« Aurais-je été résistant ou bourreau ? » Pierre Bayard

Aurais-je été résistant ou bourreau ?, Pierre Bayard, Minuit, 158 pages, janvier 2013

Pierre Bayard, né en 1954, est professeur de littérature française et psychanalyste. Il est l’auteur inclassable d’une quinzaine d’essais sur les écrivains et la littérature, tous parus aux éditions de Minuit, dont le best-seller Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, publié en 2007, vendu à près de 80 000 exemplaires et traduit en une trentaine de langues. Depuis 2000, il a écrit six essais, notamment : Comment améliorer les œuvres ratées ?, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse, Le Plagiat par anticipation, Et si les œuvres changeaient d’auteur ?, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été.

L’auteur, né après la Seconde Guerre mondiale, imagine la vie qui aurait été la sienne s’il était né trente ans plus tôt, en 1922, et examine les choix auxquels il aurait été confronté, les décisions qu’il aurait dû prendre. Sa démarche se démarque des nombreuses études théoriques et générales menées sur la question, par son implication personnelle. Il s’invente en effet un double, « personnage-délégué », qui illustre la notion centrale de cet essai : la « personnalité potentielle ». L’auteur déroule le parcours hypothétique de son double, qui suit des études de lettres à Royan en 1940. Il analyse différentes notions, comme celle de conflit éthique, face au discours de Pétain le 17 juin 1940, puis celui du 18 juin du général de Gaulle. Apparaît à ce moment une bifurcation, un choix possible.

L’auteur alimente ses réflexions en se référant à l’ouvrage de Christopher Browning, Des hommes ordinaires, une analyse précise du comportement d’un bataillon de la police allemande en Pologne, et de sa participation à des massacres et déportations menant à la mort de plus de 80 000 personnes. Les facteurs qui expliquent leur comportement sont multiples : peur des sanctions, soumission à l’autorité, idéologie antisémite, conformisme de groupe.

La deuxième partie traite du désaccord idéologique comme explication de l’engagement dans la résistance. L’auteur, 18 ans, vit dans le Sud-ouest, choisit de continuer sa préparation au concours de l’École Normale à Marseille. Après un premier échec en 1941, il entre à Normale au printemps 1942. Il analyse ensuite d’autres facteurs d’engagement : l’indignation, où l’homme atteint un seuil intenable et est poussé par une nécessité intérieure (analyse du roman de Gary Les Promesses de l’aube, 1960), l’empathie (envers le sort des Juifs, Gary et Todorov, la figure du Juste et la personnalité altruiste). L’analyse se poursuit avec les raisons de l’attentisme et du non engagement : ce qu’il appelle « la réticence intérieure », avec la peur paralysante d’être arrêté et torturé. Une deuxième cause de ne pas s’engager pour le double de l’auteur : les difficultés à sortir du cadre matériel, intellectuel et psychique dans lequel il vit. Il craint également d’être exclu de Normale, de perdre toute chance de demeurer dans la fonction publique et d’avoir un emploi stable.

L’avant-dernière partie aborde le « point de bascule », ce moment du passage à l’acte, qui a été pour de nombreux Français le décret de février 1943 instituant le STO. L’auteur choisit de se faire exempter à titre définitif pour raisons médicales. Il enrichit sa réflexion en se penchant sur d’autres cas de génocides, au Cambodge, en Bosnie et au Rwanda. Enfin, en dernière hypothèse d’explication à l’engagement, l’auteur analyse le poids de la religion dans la décision de plusieurs figures. Quant à son double, on le quitte alors qu’il tombe amoureux d’une jeune fille croisée à la bibliothèque, et pour laquelle il avoue être prêt à s’engager. Dans l’épilogue, l’auteur opère une ouverture en suggérant la possibilité d’étendre cette démarche de voyage dans le temps à d’autres époques de l’Histoire.

Un essai original, documenté, profond, qui présente une réflexion à la fois universelle et extrêmement intime, qui entre en résonance avec des questions métaphysiques que chaque lecteur est amené à se poser. L’auteur appuie sa démarche de questionnement historique, philosophique, éthique, psychologique, sur des références littéraires, analysant avec rigueur et finesse des œuvres qui viennent illustrer les notions qu’il développe. L’auteur fait preuve d’une grande honnêteté dans l’élaboration de son parcours hypothétique : si son père, qui s’est engagé en 1943, a été arrêté et forcé de participer au STO, lui-même admet qu’il ne s’engagerait pas, par peur, par conformisme.

Un ouvrage intelligent, pertinent, qui aborde des questions intimes et renvoie le lecteur à sa propre expérience, en l’incitant à examiner au plus profond de lui-même pour juger du choix qu’il aurait fait : résistant ou bourreau.

Ce qui m’a plu

De nombreuses références à des œuvres littéraires, cinématographiques, essais, études de psychologie (Freud et chercheurs du XXe siècle). Par exemple le film « Lacombe Lucien » de Louis Malle, sorti en 1974, est étudié comme un fait de société en raison de ses répercussions sur la France des années 1970. Une démarche originale et pertinente, particulière à cet auteur, qui consiste à étudier une théorie ou une époque en se basant sur une analyse fouillée et sensible d’œuvres littéraires (citation de l’auteur dans L’Express : « J’ai créé un genre à mi-chemin de la fiction et des sciences humaines. »)

L’auteur analyse aussi l’expérience de Milgram, menée dans les années 1960, devenue célèbre, ainsi que sa conclusion : chacun recèle au fond de lui la personnalité potentielle d’un bourreau.

L’auteur mène en parallèle une analyse philosophique, psychologique, comportementale, et le parcours hypothétique de son double imaginaire. Une vraie progression dans la réflexion qui oscille entre théorie et pratique, général et particulier.

Ce qui m’a moins plu

Le lecteur peut se sentir parfois un peu perdu par le foisonnement de références à des figures historiques, littéraires, scientifiques, que l’auteur convoque pour illustrer sa réflexion.

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