« L’Atelier des miracles » Valérie Tong Cuong

L’Atelier des miracles, Valérie Tong Cuong, Lattès, 266 pages, janvier 2013

Née en banlieue parisienne en 1964, Valérie Tong Cuong a publié des nouvelles et huit romans. Traduite en 12 langues, elle a reçu le prix Version Femina et Virgin Mégastore en 2008 pour Providence, ainsi que le prix Dynamique au Fémin’Ain en 2010 pour son dernier roman, L’Ardoise magique (Stock). Elle travaille comme scénariste pour la télévision et le cinéma.

Auteur du très remarqué Providence, Valérie Tong Cuong nous plonge dans un magnifique roman choral, à la fois tendre et grinçant, porté par trois personnages attachants, brisés par la vie, qui trouvent la force de se relever grâce à un mystérieux bienfaiteur et au prix d’une incroyable amitié.

Mariette, professeur d’histoire-géo mariée à un député narcissique et mère de deux adolescents paresseux, est au bout du rouleau. Une provocation de trop et elle craque, envoyant valser un élève dans l’escalier. Elle se retrouve dans une maison de repos. Millie, jeune et jolie secrétaire intérimaire, vit dans une solitude monacale. Un soir, son immeuble brûle et elle se jette dans le vide. Une fois à l’hôpital, elle décide de feindre l’amnésie pour construire une nouvelle vie. Déserteur de l’armée, Monsieur Mike a fait de la rue son foyer. Un matin, il se fait passer à tabac par un SDF revanchard et sa bande. Monsieur Jean, directeur de l’Atelier, une association qui vient en aide aux personnes brisées par la vie, leur offre une chambre, une nouvelle chance.

Les trois personnages commencent à se reconstruire et sont forcés d’affronter leurs fantômes : l’armée et son ex petite amie pour Mike, son mari et ses élèves pour Mariette, son passé et son imposture pour Millie, devenue Zelda. Mariette retrouve son foyer, retourne au collège et demande le divorce. Millie monte en grade dans l’entreprise qui l’a embauchée et loue un appartement. Mike, chef de la sécurité de l’Atelier, se pose des questions sur Jean, ange gardien peu scrupuleux, et sur la dette contractée par les locataires. Un très joli roman, plein d’humanité et de fraîcheur, qui séduit par la finesse de sa plume et la douceur de son propos.

Un livre fort, beau, tendre et douloureux sur la prise de conscience, le libre-arbitre, le potentiel qui sommeille en chacun. Ce qui n’aurait pu être qu’un beau conte devient grâce au talent de Valérie Tong Cuong une aventure humaine passionnante. Des passages très émouvants, de la sensibilité, de la justesse et des personnages attachants, des portraits d’hommes et de femmes réels et justes. La vraie réussite de ce roman réside dans l’empathie, la compréhension, que l’auteur éprouve pour ses trois anti-héros et qu’elle parvient à insuffler chez son lecteur. En passant d’un point de vue à l’autre, en entrant dans la tête de chaque personnage, puis en le redécouvrant décrit par un autre, le lecteur suit leur métamorphose avec plaisir.

L’intrigue, maîtrisée de bout en bout se révèle très intéressante et même inquiétante par certains aspects soulevés finement. Ce roman pose en effet de délicates et pertinentes questions sur la solidarité : doit-on mentir pour protéger ceux qui souffrent ? Doit-on expier sa culpabilité dans l’aide à autrui ? L’auteur démontre aussi que nous avons souvent besoin d’un autre regard pour affronter nos démons et dépasser nos souffrances, qu’une main tendue, si elle est sincère, peut avoir un effet salvateur.

Une histoire aussi ironique que tendre, quelques fois grinçante mais jamais cruelle, portée par la plume virtuose et le formidable élan vital de Valérie Tong-Cuong. Un roman « sociétal » qui nous emporte dans une aventure humaine pleine d’espoir dont on ressort requinqué. Malgré le thème, il ne s’agit pas un énième récit sur la résilience, la seconde chance et la force de la solidarité. L’auteur met au jour la petite mécanique à l’œuvre dans l’aide humanitaire, ses rouages secrets et peu reluisants.

Un roman choral indiciblement lumineux, véritable hymne à la reconquête de notre vie, porté par une écriture douce, empathique mais jamais mièvre. Valérie Tong Cuong dépeint avec réalisme, sensibilité, délicatesse et parfois dureté les relations humaines.

Ce qui m’a plu

Un style chaleureux, doux amer, où l’émotion est souvent présente. Des scènes douloureuses, des scènes de vaudeville, des malentendus, des péripéties tragi-comiques : l’auteur nous fait ressentir les sentiments de peur, de doute, de joie, d’espoir de ses personnages.

