« Dernier voyage à Buenos Aires » Louis-Bernard Robitaille

Dernier voyage à Buenos Aires, Louis-Bernard Robitaille, Noir sur blanc, Notabilia, 215 pages, mars 2013

Né à Montréal, Louis-Bernard Robitaille, correspondant du quotidien montréalais La Presse depuis 1975, publie des critiques dans Le Monde, le New York Times, Village Voice et collabore au Nouvel Observateur, Jeune Afrique, Passion, LCI, Lui. Il a publié chez Denoël deux romans et deux essais. Au Québec, aux éditions Boréal, il a publié trois romans.

(Attention le résumé livre toute l’histoire)

Robitaille nous livre dans ce cinquième roman un bouleversant portrait de femme et le tableau grinçant d’une époque où l’on croyait à l’illusion lyrique. Dans les années 1960 l’Américain Jefferson Woodbridge débarque à Paris à 20 ans pour devenir un romancier célèbre. Quelques décennies plus tard, on le retrouve, désabusé, obscur tâcheron du monde de l’édition qui apprécie ses qualités de nègre et traducteur. Lorsqu’un médecin lui annonce qu’il sera aveugle dans les six mois, après plusieurs opérations qui ont toutes échoué, cela lui apparaît comme une délivrance. Il décide d’aller mettre fin à ses jours à Buenos Aires. La proximité de la mort fait également ressurgir le souvenir de Magdalena, la première femme, peut-être la seule, qui ait compté dans sa vie. Une jeune femme solaire, fantasque et insaisissable dont l’apparition un samedi soir d’hiver 1965 au métro Mairie de Montreuil l’a ébloui. Comme dans un rêve, il se souvient d’avoir vécu avec Magda la vie de bohême à Paris. Ils partagent des chambres d’hôtel, vivotent de petits métiers. Elle tombe enceinte. Il part travailler à son roman à Amsterdam pendant qu’elle se fait avorter. Magda devient la secrétaire d’un philosophe célèbre. Jeff passe ses journées à regarder les filles et la désire de moins en moins. Un jour elle disparaît. Jeff rentre aux États-Unis. Il la retrouve quelques mois plus tard à Londres où elle s’est installée. Encore trois ans s’écoulent, Jeff revient à Paris après avoir vécu à New York. il retrouve Magda qui lui raconte qu’elle est tombée dans l’héroïne et s’en est sortie grâce au marxisme. Elle part sur la côté d’Azur. Il doit la rejoindre mais change d’avis et l’informe par télégramme. Elle se suicide, laissant à Jeff un fort sentiment de culpabilité qui ne le quittera jamais. Le roman s’achève sur le narrateur qui se prépare à partir pour un Buenos Aires, où il compte vivre comme un roi avant de mettre fin à ses jours. Tout au long de ce beau roman d’initiation ratée, l’auteur mêle avec talent drames du passé et du présent, menant en filigranes une subtile réflexion sur la guerre et l’après-guerre, vécues des deux côtés de l’Atlantique, par un jeune bourgeois américain et une adolescente allemande.

Une analyse pertinente et sensible de la jeunesse et de sa fougue, des ambitions trahies, du passage du temps et du poids de la réalité sur les rêves de jeunesse, du souvenir impérissable du premier amour. Le lecteur se laisse transporter dans le Paris bohème des années 60, époque idéalisée que l’auteur dépeint sans concession à la nostalgie, ni pour son personnage ni pour les modes vestimentaires et idéologiques. On referme ce beau roman d’initiation ratée avec un pincement au cœur en repensant au magnifique personnage féminin qui ne nous quitte pas, cette Allemande blonde, solaire et insaisissable, marquée par le traumatisme de la découverte tardive du passé de criminel de guerre d’un père idolâtré.

Ce qui m’a moins plu

Les souvenirs se succèdent, pas tous très intéressants quand le narrateur se contente de raconter sans analyser ou décrire ses réactions (dîner chez une famille française, escapade à Londres, cours à Censier, amitiés, voyage à Amsterdam, etc.)

