« Love Hotel » Christine Montalbetti

« C’est dans cette fin d’hiver que je marche, et pourquoi est-ce cette pensée alors qui me vient, que cette promenade est comme un requiem à l’hiver. »

Love Hotel, Christine Montalbetti, P.O.L., 176 pages, mars 2013

Maître de conférence en littérature française, Christine Montalbetti a publié chez P.O.L une dizaine d’ouvrages, notamment : Sa Fable achevée, Simon sort dans la bruine (2001), Western (2005), Nouvelles sur le sentiment amoureux (2007), Petits déjeuners avec quelques écrivains célèbres (2008) et L’Évaporation de l’oncle (2011).

(Attention le résumé dévoile la fin du livre.)

Le narrateur, un écrivain occidental mélancolique, venu au Japon pour écrire un roman, longe les bords d’une rivière de Kyoto comme tous les jours. Les berges de la Kamogawa, encore suspendues dans cette fin d’hiver, éveillent chez lui à la fois un espoir de printemps et de renouveau et un sentiment bizarre de deuil. Il retrouve sa maîtresse japonaise, Natsumi, au Love Hotel. Dans la chambre sans fenêtres de leur chambre, où plus rien ne parvient du dehors, ils passent l’après-midi à faire l’amour. Elle lui parle des contes que lui racontait sa grand-mère : dragons, pêcheurs, tortues et toutes sortes d’esprits rôdent.

L’humour se mêle à cette mélancolie qui émane des paysages, à la terreur vague que laissent planer les contes, au sentiment tragique de la catastrophe. Car, on ne l’apprend qu’à la dernière phrase, le roman se passe l’après-midi du 11 mars 2011, jour du terrible séisme suivi d’une vague haute de dix mètres qui a ravagé la région de Sendai, et dont le narrateur, quand son récit se termine, est sur le point de découvrir les images. Tout le roman peut se relire alors comme l’histoire trouble d’un pressentiment.

Un livre d’ambiance, d’atmosphère, de temps suspendu, de réminiscences et souvenirs, contes et légendes, fantômes du passé et spectres inquiétants. Un récit par bribes, qui mêle scènes d’amour, de promenades au bord d’une rivière, réflexions sur le passé, la mémoire, l’écriture d’un roman, le Japon et ses habitants, les esprits et les dragons, dont celui qui dort sous terre et provoque les séismes, des vacances à la mer de sa maîtresse et son mari, les histoires racontées par un père à sa fille alors qu’ils se cachent dans un abri anti-bombardements.

Autour du décor kitsch du Love Hotel, s’étendent les berges de la rivière Kamogawa, encore suspendues dans cette fin d’hiver, éveillant chez le narrateur à la fois un espoir de printemps et de renouveau et un sentiment bizarre de deuil. Le lecteur se laisse embarquer dans ce voyage spatial et temporel, jusqu’au changement brutal apporté par la dernière phrase, où le réel resurgit violemment.

Christine Montalbetti se trouvait au Japon, le 11 mars 2011. Love Hotel a été écrit dans la mémoire de ce bouleversement. Elle interroge, à travers cette fiction érotique, le désarroi de la concomitance : qu’éprouve-t-on, quand quelque chose de terrible se passe quelque part au même instant, et qu’on ignore ? Comment vivre ensuite avec le sentiment de son aveuglement ? N’a-t-on pas été pourtant submergé par des pensées qui, après coup, paraissent en symbiose étrange avec cet événement ?

Love Hotel reforme le couple mythique d’Éros et Thanatos. Soumis au délicat pointillisme de la romancière, il crée un écheveau raffiné de légendes, par lequel le roman étend méticuleusement sa toile. Il nous offre un requiem niché dans une sieste crapuleuse : une montée en puissance funèbre, logée au sein de faux décors, qui nous entraîne dans une traversée d’une fin du monde.

Ce qui m’a plu

De l’humour, par exemple dans la description des chambres à thèmes du Love Hotel (toutes plus kitsch les unes que les autres, de l’ambiance planétarium au trip gynéco, sans oublier la pièce SM sous l’égide d’Hello Kitty).

Les légendes du folklore japonais (esprits et fantômes) se mêlent au récit, ce qui lui donne une résonance, une profondeur et une étrangeté poétique.

Les passages sur le mari et ses pensées, sa relation avec sa femme, imaginés par le narrateur, sont très réussis. Ils nous font réfléchir à l’amour, au couple, au mystère de l’autre.