Chaque personnage raconte son morceau d’histoire, lors de courts chapitres où alternent les récits à la première personne, plongeant le lecteur dans le ressenti de chacun, si bien que nous suivons les mêmes événements mais racontés selon le point de vue de ces trois personnages évolutifs, ce qui apporte tout le sel et quelques nuances au récit. Trois styles différents qui traduisent des personnalités et philosophies différentes, des passés qui pèsent et des efforts pour construire un avenir.

La romancière brosse le portrait de trois personnages très abîmés par la vie, et esquisse par touches celui du mystérieux Jean. Ces personnages ont leurs secrets, et surtout un passé assez lourd.

Monsieur Mike, ancien légionnaire d’à peine 40 ans, a déserté l’armée, ne supportant plus les horreurs et sales besognes dont personne ne parlait et surtout pas les gradés qui donnaient les ordres. Après son retour dans le monde civil, personne ne voulait plus de lui, ni sa fiancée ni aucun employeur. Il vit depuis quelques mois dans la rue, sous un porche, se consolant en buvant.

Mariette, professeur d’histoire-géo au collège au bout du rouleau, épouse d’un être ambitieux qui lui a fait perdre toute confiance et amour propre, mère de deux adolescents, se retrouve en maison de repos, redoutant de regagner son foyer et son lieu de travail. Elle va retrouver confiance en elle, oser enfin se dresser contre son mari et tomber amoureuse de Jean.

Millie, jeune secrétaire, solitaire, paumée et meurtrie par un événement mystérieux, essaie d’être invisible, comme pour payer une faute commise dans le passé, au point de se résigner à faire semblant de ne plus savoir qui elle est : après avoir sauté par la fenêtre pour échapper à un incendie, elle se réfugie dans l’amnésie, croyant pouvoir ainsi profiter d’une nouvelle chance.

Jean, directeur de l’Atelier, l’horloger qui remet à l’heure les pendules des âmes déboussolées en venant en aide aux personnes brisées par la vie, leur offre une chambre, pour certains un emploi. Un homme providentiel, ange gardien très mystérieux que l’on découvre peu scrupuleux. Le lecteur sent que ce personnage cache un lourd secret, qui est à l’origine de sa vocation, et se pose jusqu’aux dernières pages de nombreuses questions. Pourquoi apporte-t-il ce soutien, cette aide gratuite avec l’Atelier ? A-t-il quelque chose à se faire pardonner ? Pourquoi a-t-il ces instants de dureté alors qu’il se montre tellement calme, patient et ouvert le reste du temps ?

Ce qui m’a moins plu

S’il faut trouver des défauts (minimes) à ce roman, on peut reprocher à certains moments des enchaînements un peu trop rapides entre les chapitres, qui frustrent le lecteur qui aimerait en savoir plus sur les événements et les réactions des personnages.

Extraits

Jean

« C’était un atelier d’horlogerie, a-t-il souri. Remettre les pendules à l’heure, réparer la mécanique humaine : c’est un peu notre spécialité, non ? »

« Nous vous écoutons, vous nous écouterez, c’est l’essentiel de la recette. Nous vous apprendrons à vous regarder telle que vous êtes vraiment, et non au travers des yeux des autres, ni des filtres que vous a imposé votre histoire. C’est ce qui nous tue : les filtres. Il faut les cerner et les anéantir. Nous vous apprendrons à aimer vivre chaque instant. Il n’y aura plus de pièces manquantes, de chevilles mal fixées, de tristesse ou de pessimisme, et puis vous savez ? Cela marchera tellement bien qu’il arrivera un jour où ce sera votre tour d’aider les autres à vivre. »

« Nous ferons la liste de vos regrets, celle de vos peurs, celle de vos espoirs. Nous fixerons des objectifs ensemble. Un mois, ce n’est pas un pari très risqué. Je vous promets qu’ensuite, tout vous semblera changé. Quatre semaines pour vous faire aimer à nouveau l’existence, qu’en dites-vous ? »

« tout est possible lorsque l’intention est là. L’intention, c’est cette volonté extrême de vivre, au sens le plus fort du terme. Vivre en pleine conscience de chaque instant, de chaque élément qui nous entoure ou nous gouverne. Vivre en pleine confiance également, confiance en l’avenir, confiance en l’autre, confiance en la possibilité du bonheur. »

