« La petite marchande de rêves », Maxence Fermine

La petite marchande de rêves, Maxence Fermine (Michel Lafon, 176 p., septembre 2012)

Maxence Fermine, né en 1968, a vécu entre la France et l’Afrique avant de s’installer en Savoie avec sa femme et ses deux filles. Depuis le succès de Neige (publié par Arléa en 1999, traduit en 17 langues), il a publié douze romans et deux recueils de nouvelles chez Albin Michel.

Malo, petit garçon rêveur, vit à Paris. Ses parents, trop débordés pour s’occuper de lui, ont choisi pour ses 11 ans un goûter d’anniversaire organisé, auquel ils n’assisteront pas. Le taxi qui l’emmène à l’auberge des Trois Brigands a un accident : alors qu’une tempête s’est levée, il percute un autobus sur le pont Neuf et Malo tombe dans la Seine. Aspiré dans un toboggan, il pénètre dans un monde en noir et blanc, éclairé par une lune de diamants. Le Royaume des Ombres, lieu magique aux habitants aussi étranges que fascinants : un chêne parlant enrhumé ; un chat fumeur et bavard âgé de 213 ans ; Lili, la petite marchande de rêves au regard d’or qui capture les songes. Malo fête son anniversaire avec des enfants qui ressemblent à ses amis et en apprend plus sur cet univers magique : des âmes, comme la sienne, y vivent pour une durée indéterminée. En revanche, les spectres hantent les lieux pour l’éternité.

Le dangereux propriétaire de la petite boutique des rêves lui jette un terrible sort. S’il ne lui paie pas la boîte à rêve que Lili lui a vendue, il sera transformé en spectre et ne pourra plus jamais quitter le Royaume des Ombres. Pour briser le maléfice, Malo doit récolter 12 brouzons (la monnaie du royaume) en une nuit. Lili, qui est elle aussi au service du spectre pour rembourser une dette, l’emmène au Cimetière où ils attrapent des rêves, qu’ils vendent au clown blanc du cirque d’hiver, à Septimus le magicien, Otto le peintre et Barnabé le clochard céleste. La somme en poche, Malo dit au revoir à Lili et se retrouve à nouveau aspiré dans un toboggan. Il se réveille à l’hôpital, où il est en réalité resté inconscient pendant vingt-quatre heures après son accident. Il est triste de n’avoir fait que rêver ce voyage, mais quand il retrouve des objets venant du Royaume des Ombres, dont le rêve acheté à Lili, il est heureux à nouveau.

L’auteur nous offre une belle histoire, un joli conte onirique et poétique, à travers une quête initiatique pleine de rebondissements, en hommage à l’imagination et à la capacité de rêver des enfants. Cet univers imaginaire est peuplé de personnages attachants, curieux, courageux, originaux, amusants, et le lecteur prend un grand plaisir à suivre le jeune Malo tout au long de son périple. Un récit prenant, entraînant, rythmé, qui fait rêver et frissonner le jeune lecteur, en l’entraînant dans un univers qui oscille entre rêve et cauchemar, réalité et fantaisie, où il rencontre des personnages qui rappellent les histoires du Petit Prince, de Peter Pan et Alice au pays des merveilles et les films de Tim Burton.

Une écriture à la fois simple, efficace, mais aussi poétique, fine, légère, presque envoûtante par moments, qui nous entraîne dans un univers onirique peuplé de magie. L’auteur nous propose de nouveaux tableaux à chaque chapitre, composant des chapitres courts et rythmés, sans artifice inutile, dans lesquels on entre en toute simplicité. Une quête initiatique réussie, qui se lit aisément, vite, avec plaisir. L’histoire se déroulant sur un après-midi et une nuit, le rythme entraînant représente bien ce cadre temporel.

Ce qui m’a plu :

Une subtile et émouvante façon de parler de la mort et du coma aux enfants. Tout en nuances, ce conte brise les tabous et offre une lecture poétique et onirique de l’inconnu. Il réconforte et rassure.

