de ma voix qui se voile de larmes refoulées depuis si longtemps. Vous m’avez appris qu’il était sale de pleurer, honteux de montrer lâchement que l’on est faible et vulnérable. Mais j’ai choisi de ne plus suivre vos préceptes qui m’ont tant paralysée et empêché de vivre comme on devrait le faire à 18 ans, sans se poser tant de questions.

Si l’on n’est pas sérieux quand on a 17 ans, peut-on être grave à 18 ?

Je n’ai plus qu’un espoir : que tous ces efforts me mènent à un peu de félicité, de tranquillité. Que ma tête arrête de se rappeler à moi à travers une douleur lancinante qui se contamine à mes yeux jusqu’à m’empêcher de lire – donc de vivre. La vertu du temps est-elle aussi bénéfique qu’on le dit : combien d’années pour enterrer cette douleur ?

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