« Les arbres voyagent la nuit » Aude Le Corff

Les arbres voyagent la nuit, Aude Le Corff, Stock, 293 pages, avril 2013

Depuis que sa mère est partie sur un coup de tête, quatre mois plus tôt, Manon, 8 ans, se réfugie dans ses rituels et la lecture tandis que son père Pierre sombre dans la dépression. Anatole, 80 ans, professeur de français retraité, qui vit dans le même immeuble, aperçoit l’enfant chaque jour après l’école, dans le jardin. Assise sous un bouleau, elle parle aux chats et aux fourmis quand elle n’est pas plongée dans un livre. Intrigué et touché, Anatole finit par l’approcher, brisant la routine et sa solitude. C’est autour de la lecture du Petit Prince qu’ils échangent leurs premières confidences. Elle lui parle de sa mère qui lui manque, il lui raconte ses amours, ses élèves, le départ de son père quand il était enfant et la dépression de sa mère.

Sophie, la tante de Manon, a changé sa vie de manière radicale un an auparavant, et se confronter aux regards des autres reste une épreuve. Elle tente de cerner ce vieillard taciturne qui est parvenu à communiquer avec sa nièce. Anaïs, sa sœur, la mère de Marion, usée par les tentatives ratées d’avoir un enfant, est partie au Maroc avec un homme. Sophie se confie à Anatole. Pierre leur lit la lettre où sa femme donne enfin des nouvelles, sans parler de son amant. Il décide aussitôt de partir la retrouver. Manon supplie Anatole de les accompagner. Sophie est aussi du voyage. Anatole souffre de phobie de l’avion, commence alors un périple en voiture à travers la France, l’Espagne et le Maroc. Ils apprennent à se connaître et aller au-delà des différences. Des liens forts se tissent entre eux, dévoilant leur histoire et leurs fragilités. On apprend que Sophie était encore Frédéric un an plus tôt. Une fois au Maroc, Sophie dévoile à Pierre que sa femme est partie avec un homme. Ils retrouvent Anaïs, elle leur parle, ils sont soulagés de la retrouver. Sophie et Anatole repartent à Nantes, tandis que la famille réunie prévoit de voyager pendant trois mois. Avec mélancolie, humour et poésie, l’auteur entraîne le lecteur dans les univers de personnages attachants en quête d’amour et d’un sens à leur vie.

Un roman touchant dès les premières lignes, on s’attache à cette petite fille solitaire dont la mère est partie et dont le père, qui a sombré dans la dépression, ne lui apporte aucun soutien. Des personnages blessés, solitaires, dans lesquels le lecteur se reconnaît. Un récit émouvant, tendre, à l’image de la relation qui se tisse entre le vieil homme et la fillette, et qui leur permet de retrouver goût à la vie.

La figure du Petit Prince sert de lien entre Manon et Anatole puis les suit tout au long du roman, ce qui apporte de la poésie au récit, et nourrit une réflexion sur l’amour, l’absence, le manque, l’espoir, rendant aussi un hommage subtil au pouvoir de la littérature, de la lecture et de l’imagination.

L’auteur aborde avec sensibilité et pudeur des thèmes difficiles comme les fausses couches, les relations parents/enfants, l’abandon, la dépression, l’adultère, l’usure du couple, l’identité sexuelle et le changement de sexe.

Un style agréable à lire, simple, mais plein de douceur, de sensibilité, qui dévoile les personnages et leur histoire avec pudeur, progressivement.

Un livre fort, beau, tendre et touchant sur la solitude, l’enfance, la vieillesse, la transmission, l’amour, l’abandon, le regard des autres, les blessures, l’entraide. Ce qui n’aurait pu être qu’un beau conte devient grâce au talent d’Aude Le Coff une aventure humaine bouleversante.

Extraits

Incipit « La porte se referme plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. Manon reste figée dans l’entrée, à l’affût d’un bruit. Elle n’entend pas la télévision, pourtant elle sait que son père est là, dans le salon.

En évitant les lignes du parquet, elle pose ses ballerines l’une à côté de l’autre, sous le portemanteau. Un imperméable y est suspendu, effleurant l’aquarelle d’un voilier solitaire perdu sur une mer d’huile. Sur une console, des fleurs se décomposent dans un vase dont l’eau s’est évaporée depuis longtemps. Tout autour, les pétales décolorés se mêlent à la poussière.