Dans sa dédicace, l’auteur dévoile que ce conte lui a été inspiré d’un rêve relaté par sa fille. Cette démarche, à la fois originale et émouvante, part d’une parole d’enfant pour en faire une histoire qui en touchera d’autres.

Conformément aux différents auteurs et univers que l’on y retrouve, l’ouvrage dépeint un monde imaginaire qui n’est pas totalement rose et renferme une part sombre. Cela se traduit par le fait qu’il n’y a pas de couleurs, tout est dans les tons de noir, blanc et gris. De plus, dans le Royaume des Ombres, un calme étrange plane, et la ville, qui ressemble beaucoup à Paris, en est une version fantôme assez inquiétante. Toutefois, dans ce monde de brume peuplé d’ombres de passage et des spectres, Lili, la petite marchande de rêves, qui est la seule à avoir des cheveux, des yeux et des habits colorés, rompt agréablement cette monotonie.

L’auteur aborde les thèmes de l’enfance, des relations adultes/enfants, de l’imagination et du rêve. Une atmosphère onirique, magique, ambivalente, avec des scènes touchantes, effrayantes et de vraies trouvailles, comme la chasse aux rêves dans le cimetière. On repère de nombreuses références, notamment au Petit Prince de Saint Exupéry, au Peter Pan de Barrie ou au conte de Lewis Carroll Alice au pays des merveilles. On peut aussi penser aux films de Tim Burton avec le voyage initiatique, les personnages loufoques et irréels, et l’ambiance à la fois poétique et sombre, onirique et effrayante, toujours à la frontière entre rêve et cauchemar.

De multiples personnages, tous surprenants, une galerie de portraits étonnants, attendrissants, et amusants. Dans son rêve, Malo va de rencontre en rencontre : Arthur, le chêne tricentenaire, enrhumé et plein de sagesse, un chat fumeur, un peintre qui porte un nom prédestiné, Otto Portret, un clown, un magicien, un clochard philosophe. C’est surtout à travers Lili que le lecteur en apprend un peu plus sur le Royaume des Ombres car, finalement, nous sommes comme Malo, totalement ignorants. Elle est attachante, parfois agaçante, pleine de sagesse, c’est une vraie fille de son âge. Barnabé, le clochard céleste, est un drôle de philosophe. Ses répliques et sa vision de la vie poussent le lecteur à réfléchir à ses propres valeurs et priorités. Par exemple, à la question de Malo sur l’utilité de contempler les étoiles, il répond : « A les faire briller davantage. Si vous dites chaque soir aux étoiles que vous les aimez, et passez toute la nuit à les contempler, forcément, cela les rend plus brillantes. Elles ont besoin d’amour. Et elles vous en rendent tellement que vous vous sentez vraiment heureux. »

Ce qui m’a moins plu :

Tout d’abord, si ce conte pour enfants est destiné aux plus de 8 ans, je pense qu’avant 11-12 ans, certains risquent de ne pas appréhender toute la profondeur et la poésie du récit. De plus, l’atmosphère générale se révèle tout de même assez sombre : un enfant dans un monde brumeux, où la seule lumière vient des rêves de la marchande. Par ailleurs, la première moitié du roman, avant l’arrivée de la petite marchande de rêves, est moins réussie que la deuxième. Le lecteur peut avoir du mal à entrer dans l’histoire, car l’aventure à proprement parler ne commence qu’à la deuxième moitié du livre. Enfin, cette quête, motivée au départ par un manque affectif du héros, dont les parents sont sans cesse occupés et centrés sur eux-mêmes, au point de ne même pas fêter son anniversaire avec lui, n’a pas totalement le dénouement attendu, que l’on peut trouver un peu rapide. Ses parents se sont inquiétés pendant qu’il est à l’hôpital mais rien ne semble changer entre eux et leur fils.