Extraits

« Pendant trois décennies, j’avais réussi à ne plus jamais songer à Magdalena. Parfois son ombre venait rôder à la périphérie de mon champ de vision, mais je la chassais comme on le fait avec des rêveries importunes, d’une pichenette mentale, il me suffisait de porter mon regard dans une autre direction. Cela se produisait par inadvertance, au hasard d’un film allemand ou scandinave, lorsque apparaissait à l’écran quelque jeune comédienne longiligne aux cheveux blonds sagement ondulés […] et alors comme dans les rêves une évidence fugitive traversait mon esprit, je me disais tiens, cela aurait pu être Magda, mais cette pensée n’avait pas le temps de se fixer dans mon esprit, déjà elle s’évanouissait tel un mirage. « À bout de souffle » de Godard, n’en parlons pas, je refusais de revoir le film à cause des cheveux courts, de la ressemblance avec Jean Seberg, les yeux mis à part, mais il y avait toujours une photo de magazine, une rediffusion à la télé pour troubler ma quiétude.

Il arrivait également qu’une petite musique vînt me rattraper dans les lieux les plus improbables, un vieux café de Madrid, un restaurant huppé de Londres, un salon de thé du Palais-Royal où jouait en sourdine de la musique de chambre. […] soudain me parvenait distinctement ce passage, depuis toujours gravé dans mon esprit, du quatuor à cordes de Beethoven. Je ne mentionne pas la chose pour jouer les mélomanes. Il se trouve simplement que, dans un passé lointain, au début de 1966, peut-être à La Bûcherie, ou au 10 de l’Odéon, Magdalena avait, de la même manière, soudain tendu l’oreille, tu entends cette musique ? Non pas qu’elle fût une véritable connaisseuse du répertoire classique, mais elle avait reconnu cette déchirante chute en cascade des instruments à corde. J’en ignore le titre, ajouta-t-elle, mais mon père écoutait souvent cette musique, c’était l’un de ses disques préférés, il n’en avait pas beaucoup d’ailleurs, c’étaient encore des 78-tours, tu ne veux pas leur demander ?

Je m’étais informé auprès de la patronne de l’établissement : il s’agit, m’avait- elle déclaré avec une précision extrême, du troisième mouvement du « Razumovsky », le quatuor à cordes n°7 de Beethoven. J’avais noté la référence. Quelques jours plus tard, Magda avait acheté chez le disquaire du boulevard Montparnasse une version de ce quatuor qu’elle passait et repassait en fin de soirée. […] par la suite cette succession de notes, notamment ce decrescendo qui doit se situer au milieu même du troisième mouvement et qui semble incarner à lui seul la quintessence du romantisme allemand, était devenue pour l’éternité la musique de Magdalena.

Mais à peine m’étais-je laissé envahir par cette évocation que le fantôme s’estompait dans le lointain, rentrait dans le secret de son mausolée avant que j’aie eu le temps de me dire : j’ai pensé à Magda, son souvenir est venu me visiter. J’avais déjà oublié cette intrusion. »

« Au mois de juin je serai aveugle, à moins que je ne fasse le nécessaire pour être mort avant.

Je ressentis une décharge d’adrénaline en quittant cet immeuble de la rue de Tournon. Le sentiment paradoxal de renaître à la vie. […] Ainsi je n’aurai plus jamais le temps de m’ennuyer.

Cette pensée me traversa l’esprit alors que je retrouvais le froid de cette fin du mois de janvier. La température de ce mardi soir devait être tombée à zéro. Les commerces avaient fermé depuis pas loin d’une heure, et il n’y avait plus personne dans la rue, à part trois silhouettes pressées de rentrer. Au café Le Tournon on avait baissé le rideau et on s’apprêtait à éteindre les dernières lumières. J’eus la sensation inédite de redécouvrir le monde extérieur. Cela faisait tellement d’années que je ne voyais plus les rues, les bâtiments, les arbres, que je n’avais plus de goût ni d’intérêt pour les choses et les gens. Je traversais la Seine au pont de Sully dans le soleil couchant sans même remarquer l’arrière-train de Notre-Dame qui depuis ce point d’observation ressemble à une grosse poule assise et méditative. Mes capteurs olfactifs, sonores ou visuels, avaient dû finir par s’épuiser et mourir de leur belle mort, sans réparation possible, et je ne sentais plus rien de ce qui un jour m’avait procuré l’ivresse. Les platanes du boulevard Henri-IV m’indifféraient tout autant, de même que la terrasse du restaurant Le Réveil ou les effluves singuliers du crottin s’échappant de la caserne de la garde républicaine. Il y avait une éternité que je n’avais plus aucun plaisir à me trouver à Paris, mais je savais que je n’aurais rien éprouvé de plus en déménageant à New York, Berlin ou Rome, où j’aurais eu l’impression sitôt débarqué de connaître les moindres recoins alors que je n’y avais plus remis les pieds depuis tant d’années. Tout était si vieux. Mon histoire était si ancienne. […]

Et voilà que je redécouvrais des lieux fourmillant de fantômes, de sensations enfouies, de moments de grâce anciens. Fatalement, l’image de Magdalena fit son apparition. L’héroïne d’une histoire où tout commençait, où tout était possible et où les squares anonymes, la moindre église, avaient le charme de la nouveauté.