Quant aux passages sur le père qui raconte des histoires à sa fille dans un abri anti-bombardements, ils se révèlent très émouvants, à la fois légers et tragiques, portant une subtile réflexion sur le poids de la parole, son rôle d’apaisement sur la peur.

Ce qui m’a moins plu

Dans les premières pages, l’auteur multiplie les descriptions, parfois trop détaillées, qui ennuient un peu.

Le roman est composé de nombreuses digressions, qui composent une écriture que l’on peut qualifier de pointilliste ou impressionniste, ce qui ne plaira pas à tous les lecteurs, car elle donne l’impression que le narrateur s’éparpille, perd le fil d’un récit sans intrigue, ce qui est le cas, et qui peut vite ennuyer si on ne se laisse pas prendre par l’atmosphère.

Extraits

Un premier chapitre plein de poésie et de mélancolie « On est au bord de basculer vers la saison suivante et si peu d’indices encore […] je ne sais quel frisson dans l’air qui fait songer que quelque chose ici se termine. C’est dans cette fin d’hiver que je marche, et pourquoi est-ce cette pensée alors qui me vient, que cette promenade est comme un requiem à l’hiver.

Cette bizarre sensation de deuil, pourtant, n’est pas la seule à m’envahir. Les vapeurs qui s’élèvent du lit de la rivière m’enivrent aussi, ce brouillard léger que j’inspire et qui m’emplit. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de grisant chaque fois qu’on avance dans l’air frais des berges et que le rythme cardiaque gentiment s’accélère ? Cet air dense, presque palpable, qui émane du cours d’eau, je le laisse entrer dans mes bronchioles, mes bronches, mes poumons: j’échange avec le dehors, je l’absorbe, il entre dans la composition de mon sang, le paysage dépose sa trace dans mes veines, ses rives me façonnent pas après pas. »

La maîtresse japonaise « Et tandis que je me rapproche du Love Hotel, le faisceau de mes pensées se rassemble et se rétrécit pour converger désormais vers une seule pensée, qui se met à prendre la place de toutes les autres, la pensée de Natsumi, de notre rencontre, du moment imminent où elle va m’apparaître, puisque c’est vers cela seul, à présent, que je marche. »

Exil et déracinement « Je ne sais pourquoi j’ai loué pour quelques mois cette petite maison traditionnelle, dans laquelle le froid prend beaucoup de place. Pourquoi j’ai suspendu ma vie dans ma ville avec ceux que je connais, et dont j’ai besoin. Que suis-je venu chercher dans ce frottement avec les paysages de Kyoto ? »

Expérience et écriture « Alors je bascule ma tête vers le ciel, et j’entre dans une continuité bizarre avec les nuages, avec l’idée de ce qui fuit, de ce qui se perd. J’avance dans le paysage aéré des berges, et je pense à cette pulsion folle d’essayer de retenir ce qui s’enfuit, l’instant fragile qu’on voudrait conserver dans le tamis des phrases, quelque chose de son expérience volatile qui s’y dépose (ce conservatoire d’instants que finit par être un livre). »

« Parfois, c’est comme si le roman existait déjà quelque part en soi, et qu’il fallait en faire advenir les paragraphes, un à un, d’abord un peu au hasard et sans savoir leur place, et puis de sorte qu’au fur et à mesure on comprend comment l’un appelle l’autre, ou comment, à rebours, une séquence qu’on a écrite la veille devra être précédée par celle qu’on écrit le lendemain, comme si les choses ne se présentaient pas dans l’ordre, mais qu’elles répondaient à une nécessité qu’on ignore, et venaient finalement s’emboîter, presque naturellement, selon une logique qui apparaît progressivement. »

Esprits japonais « Avez-vous déjà entendu parler de cet esprit au tempérament casanier, dont le rêve, tandis qu’il est contraint d’errer, flottant sur mille paysages tantôt ruraux tantôt urbains qu’il est las de hanter, serait d’avoir une maison pour soi ? À ce confort il fait semblant d’accéder une fois par jour, et vous allez voir comment. Son stratagème consiste à pénétrer chez vous, sans que vous vous en aperceviez, vers l’heure du thé, et à se servir une tasse, qu’il sirote tranquillement à la table de votre cuisine, remuant là quelques pensées molles comme n’importe quel quidam qui, s’asseyant chez lui, prendrait le temps de boire un thé pour se défatiguer de sa journée. […]