Quelques extraits :

Le héros « Malo était un petit gars de Paris plutôt grand pour son âge, très mince, les cheveux hirsutes, avec de grands yeux océan perdus dans les nuages. Le plus souvent, il était vêtu d’un jean, d’un polo rayé rouge et blanc et d’une paire de baskets. Comme il était enfant unique, il s’ennuyait un peu et aspirait depuis longtemps à une vie plus trépidante que celle que lui offraient ses parents, son école et sa vie de quartier. Or il ne savait pas encore quel tour funeste allait prendre son existence.

C’est vrai que pour beaucoup Malo ressemblait à un oisillon tombé du nid. Mais en dépit de sa faiblesse apparente, il avait une force incroyable, quelque chose de précieux et de rare : il passait sa vie à rêver. »

« Un étourdi né ! prétendit un jour son professeur de mathématiques. Vous n’irez pas bien loin dans la vie. En tout cas pas aussi loin que vos parents.

Malo ne disait rien, mais il lui semblait que ses parents, malgré leurs études et leur métier, n’étaient jamais allés très loin. »

Le père du héros, un adulte qui n’est plus capable de rêver (ce qui rappelle l’univers du Peter Pan de J. M. Barrie) « Son père était un brillant avocat d’affaires qui passait beaucoup de temps à son bureau, partait tôt le matin, rentrait tard le soir, une pile de documents sous le bras, et rejoignait ensuite ses amis du Club des Porteurs de cravates. Il ne voyait pas que son fils grandissait plus vite qu’une de ces fleurs tropicales qu’on cultivait dans les serres du Jardin des Plantes. Depuis longtemps, il avait oublié le pouvoir des songes. D’ailleurs, c’est à peine s’il avait encore le temps de rêver. »

La mère « Quant à sa mère, si son travail d’assistante dentaire lui laissait un quelconque loisir, elle l’occupait à courir les boutiques de bijoux et de vêtements, à se regarder dans un miroir, ou encore à papoter avec ses amies autour d’une tasse de thé et d’une énorme assiette remplie d’éclairs à la crème et de gâteaux au chocolat. »

La relation de Malo avec ses parents (conversation avec le chauffeur de taxi)

« Tu sais, quand on est adulte, on ne fait pas toujours ce qu’on veut.

— Oui, mais enfant, on n’a jamais le choix… »

Entrée dans un univers magique « La vérité, c’est que pendant tout le temps que dura l’opération de sauvetage, Malo vécut une aventure extraordinaire. Dès que le taxi se fut couché dans le lit du fleuve, une bulle d’air de la taille d’un ballon de baudruche s’approcha de lui et se colla sur ses lèvres, lui permettant de continuer à respirer. Son regard fut attiré par une lumière bleue d’une intensité incroyable. L’enfant nagea vers elle et découvrit alors que l’étrange lumière provenait d’un hublot fixé au sol. Soulevant le couvercle de verre, Malo fut happé par un tourbillon et glissa le long d’un toboggan qui paraissait ne pas avoir de fin. Il eut beau crier, personne ne l’entendit. Tout se mit à tourner à une vitesse folle autour de lui. Son esprit dansa quelques secondes au milieu d’un halo d’étoiles. Puis l’enfant atterrit dans un endroit calme et blanc où régnait le silence le plus absolu.

Malo devait se rendre à l’évidence : il était passé dans un autre univers. »

Le monde magique « Lorsque Malo sortit enfin de sa torpeur, il était seul en haut d’un pont en arc de cercle beaucoup plus petit et incurvé que celui sur lequel il se trouvait quelques instants auparavant, avant l’accident. Chose étrange, le sol était recouvert d’un épais tapis de neige scintillante, du moins le crut-il dans un premier temps car lorsqu’il se pencha vers le sol pour la saisir, la neige glissa entre ses doigts comme de minuscules grains de sable argentés. Plus incroyable encore, la neige était chaude et agréable au toucher. Et si le ciel était pâle, il y avait aussi des nuages vaporeux, légers comme du coton, un soleil blafard et une lune tout en diamants escortée par une pluie d’étoiles lançant dans leur sillage des gerbes d’étincelles. Les réverbères, tordus comme des branches d’arbre, éclairaient faiblement les parapets du pont surplombant un fleuve miniature où quelques péniches, à peine plus grandes que des boîtes d’allumettes, glissaient lentement sur l’eau. A côté de lui, au milieu de ce décor de conte, des bulles de couleur voletaient dans les airs. »