Dans cette soirée glaciale, où une neige légère n’allait pas tarder à tomber, les capteurs se remettaient à grésiller, le vieux musée sortait de sa sclérose sur un coup de baguette magique. Comme si la fine pellicule qui recouvrait meubles, bibelots et personnages avait été subrepticement retirée par une main invisible. »

« ma blonde bergère du Rhin éclipsait toutes les autres filles lorsqu’elle poussait la porte de l’établissement et s’avançait avec sa démarche princière. Magdalena Grossmaier était à vingt et un ans une prétendante au titre de star, on l’aurait engagée pour un remake de « L’Impératrice rouge », dans le rôle-titre. »

« Mais elle n’avait rien dit de ce genre, elle n’avait plus rien de cette énergie qui longtemps lui avait permis de feindre la légèreté quand le sol se dérobait sous ses pieds. Elle savait désormais que partout ce serait pareil, que le monde se disloquait autour d’elle, que ce serait toujours le désert, que personne ne l’attendait nulle part. »

« Tout a commencé ainsi. […] C’est dans ce contexte passablement déprimant, aggravé par un froid humide, que Gunther fit une apparition bruyante, suivi dix minutes plus tard par deux jeunes femmes. L’une, sans surprise, ressemblait à ce qu’il est convenu d’appeler une bonne copine. L’autre était une grande fille blonde, extrêmement élégante, vêtue d’un long manteau noir à col de fourrure qui me parut alors le comble du luxe et du raffinement. Cette vision éblouissante, totalement incongrue en un tel lieu, avait pour nom Magdalena.

Dans mon histoire il y a l’avant et l’après Magda. Avant, je me fais l’effet d’un ectoplasme, ce qui n’est pas loin de la réalité, je me meus au gré des courants en pilotage automatique. Après, j’ai des poussées de fièvre et d’euphorie, je suis un héros littéraire, un Rubempré, un personnage de la Nouvelle Vague, un copain d’Henry Miller à la terrasse du Dôme en 1935, cigarette insolente au bec.

Magda est une femme solaire, cela ne se discute pas un seul instant. Les aficionados qui nous croisent se demandent ce qu’elle fait avec moi, je dois être un chaperon qui lui tient compagnie lorsque les vrais amants sont occupés ailleurs. Ou un cousin venu d’une lointaine province et qu’elle tolère par charité. »

« On pouvait discuter les détails, dire qu’on n’aimait pas ses cheveux courts ou qu’elle avait le nez trop pointu, elle faisait partie de la caste des brahmanes, les belles filles qui échappent à la loi commune. Elles sont brunes, blondes, petites ou géantes, ceci ou cela, mais les conversations s’interrompent lorsqu’elles font leur apparition. Même perdues au milieu de la foule, dans un bureau d’embauche, un amphi de faculté, un casting de cinéma, elles se détachent du lot. Elles ont de l’aplomb, connaissent leur beauté et leur pouvoir, feignent d’en jouer avec modestie. »

ATTENTION Fin du roman « Peut-être trouverai-je le temps d’aller te rendre visite à Buenos Aires, me dit-elle avec une pointe de défi et de coquetterie. Elle sait que cela n’arrivera pas, sa vie est faite à Pont-l’Évêque et nous avons trop vécu pour nous imaginer qu’on peut rebattre les cartes et repartir sur les chemins. Le plus beau, c’est ce qui ne dure pas. Cela n’ empêche pas de mentir, à soi-même et à l’autre. Je suis si bien avec toi, me dit- elle, pourquoi ne nous sommes-nous pas vus plus tôt ?

Je lui réponds Cela peut être très bien parfois de savoir qu’on ne se reverra plus, mais à la vérité on ne se quitte jamais.

Je lui enverrai des nouvelles de Buenos Aires. »

 

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