Cet esprit rêveur, il me semble que je sens sa présence parfois, quand je suis sur mon coussin bleu, devant la table basse, dans la pièce du haut. Il a beau prendre toutes sortes de précautions pour ne pas se faire remarquer, je le devine, assis sur la chaise en formica de la cuisine, à contempler je ne sais quoi sur le planisphère en trempotant son sachet (je n’ai que des sachets) dans une tasse ; et, devant toute cette géographie […], à quoi pense-t-il, parcourant du regard les pays roses et gris, franchissant le pointillé des frontières, voguant sur les mers et les océans dont le bleu pastel, presque figuratif, qui les emplit est plus proche de l’idée de paysage ?

Cela me fait une compagnie vague, dans la solitude qui est la mienne. Il est comme un parrain bizarre, qui veille sur mon travail.

Tandis que devant l’écran de l’ordinateur je devine de petits mondes confus qui s’agitent en moi, qui voudraient prendre corps, dans cette sorte de brume où lentement quelques phrases se forment, lui […]à quelques mètres de là, s’invente ce roman d’habiter quelque part, et boit son thé en feignant de sentir le poids de sa journée peu à peu quitter son corps […] Cette histoire domestique, rassurante, lui fait comme une transition vers le soir. Le temps d’une demi-heure à peine, le voici qui se prétend un homme vivant, doté d’une existence ordinaire. Il s’offre le luxe de cette fiction, s’affabule une vie, mime ce moment privilégié et calme où les pensées se dissolvent dans les vapeurs du thé ; et il se joue la comédie pour lui seul, tandis que le soir descend. »

Héritage des ancêtres « Devant sa concentration, je me prends à rêver à la lignée de ses ancêtres, occupés, génération après génération, à préparer le thé, et à ce qu’il y a, ce qu’il doit y avoir, dans l’attention qu’elle y met comme dans la finesse de son poignet ou le fuselage particulier de ses doigts, qui appartenait à tel ou tel membre de cette lignée, ou à plusieurs à la suite, chacun de nous venant à sa façon témoigner du corps des générations précédentes, en reproduire des détails, de sorte que c’est aussi physiquement que nous en conservons la mémoire. […]

Nous sommes, de nos ancêtres, les fantômes de chair. Ils se servent de nos corps vivants pour hanter ce monde. Et nous voici, éperdus de tous ces morceaux dont nous sommes faits, et auxquels il convient de donner une apparence unique, cohérente et entière. Nous promenons nos corps constitués de bouts des uns et des autres à la recherche d’un principe qui les fédère, et que nous appelons moi, les jours de bravade, quand en réalité tout cela bataille en nous, tous ces ancêtres dont chacun voudrait avoir la préséance, faisant pression sur nos mimiques, et sur nos pensées peut-être, toute la horde des aïeux qui n’acceptent pas plus de disparaître que les spectres des contes, et qui colonisent nos corps pour durer encore, à leur façon. »

Une chambre isolée du monde « Les chambres du Love Hotel, dépourvues de fenêtres, contraignent de s’étreindre dans une surdité entière au monde extérieur.

Aucun moyen, ici, de savoir comment changent les ciels, quelle lumière se répand sur la ville, quel franc soleil, quel éclat morne, ou quelle intempérie.

La rue proche, les berges par lesquelles je suis arrivé, la fraîcheur de la rivière, ne sont plus qu’un souvenir.

Plus rien ne me parvient de la ville invisible au milieu de laquelle se tient cette chambre. Ce qui a lieu derrière ces murs, la circulation des corps dans les rues, les accidents aussi, les ambulances, […] tout cela n’est plus qu’une idée.

Connaissez-vous ce personnage d’un livre d’Osamu Dazaï qui, réfugié entre les murs aveugles d’un abri antibombardements avec sa fille, occupe ces heures à réinventer pour elle les contes célèbres du Japon ?

Dehors, la dévastation fait rage, mais lui, entre les murs protecteurs, se met à raconter des histoires. »

Le mari, ses pensées, sa relation avec sa femme « Ce bureau, vous l’avez deviné, celui du mari de Natsumi, enfermé lui aussi, à sa façon, dans un autre coin de la ville. […] le mari de Natsumi m’apparaît toujours comme un homme qui suit en lui-même une pensée dont on ignore le contenu.

