« Nina Simone, Roman » Gilles Leroy

« Eunice, c’était mon vrai nom. Maintenant je l’ai oublié. Cinquante années passées dans la peau de Nina Simone m’ont fait oublier mon nom. Et c’est une drôle de chose, à la fin, que de devoir porter un nom qui n’a jamais été le sien. Pour vivre un destin qui n’était pas le sien. »

Nina Simone, Roman, Gilles Leroy, Mercure de France, 270 pages, mars 2013

Après la célébration du 80e anniversaire de la naissance de Nina Simone en février, de nombreux événements sont organisés pour commémorer les 10 ans de sa disparition en avril 2003.

Né en 1958, Gilles Leroy a publié son premier roman Habibi en 1987. Il est l’auteur d’une dizaine de romans dont Les Jardins publics (1994), Machines à sous (prix Valery Larbaud 1999), L’Amant russe (2002), Grandir (2004). En 2007, il reçoit le prix Goncourt pour Alabama Song, grand succès, traduit en 30 langues. Il publie ensuite Zola Jackson, roman ancré à La Nouvelle-Orléans en plein ouragan Katrina, puis, en 2012, Dormir avec ceux qu’on aime.

Avec ce bouleversant portrait de la diva légendaire Nina Simone, une femme blessée et esseulée malgré son succès planétaire, Gilles Leroy nous offre, après Alabama Song (Goncourt 2007) et Zola Jackson, le troisième volet de sa trilogie américaine.

Nina Simone, star vieillissante portée sur la boisson et installée dans le sud de la France, entourée d’une armada d’employés engage Ricardo, Philippin timide de 39 ans, comme homme à tout faire. Nina lui fait visiter son « hall of fame », vaste galerie consacrée à sa carrière et lui en raconte les étapes depuis ses débuts à Atlantic City après l’échec au concours du Curtis Institute. Elle s’installe à New York, enregistre son premier disque, se marie, divorce au bout d’un an. Elle connaît le succès, se remarie avec un policier, a une fille et divorce après cinq ans. Elle raconte le début du succès, les tournées mondiales. Le lecteur découvre cette femme exceptionnelle à travers son quotidien, peuplé d’assistants, d’avocats, de journalistes. Elle prépare une grande tournée après plusieurs années de silence. La chanteuse se livre sur sa conception de la musique, du succès. Elle raconte son enfance dans les années 1930 au sein d’une famille pauvre en Caroline du Nord, ses heures de piano pour devenir concertiste classique, son engagement contre la ségrégation dans les années 1960, le cancer qui revient, les peines de cœur, les millions de dollars amassés sur son dos, l’alcool et les médicaments, sa fille qu’elle n’a pas vue depuis dix ans. Ricardo quitte Nina pour s’installer à Paris. Elle est de plus en plus malade mais assure encore des concerts et même une tournée, droguée à la morphine et traînée en fauteuil roulant. Elle meurt seule dans sa maison en Provence à 70 ans.

Gilles Leroy recompose habilement le destin romanesque de la diva Nina Simone, livrant avec tendresse l’histoire totalement vraie et totalement romancée d’une artiste adulée dans le monde entier et pourtant tragiquement seule dans la vie.

Un livre fort, beau, tendre et douloureux sur le destin d’une femme devenue une légende. Un récit en forme de conte qui nous livre l’histoire vraie d’une petite fille devenue une star internationale, adulée dans le monde entier mais qui est restée blessée par son enfance. Une réflexion bouleversante sur la célébrité et ses démons, sur le racisme, la solitude, la maladie.

Un style émouvant, réaliste, qui oscille entre descriptions de la maison, de la nature et scènes entre les protagonistes, confessions de la chanteuse, moments pleins d’émotions tant dans les révélations d’un destin tragique que dans le lien qui se tisse peu à peu entre Ricardo et sa patronne. L’auteur donne la parole à Nina qui confie son histoire en toute franchise, sans pudeur, livrant ses blessures, ses échecs, ses erreurs, les hommes, l’alcool, la solitude, la dépression, le racisme, les souffrances physiques et mentales. Une forme d’humour tendre dans le tableau de la star vieillissante et sa façon de décrire ses employés dans les premières pages.

L’auteur a réussi à mettre en scène une personnalité complexe dans toutes ses facettes, ses rêves brisés, son enfance, son premier amour, sa découverte du monde, ses addictions, ses crises de colère, ses failles et ses faiblesses. Les derniers chapitres sont réellement bouleversants, dressant un tableau tragique d’une star mondiale agonisant seule dans une maison aux volets fermés.

