« La beauté m’assassine » Michelle Tourneur

La beauté m’assassine, Michelle Tourneur, Fayard,  320 pages, janvier 2013

Née à Grenoble, Michelle Tourneur, docteur ès lettres, scénariste et romancière, est aussi l’auteur d’essais, de pièces, de contes et de nouvelles. Elle a publié depuis 1992 quatre romans chez Gallimard et un roman jeunesse pour Folio Cadet.

Paris, 1830. Florentine Galien, jeune orpheline recueillie par son oncle Hyacinthe, a quitté la Normandie de son enfance pour suivre son destin. À l’âge de 17 ans elle a eu une révélation presque mystique : elle sera peintre. Elle vit dans le vaste appartement de son oncle veuf, qui tient une boutique de luxe, et livre du linge à travers la capitale pour une vieille blanchisseuse qui l’a prise sous son aile. La jeune fille n’a qu’une idée : approcher les peintres. Elle est prête à tout pour y arriver, et devient la bonne du grand Delacroix, artiste visionnaire et décrié. Tout en découvrant un Paris bouillonnant et cruel, la jeune fille commence à peindre en secret. Elle profite d’une soirée organisée par son oncle pour montrer sa première toile à Delacroix. Convaincu par son talent, ce dernier lui propose de l’assister dans son projet pour le Salon du Roi au Palais Bourbon.

L’auteur nous offre une belle histoire d’amour et de peinture, à travers une quête initiatique au cœur d’un Paris sombre et fascinant à la fois. Le lecteur est transporté dans l’univers des salons et ateliers des années 1830, à travers une écriture fluide, imagée, cinématographique, qui épouse son sujet, la peinture, en nous offrant des scènes sensuelles, lumineuses, émouvantes. Ce roman ravira les passionnés d’histoire de l’art et séduira les amateurs de récits au souffle romanesque.

L’auteur nous fait remonter le temps pour nous immerger dans le Paris bouillonnant et sombre des années 1830 (choléra, maladies et pauvreté, chantiers entrepris par Louis-Philippe, bal masqué, modes culinaires). Elle nous plonge dans l’univers de l’art et de la peinture du début du XIXe siècle (le salon du grand Louvre et son jury, une visite du palais du Louvre, la mort de Géricault) et analyse les conflits entre les peintres, entre la primauté du dessin et celle de la couleur. Le personnage de Delacroix lui permet d’aborder sa philosophie de la peinture, décriée par ses contemporains, notamment lors de la présentation de la « Mort de Sardanapale ». Elle nous présente aussi l’artiste en plein travail, sur des toiles devenues depuis célèbres et sur la décoration du salon du Roi.

L’auteur développe également une histoire d’amour naissante entre la jeune fille et le peintre, en esquissant les étapes de leur attrait, la montée du désir, les sentiments croisés de curiosité, admiration, peur.

Une écriture fluide, imagée, qui épouse son sujet, la peinture, en nous offrant des scènes sensuelles, lumineuses, parfois érotiques, qui nous émeuvent et nous transportent. De multiples descriptions picturales et sensuelles de Florentine vue par le peintre.

Des passages très réussis, émouvants et riches, sur le passé Delacroix, son enfance d’orphelin, provoqués par des bouffées de nostalgie (synesthésie née de l’odeur d’une crème sucrée, à la manière de la madeleine de Proust, un peintre obsédé par Florentine, lui rappelle Caroline, servante de sa sœur, p. 30, renvoyée à cause de leur relation amoureuse).

Extrait

« Et maintenant, entrer dans le tableau.

Elle se planta sur ses deux jambes, les mains sur l’estomac pour bien prendre ancrage en elle-même. Elle attendit. Elle regardait. Il y eut un ébranlement sonore, suivi d’une secousse. L’atelier devint un jouet entre les mains d’un géant.

Elle fit deux pas de plus vers la toile. Il s’en échappa une écume de couleurs qui l’éclaboussa et, dans un vacarme assourdissant, une mêlée de femmes cabrées et de chevaux à crinières de femmes vint s’écraser contre l’écorce de son corps. […] Elle avait la gorge serrée, les paumes brûlantes. Et les somptueux carmins, les roux, les roses, les grenats, les orangés, les ors, affrontés aux verts et aux gris plombés, s’échappaient autour d’elle comme des étoiles filantes, montaient au plafond de l’aquarium géant, se pénétraient, emplissaient l’air avant de retomber en ondulant contre sa peau.

Soulevée, traversée par ces fluides d’où surgissaient d’autres fluides, d’où s’enfanteraient d’autres toiles, des batailles et des femmes terrassées et des luttes de chevaux sauvages et des soldats en course et des fauves à l’arrêt, des scènes emboîtées à l’infini, elle résistait pour se tenir droite. Assiégée, mais solide. Fière. Fière, elle pouvait l’être, de s’être fixé une échéance et de l’avoir respectée à la lettre. […]

Cela lui mettait le corps en feu, la forçait à regarder encore.

Elle respira, attendit un temps pour se remettre. Merci mon Dieu. Merci au ciel de ma naissance. Merci à tous les saints. Elle avait plongé dans les entrailles du tableau, elle s’était mariée aux fluides des couleurs. Elle avait l’œil le plus ouvert qui fût pour prendre ça à un homme de la stature du peintre, le porter en elle ensuite et l’utiliser.

Le charivari commençait à s’apaiser. Personnages et décor s’évanouissaient dans un bruissement doux de fin de pyrotechnie. »

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