Peut-être cette pensée a-t-elle trait à Natsumi, à cette chose qui flotte entre eux et qu’il ne sait pas nommer, qui est née de leur silence, et qui chaque jour se nourrit, s’augmente, se fortifie de la perpétuation de ce silence, chaque jour grossit d’un jour de silence en plus. C’est une chose qu’il pressent, et qui n’a pas de forme exacte, dont il devine seulement qu’elle est là, invisible, changeante, entre eux […].

L’été même, quand tout devrait les rapprocher, les paysages, les heures qu’ils passent ensemble, elle demeure cette femme inconnue de lui, qu’il côtoie sans la deviner. Il n’en peut plus de contempler ce beau visage lisse sans percer une seule des pensées qui doivent bien s’agiter sous la peau calme de ses tempes. Ce qui avait été vrai au moment des fiançailles (cette énigme, il le pensait alors, la sorte de mystère, se disait-il, qui émanait d’elle), le mariage, contrairement à son attente, ne l’avait pas dissipé.

La même qui se tient à mon côté dans un silence qui n’est pas pour moi ce bloc hermétique auquel le mari se heurte (ce rocher, pense-t-il, ce récif opaque et dur), mais un silence bruissant, la possibilité d’un monde. […] Et le mari de Natsumi de même appelle son renoncement sous les pins, le flatte, le cajole, l’entretient, comme il le guette depuis la fenêtre du bureau, le réclame : n’a-t-il pas besoin, pour ne plus sentir les effets du silence de Natsumi, de son étrange et terrible baume ? »

Contes passés de la grand-mère à sa petite fille « Et comme elle me conte les histoires que lui disait sa grand-mère, dans cette chambre aveugle, Natsumi ne joue-t-elle pas, me dis-je, le rôle du père, tandis que je me sens de plus en plus comme l’enfant ligotée par les récits dans l’abri ? »

« Je ne sais pas quel visage avait la grand-mère, mais il me semble que c’est elle aussi, derrière celui de Natsumi, qui meut ses lèvres. Que le visage de Natsumi devient le masque dont la grand-mère s’affuble pour me raconter des histoires à travers sa bouche ; et je les écoute, ces deux femmes en une. L’une est âgée (dans le contrechamp de son regard il y a les paysages étagés, verdoyants, qu’elle a toujours connus), l’autre est cette jeune femme urbaine, dans le mitan de la trentaine […] et avec elles, aussi, il y a Natsumi petite fille, qui restait assise devant sa grand-mère à boire ces vieux contes, les yeux rivés aux lèvres fines et gercées d’où sortaient spectres et monstres. Elles sont là toutes les trois, la grand-mère, Natsumi adulte et Natsumi enfant, trois générations qui cohabitent, fondues dans un même corps, logées dans l’apparence d’une seule, créature triple, et insaisissable, car je sais que si je la touchais maintenant, aussitôt la petite fille et la vieille dame s’évaporeraient, et je ne tiendrais plus dans mes bras que la jeune femme contemporaine, dans le regard de laquelle le désir effacerait vieillesse et enfance. »

Le père qui raconte des histoires à sa fille dans un abri anti-bombardements « Que peut comprendre sa fille à ces considérations sur la faiblesse ? Peut-être regarde-t-elle le visage du père, ses paupières baissées, son front sous lequel s’agitent ces idées trop difficiles pour elle, la forme mobile de la bouche, d’où sortent les paroles mystérieuses, ses joues que je me représente maigres, avec, sous la pommette, une légère dépression, quelque chose, voyez, de concave, comme une vallée. Ce visage du père est pour elle un paysage rassurant, mais toujours aussi un peu étrange, à cause de cette intuition confuse qu’ont les enfants que les adultes portent en eux des mondes auxquels ils n’ont pas tous les instruments nécessaires pour accéder. […]

Et son esprit comme ça doit musarder dans la pièce aveugle, pendant que le père réfléchit à voix haute aux significations possibles des contes dont il invente des versions nouvelles, non pas pour se voiler la face au sujet de ce qui se passe de l’autre côté du mur, mais pour lutter contre, car c’est bien cela, la méthode du père, liguer toutes les forces du récit contre la catastrophe, contre la possible destruction de sa maison, de son quartier, des paysages dans lesquels il a appris à se reconnaître. […]

Le père ne parle pas de tout ça, non, le père se raccroche aux récits, à sa mémoire des contes, à la capacité qu’il a d’en inventer des versions nouvelles, parce que ça, qu’il porte en lui, ce monde d’histoires bruissantes, cette faculté de raconter, ça, pense-t-il, ça ne peut pas lui être retiré. […]