Monsieur Mike

« Je m’en tirais donc plutôt pas mal. Le plus dur, c’était d’éviter la gamberge, ça vous éparpille pire qu’une mine antichar. C’est pour ça que je parlais tout le temps. Aux passants, au farfadet, aux vigiles de la supérette, aux maraudeurs, aux habitants de l’immeuble. »

« Alors j’ai compris qu’il foutait le camp, le malheur, pour de bon, tout ce qui me collait aux basques depuis mes sept ans révolus, les saloperies, les trahisons, les abandons, et peut-être bien que c’était que provisoire, peut-être bien que d’autres batailles se pointeraient un jour ou l’autre, peut-être même qu’il y aurait encore quelques coups, quelques déceptions, tout ça n’avait plus vraiment d’importance : désormais j’étais bien plus fort dedans que dehors. »

Millie

« Mon dossier administratif se résumait aux courriers de Pôle emploi et à une poignée de contrats d’intérim. Mes souvenirs des dix dernières années, à trois ou quatre cartes postales de mes parents, au dos desquelles étaient invariablement écrit « bons baisers », une formule qui en disait long sur leur manière de m’aimer. »

« Il était différent de tous les autres. Avec lui, il n’y avait pas de faux-semblant, pas de circonvolution, pas d’emballage trompeur. Monsieur Mike disait ce qu’il pensait et pensait ce qu’il disait avec sincérité […] Et il y avait cette sensation de seconde vie, de seconde chance qu’on partageait, cette légèreté qu’on ne trouvait qu’ensemble parce qu’avec les autres, c’était du lourd, du sérieux, de l’important, on nous attendait au tournant, il fallait être à la hauteur des espoirs placés dans nos petites personnes. »

« Feindre l’amnésie, essayer d’y croire, me convaincre d’un futur en essayant d’être une autre était l’unique possibilité de vivre. »

« Malgré ses méthodes douteuses et son orgueil incommensurable, malgré sa brutalité et malgré sa folie – il fallait être fou pour vouloir décider du bonheur des autres, fou pour jouer avec leur destin, il fallait se croire l’égal de Dieu ou son prophète –, eh bien malgré cela, il fallait se rendre à l’évidence : Jean nous avait libérées l’une et l’autre. […] en provoquant dès l’origine notre prise de conscience – il était là, le véritable levier. Et malgré l’étrangeté du chemin, aucune de nous deux n’aurait voulu revenir à sa vie d’avant. »

« Nous faisons tous les mêmes erreurs. Fuir nos fantômes plutôt qu’apprendre à vivre avec. »

Mariette

« Le collège n’était pas étiqueté « établissement sensible » Une bonne partie des enfants étaient issus de la bourgeoisie locale ce qui parait-il garantissait une certaine éducation. […] La vérité, c’est que ceux-là étaient les plus retors. Ils faisaient leurs coups en douce. Dans notre petit monde ouaté du confort sans effort, le crime se commettait en silence. On ne sortait pas un couteau ni une batte de base-ball, on ne provoquait pas un combat singulier dans un tunnel obscur, on dégainait quelques billets, un accès à un lieu très privé, un stage dans l’entreprise familiale. On faisait pression. On ne tuait pas l’autre, on le poussait à se tuer, on gardait les mains propres. »

« Cela fait si longtemps que je me tais. Ou plutôt que je mens. Je suis allée trop loin dans l’armure. J’ai construit une façade si lisse, imperméable, j’ai raconté tant de fois l’histoire exemplaire d’une femme comblée par une enfance et une adolescence heureuses, des parents bienveillants qui vous conduisent à un mariage parfait, des enfants bien élevés et un métier épanouissant. Ne jamais se plaindre, ne rien laisser filtrer, retenir l’émotion jusqu’à la fracture, voilà à quoi j’ai employé mes forces : c’est trop tard. Je ne peux plus revenir en arrière, modifier les paramètres, rectifier le tir, on dira que j’invente, que c’est la preuve de ma folie ou celle de mes talents de comédienne. »

« On en revient toujours au même, disait Jean, c’est la question du verre à moitié vide, la subjectivité née de la souffrance. Les événements passés, à juste titre, vous ont rendue méfiante, peut-être même parfois paranoïaque : vous êtes désormais suspicieuse à l’excès, conférant parfois aux autres des intentions qu’ils n’avaient pas, vous cherchez la petite bête. Je ne vous accable pas, c’est humain, presque inévitable, trop de frustration, trop d’agacement, trop de déception, quoi qu’ils fassent vous voyez votre mari comme un ennemi et vos enfants comme des monstres. Tentez de vous positionner autrement. Pensez qu’ils sont capables de sincérité. Pensez qu’ils sont capables d’amour. »

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