Le chat qui parle et fume « Cette fois, le matou n’était plus du tout endormi, mais se tenait assis, les jambes croisées, un fume cigarettes à la main. Sa bouche exhalait de petits ronds de fumée. Il avait de larges yeux jaunes, de fines moustaches grises, des griffes acérées et, disséminés dans son pelage, quelques taches blanches comme de la neige. »

Arthur, le chêne qui parle

« Depuis quand les arbres parlent-ils ?

— Depuis toujours. Hélas ! les hommes ne prennent guère le temps de les écouter. C’est normal, avec leurs jambes, ils sont toujours pressés d’aller ailleurs. Et le pire, c’est que, lorsqu’ils y sont, ils ne s’y plaisent guère et partent voir encore ailleurs. Les hommes manquent de sagesse. »

Le chat Mercator annonce à Malo l’aventure initiatique qui l’attend « Peu importe le temps passé ici. Ce qui compte, c’est ce que tu vas y apprendre et que tu pourras utiliser plus tard dans la vraie vie. Disparaître peut parfois s’avérer bénéfique. Cela remet les choses en place, un peu comme lorsqu’on démonte puis remonte les engrenages d’une pendule pour la réparer. Tu verras, lorsque tu retourneras chez toi, tu auras appris beaucoup de choses. »

Lili, la petite marchande de rêves « Malo se retourna et découvrit une très belle jeune fille. Elle était colorée au milieu d’un décor en noir et blanc. Elle portait une robe couleur de feu, des collants verts et des chaussures violettes. Signes particuliers, elle avait de longs cheveux châtains dressés sur la tête, comme électrifiés, et un regard d’or. Elle rayonnait comme un soleil en pleine grisaille. Cette fille était le portrait craché de Clarisse, sa meilleure amie, mais en plus fantaisiste. »

Les boîtes à rêve « C’est très simple. Lorsque les gens meurent, leurs rêves s’envolent dans le ciel comme des lucioles. C’est alors que j’interviens. Munie d’un filet à papillons, je déambule dans les cimetières à la recherche des rêves des défunts. Puis, une fois que je les ai attrapés, je les enferme dans de petites boîtes en fer afin qu’ils ne s’échappent plus. Ensuite, il suffit d’ouvrir la boîte pour que le rêve s’envole vers l’âme la plus proche et la rende belle. »

Le clochard céleste « Mais c’était mal connaître le clochard céleste qui n’avait pas la même philosophie de vie qu’eux et, surtout, était moins pressé.

— Hé ! mes jeunes amis, pas si vite. Vous voyez bien que je suis occupé !

— A quoi donc ? s’étonna Malo qui ne voyait qu’un homme allongé sur le sol, bayant aux corneilles.

— Cela ne se voit donc pas ? Je prends un bain de lune.

— D’ordinaire, on prend un bain de soleil.

— Peut-être, mais j’ai l’habitude de faire le contraire de ce que font les gens.

— Comment ça ?

— Eh bien, disons que je suis contrariant. En quelque sorte, je fais uniquement ce qui me plaît.

Et, tout en disant cela, le clochard céleste se fendit d’un sourire sarcastique. »

« Les gens ne savent pas ce que c’est le bonheur. Ils veulent un emploi, une belle voiture, une grande maison et pourtant ils ne sont pas heureux lorsqu’ils l’obtiennent. Alors que la rencontre avec un être cher, ou la naissance d’une étoile ont bien plus d’importance que tout l’argent et toute la considération que leurs sacrifices leur apporteront. Moi, je suis plus riche qu’un milliardaire. Pourtant aucune étoile ne m’appartient puisqu’elles sont à tout le monde. Aussi n’ai-je pas à les compter. J’ai juste à les contempler et à les aimer. »

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