Chaque soir, après l’école, dans leur appartement du deuxième étage, Manon parcourt les mêmes pièces, dans le même ordre, à la même heure.

Elle entre dans le salon et se poste derrière son père, avachi dans son fauteuil en cuir. Il n’esquisse pas le moindre geste vers elle, mais elle commence à avoir l’habitude. Mal rasé, il fixe son i Phone posé sur le plancher.

Devant la fenêtre, se dresse un bouleau dont la force tranquille contraste avec l’abattement de cet homme qu’elle ne reconnaît plus. Elle toussote pour attirer son attention, un peu à contrecœur, car elle sait au fond que cela ne sert à rien : depuis des mois, elle ne l’intéresse plus ; d’ailleurs, plus rien ne semble l’atteindre.

L’apercevant enfin, il se lève avec lourdeur et l’embrasse sur le front.

– Ça va ? demande-t-il d’une voix fatiguée. Manon hoche la tête mais il n’est déjà plus là : il cherche la télécommande, sans manifester l’envie de prolonger leur échange.

La fillette s’avance vers la table en enjambant les bières vides accumulées près du fauteuil. Elle voudrait contrôler son ordinateur, comme une infirmière prendrait le pouls de son malade. Il y a des jours où il oublie de manger et de travailler.

L’ordinateur est en veille. Après une seconde d’hésitation, elle touche le clavier. Une photo apparaît à l’écran : sa mère, cheveux détachés, marche pieds nus sur une plage. Ce sourire qu’elle esquisse, Manon l’a tant sondé qu’il n’a plus aucun sens : il n’y a pas de joie dans son expression, un fond de mélancolie peut-être, et il n’est pas impossible qu’elle se force.

La petite fille s’approche de son père qui vient d’allumer la télévision. Il passe d’une chaîne à l’autre, et cela peut durer longtemps.

– Va faire tes devoirs, soupire-t-il, agacé de la sentir plantée derrière lui.

Manon se dirige vers la chambre de ses parents. Elle pousse la porte qui frotte sur la moquette blanche, avec toujours ce même espoir de tomber sur sa mère : mais il ne reste d’elle, sur sa table de nuit, qu’une pile de livres et un bracelet oublié.

Sans se lasser, elle doit continuer ses efforts. Sa mère ne reviendra que si elle exécute à la perfection des choses très précises :

– Dans la rue, ne jamais, même du bout du pied, marcher sur les traits du trottoir : elle est devenue virtuose dans l’art de les éviter, tout en se déplaçant de plus en plus vite.

– Dans le jardin, caresser les chats deux fois sur la tête, puis cinq fois sur le dos, en respectant bien cet ordre. S’ils ronronnent, c’est très bon signe.

Cela prend plus de temps que prévu, car elle s’est peut- être trompée, surtout au début.

Manon referme la porte derrière elle. »

« Le front plissé, elle ouvre un tiroir de son bureau, et regarde cette lettre, l’écriture familière. Elle ne peut s’empêcher de vérifier sa présence, sans oser la saisir entre ses doigts. À force de l’avoir lue et relue, les mots se déforment et s’effacent.

Ils peuvent partir eux aussi, elle les connaît par cœur : chaque soir, en s’endormant, elle se les récite, son foulard bleu serré contre elle. Pour tromper les loups qui vont et viennent, elle se terre sous la couette. Elle a du mal à respirer, il fait chaud, mais elle n’a pas le choix : des yeux jaunes phosphorescents tournent autour de son lit. Lorsque ses paupières se ferment, elle enjambe des tonnes de lignes imaginaires sur des trottoirs aériens sans même les effleurer. Puis la nuit avale tout, les loups, les traits suspendus et les chats caressés comme il faut. […]

Elle n’arrive plus à faire ses devoirs dans cet appartement qui l’oppresse. Alors, comme chaque soir après l’école, elle prend un livre et glisse sous son tee-shirt le foulard parfumé que sa mère a laissé dans l’entrée, il y a des mois de cela.

Sans prendre la peine d’informer son père, elle descend dans le jardin. Il sait où elle va mais n’essaie pas de la retenir. Il n’a plus la force ni de la consoler, ni de retrouver en elle les traits de la femme qu’il aime encore. »

« Il fut un temps où Anatole montait cette rue à pied ou à vélo en sifflotant. Aujourd’hui, c’est un sentier de haute montagne jonché de pierres et de racines. Les trottoirs étroits encombrés de poubelles jaunes lui arrachent des grognements. Devant chaque obstacle, il lance des regards offusqués à gauche et à droite, cherchant dans un vain réflexe social à partager son irritation avec un proche, un voisin, un passant. Mais voilà bien longtemps que plus personne ne s’intéresse à lui.