Le dehors, la petite fille y songe-t-elle, la maison au-dessus de l’abri, l’endroit où elle dort d’habitude, le volume de sa chambre, si elle a une chambre pour elle ? Prisonnière des récits du père, est-elle seulement capable d’imaginer ce qui se passe, et qu’on lui cèle, que les murs masquent, et les contes obstinés dont on emplit ses oreilles ? Elle qui ne sait rien des raisons de leur présence ici, comment aurait-elle le moyen de deviner ce qui est peut-être en train d’arriver à ses amies, à ses cousins, aux voisins, à tous les autres habitants qu’elle n’a jamais croisés mais qui formaient jusque-là cette population nébuleuse, frémissante, de la ville autour d’elle ? »

Pressentiment « Avons-nous la capacité, quand quelque chose de terrible se passe quelque part où nous ne sommes pas, d’en éprouver non pas exactement le pressentiment, mais comme l’intuition bizarre ? Une sensation malaisée, indéfinissable, je ne sais quoi qui s’agite en nous et dont on s’efforce de chasser la pensée ? […] Je me demande si c’est une expérience que vous avez déjà faite, qu’au moment où un événement affreux touche l’un de vos proches, alors même que vous en êtes dans l’ignorance, les pensées qui vous viennent vous semblent, quand vous vous les rappelez plus tard, entretenir avec cet événement un écho mystérieux. Comme s’il y avait eu une sorte de contamination étrange, une osmose, même incomplète. Dans un autre contexte, de telles pensées sans doute se seraient évanouies, délitées, amalgamées sans que jamais on ne se les remémore, fondues dans la continuité des heures ; mais, après coup, elles avaient pris une intensité nouvelle, une force terrible.

Ou bien est-ce une histoire qu’on se raconte plus tard, pour pallier ce trouble de la concomitance ?

Car on éprouve une gêne, comment dire, de la honte à l’idée que pendant que ce drame se déroulait on se laissait prendre dans un tourbillon d’actions futiles et agréables.

La révélation de l’événement vient démentir ce qu’on avait cru vivre, comme une gifle. Ce ne seront plus jamais, dans notre souvenir, ces moments pour soi qu’ils avaient d’abord été, mais des moments, désormais, entachés par la catastrophe. L’inconscience qui était la nôtre alors nous paraît rétrospectivement un genre de scandale qu’il nous est difficile d’accepter.

Ne vaut-il pas mieux croire que cet événement, souterrainement, avait décidé de nos pensées, modifiant nos sensations, allant jusqu’à créer en nous ce malaise sur lequel nous ne parvenions pas à mettre de nom, et si bien que, malgré l’apparence ordinaire de ces minutes, on n’avait pas été cette personne sourde qu’on craignait, mais au contraire un être poreux, connecté, même imparfaitement, à cette chose terrible qui était en train de se produire ailleurs ? »

Dernier chapitre, basculement dans le drame « Quand je sors du Love Hotel, en apparence rien n’a changé de la ville dont je viens de m’absenter pendant quelques heures. […] Est-ce à cause de ce qui, dans le ciel, de s’approcher ainsi du couchant, se dore et s’adoucit, je n’ai plus la sensation de marcher dans une saison finissante (cet hiver dont, arpentant les berges nues, il me semblait tout à l’heure suivre l’agonie lente), mais dans un commencement. […] cette nonchalante dilution du jour, je ne sais quoi qui s’amollit et qui se sucre dans l’air, tout cela fait penser au printemps proche.

J’avance dans les rues baignées de cette douceur toute neuve, et c’est cela que je me représente, la transformation imminente de la ville, les nappes qu’on dépliera sur les berges, la fameuse éclosion des cerisiers, les pétales brassés par le vent […] et tout ce que cela met dans le cœur des habitants, parce que c’est ça aussi, le printemps, après la léthargie de l’hiver, après l’engoncement, l’asthénie, le découragement, c’est quelque chose qu’on instille en vous et qui ressemble au mouvement de la promesse.

Je longe les façades des rues qui mènent à la rivière, et cette promesse des beaux jours au bord desquels la ville se tient gagne toutes mes pensées. Elle diffuse en moi quelque chose de lent et d’agréable, qui contraste avec la mine obstinée des cyclistes qui me doublent ou qui me croisent, leur figure sérieuse et rassemblée (plus sérieuse, il me semble, qu’à l’ordinaire, je ne sais quoi, me dis-je sans m’y attarder plus que cela, qui me paraît changé dans leur visage) […].