Anatole avance en piétinant les pétales de magnolias. La rue a des allures de sentier menant au paradis, et c’est sans doute pour cela, pense-t-il avec cynisme, que tout est mis en œuvre pour l’y envoyer : les larges tulipes une fois tombées à terre pourrissent en devenant aussi traîtres que des peaux de bananes. […] Cette montée le hissant de la boulangerie à son immeuble lui donne chaque jour le temps de ressasser et s’énerver sur la déchéance de ses congénères.

Ceux qui le croient aigri se trompent : il est lucide, voire éclairé. Enferré dans sa solitude, il condamne l’individualisme de ces hommes, qui sont les premiers à brandir de grands idéaux.

Sa vie est derrière lui. Une vie dédiée aux autres, pour finir diminué, ratatiné, rejeté par la société qui le considère comme un fardeau. […] Pourquoi s’acharner à maintenir les vieux en vie ? Tout en eux s’use et s’estompe, même les souvenirs, souvenirs de souvenirs, souvenirs aux contours flous et aux couleurs fades, souvenirs réinventés. Notre monde vieillissant ne sera bientôt plus peuplé que de zombies incontinents, errant à la poursuite de sensations lointaines et d’images fanées, à la recherche de ce qu’ils étaient, de ce qu’ils ne seront plus, parfois inconscients de ce qu’ils sont devenus. »

« Anatole emprunte une allée d’ardoises grises.

Sous le bouleau, une petite fille est assise, adossée au tronc, plongée dans un livre de la « Bibliothèque rose ». Sa lecture l’absorbe tant qu’elle ne remarque pas sa présence.

Chaque jour, Anatole s’interroge. Pourquoi se réfugie-t-elle sous ce bouleau ? À quoi pense-t-elle quand elle ne lit plus, et se balance d’avant en arrière ? Que raconte-t-elle aux fourmis d’un air si sérieux ? D’où tient- elle cet étrange pouvoir d’attirer les chats ? Perçoivent- ils eux aussi cette once de gravité dans ses mouvements, ce voile de mélancolie sur son regard qui donne envie de poser une main sur sa tête et lui murmurer des paroles apaisantes ?

Quelle étrange petite fille ! Ses compagnons sont des chats, des fourmis, des livres et le frémissement des feuilles dans les arbres. Jamais son rire ne résonne dans le jardin. Cette enfant est bien trop sérieuse. Un vieux croulant comme lui qui passe ses journées à lire et ruminer, cela peut se comprendre, mais là, c’est du gâchis. »

« Anatole soupire. Une vie sur l’estrade à expliquer, analyser, plaisanter, écouter, corriger, une vie de patience à partager, parfois dans le vide, sa passion de la littérature, tout cela pour finir seul devant les chaînes d’info.

Et alors qu’il n’espérait plus rien, cette petite fille s’installe sous le bouleau et se met à parler aux chats, au vent et aux nuages.

Il tourne dans la pièce à la recherche d’une idée. Soudain, il aperçoit la tranche d’un grand livre illustré et vacille. Mais bien sûr. Comment n’y a-t-il pas songé plus tôt ? Il sait maintenant qui cette petite fille évoque pour lui. Anatole contemple la couverture teintée de mélancolie : une planète minuscule, des cratères, une rose, un jeune garçon blond au milieu des étoiles, les yeux bleus rêveurs, son écharpe soulevée par le vent.

Le livre serré contre lui, sans prendre la peine de remettre sa veste, il descend les escaliers le pied presque léger. Une fois dans le jardin, il marque un temps d’arrêt devant cette enfant si sérieuse, qui creuse avec un bâton des sillons dans la terre pour les fourmis. »

« Manon prend place à côté du vieux monsieur qui s’assoit comme un automate ; il ne lui manque plus que la clé dans le dos. Elle maintient une distance honorable entre eux, afin de ne pas effleurer son bras rouillé. Elle l’examine du coin de l’œil : c’est la première fois depuis des mois que quelqu’un éveille son intérêt, la première fois depuis des mois qu’on propose de lui lire une histoire. »

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s