Tout le paysage est comme filtré par la mémoire de mon après-midi au Love Hotel, dont je ne sais, au fond, ce qui me restera (certains souvenirs érotiques demeurent aigus bien des années plus tard, mais la plupart, je crois, se dissipent dans le savoir plus général que cela a eu lieu).

Les contes de désordres marins qui m’ont agité dans cette chambre m’emplissent encore, et pourtant c’est avec l’idée de la sorte de liesse éparse qui envahit la ville à la saison nouvelle […], c’est avec l’idée de ce bonheur confus qu’apportent, par leur seule splendeur naturelle, les jours de printemps, que je marche vers la rivière.

Le ciel rosit à peine, et malgré la pensée de toutes ces fables je me laisse gagner par les impressions heureuses que de tels ciels produisent en moi, chaque fois un apaisement, et chaque fois une exaltation, dans le même temps, qui bataillent gentiment dans un frémissement délicieux qui me porte en avant.

Et, admirant naïvement la lenteur neuve avec laquelle les couleurs du ciel virent chaleureusement vers le soir, je m’abandonne à la douceur trompeuse de l’air, vibrant à l’unisson, c’est ce que je crois alors, avec le dehors tendu vers le tournant de la saison.

Mon après-midi aurait pu s’achever sur cette sensation de douceur. Mais je pousse la porte du petit bar qui me sert de cantine : la télévision est allumée, ce 11 mars 2011. »

Les Inrockuptibles « Sex requiem pour un tsunami »

« Christine Montalbetti ravive les plaies du 11 mars 2011 au Japon dans un roman hypnotique, à la croisée de la fiction érotique kitsch et du livre de fantômes. […]

Un homme occidental – écrivain, narrateur de ce roman – et Natsumi, une femme japonaise mariée, vont s’y étreindre clandestinement le temps d’une journée, ouvrant pour nous, lecteurs, sur une faille temporelle bien plus vaste, faite de lambeaux de rêves infinis : un roman au devenir spectral et métaphysique.

On peut d’ailleurs mesurer l’attachement au genre romanesque de l’auteur à la liberté qu’il se donne d’en chahuter les codes et la force d’illusion. Outre ses apartés habituels, son livre ne cesse de solliciter le lecteur. Celui-ci est convié à une visite virtuelle des chambres de l’hôtel […] Qui dit sexe dit fantasme, imaginaire : à mesure que se déplient les corps, leur sensualité exultante, sont convoquées d’autres silhouettes invisibles. Le narrateur les appelle des « yokai », ces esprits peuplant la psyché nippone, qui illustrent la vie quotidienne et expliquent bien des mystères. […]

Progressivement aspiré par les chimères de Natsumi, le narrateur s’efface au profit d’autres conteurs, charriant une cohorte de créatures toxiques. De la voix de l’écrivain Osamu Dazai, et ses personnages cachés dans un abri antiatomique, à celle de la grand-mère de Natsumi, les fables affluent : ces « contes de brume » où des guerriers morts reviennent hanter les vivants, l’histoire de l’homme-requin et ses larmes de saphir, et surtout la légende bien connue du dragon enfoui sous terre, « outre énorme » et somnolente provoquant des séismes aux retombées tantôt bénignes, tantôt mortelles. […]

On ne saurait en dire la nature exacte, avant de buter sur la dernière phrase : « Mon après-midi aurait pu s’achever sur cette sensation de douceur. Mais je pousse la porte du petit bar qui me sert de cantine : la télévision est allumée, ce 11 mars 2011. » Un mur de mots et tout s’éclaire. Et du coup s’assombrit : la chambre de passe transmuée en lieu de palabres et de prières, les bulles de jacuzzi au grondement menaçant, les cerisiers sans fleurs en écho à cette « bizarre sensation de deuil ».

Montalbetti joue les notes d’un requiem niché dans une sieste crapuleuse : une montée en puissance funèbre, dont les effluves mixés de sexe et de mort ont l’effet d’un baume authentique. Avec ce roman, le goût des faux décors, du jeu littéraire et des mythes semble s’être estompé pour une forme plus primitive et directe, liée à la traversée d’une fin du monde. »

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