Les personnages 

Nina Simone, née en 1933 dans une famille noire pauvre à Tryon, Caroline du Nord, a enregistré près de 40 albums durant sa carrière. L’auteur s’est inspiré de biographies, d’articles, de son autobiographie pour recomposer un destin unique et tragique, mettant en scène une femme à la fois forte et fragile, passionnée par la musique classique et détruite par une carrière populaire.

Ricardo, Philippin d’environ 40 ans, taciturne, secret, a été père à 18 ans. On en apprend un peu plus sur lui au fur et à mesure du roman. Le personnage sert plus ou moins de narrateur, certains passages sont vus à travers son regard.

L’auteur entoure la chanteuse d’une galerie de personnages secondaires hauts en couleur, tous les assistants et employés de la star, les membres de sa famille, tous les personnages qu’elle croise dans sa carrière, depuis la call-girl au grand cœur, Charity, jusqu’à Simone Signoret, en hommage de qui elle a choisi son nom d’artiste.

Ce qui m’a plu

Un rythme soutenu et de la variété dans l’alternance entre les passages au présent et le récit de la carrière de la star

Des passages tendres, grinçants et émouvants.

Un portrait franc, sans pudeur, d’une femme brisée par sa carrière, son enfance, ses rêves déçus et les épreuves vécues.

Ce qui m’a moins plu

Une fin assez sordide, même si elle est authentique.

Les passages en italique ne sont pas clairement explicités : s’agit-il d’un dialogue intérieur, ou bien de discours prononcés à haute voix ?

Extraits

Une star vieillissante « Elle descend les marches de marbre en agrippant la rampe d’acier. Chaque degré lui arrache un gémissement. “Foutu dos. Foutu métier de merde. Une vie entière assise a un clavier, depuis mes trois ans. Avec l’ordre de garder la colonne bien droite, le buste tendu en avant, la nuque alignée.” »

Confession « Tu peux me trouver capricieuse, tout le monde le pense. Mais moi je ne vois pas les choses ainsi. Ce ne sont pas des caprices, ce sont des revanches. Beaucoup de gens ont paye pour mon enfance sacrifiée et pour ma jeunesse humiliée. Et puis… je remplissais les salles. Je faisais vivre des centaines de gens. Je méritais le respect. On obéissait au doigt. On obéissait a l’œil. Mais c’est de l’histoire ancienne. »

Le début d’une carrière « Le lendemain soir, je suis retournée au Midtown et j’ai chanté. Cette nuit-là, les gens d’Atlantic City ont commencé à retenir mon nom tout neuf, mon nom de Nina Simone, et j’ai senti qu’une vie toute neuve se présentait, pour laquelle je n’étais pas faite, pas préparée, pas armée — une vie à laquelle je ne me destinais pas mais qui pourrait bien l’emporter sur la vie rêvée qui se refusait à moi. »

La découverte du monde « Eh oui ! p’tite tête, je ne buvais que du lait à l’époque. Ca énervait certains patrons de club qui n’auraient pas été contre me transformer en entraîneuse après le récital. Je refusais les verres d’alcool. L’alcool n’était jamais entre chez mes parents, c’était une chose impensable, un peu comme toutes ces choses du domaine du Mal, ces choses imprononçables comme le blasphème, le racisme, le sexe, la jalousie, la haine. Je me suis rattrapée depuis, crois-moi. Et sur l’alcool, et sur le sexe. »

Lui, rieur : « Sur le blasphème, aussi. Je n’ai jamais entendu quelqu’un jurer comme vous, Miss Simone. »

La découverte de l’alcool « Un matin, je me suis versé moi aussi un bourbon. Ca brûlait la gorge, l’œsophage. Ca tournait la tête. Je ne comprenais pas leur euphorie. J’ai insisté. La brûlure s’est estompée, le tournis aussi. J’ai compris que je pourrais me consoler de cette tristesse de vie sans amour. Ni affection ni sexe. Lui qui avait été un amant merveilleux, voici qu’il ne me touchait plus, trop bourré sans doute. Mon cœur et mon corps — je séchais sur pied tel un sarment brule. Toute cette jeunesse absurde en moi, cette vitalité sans emploi, il fallait bien les mater, les assommer un peu. »

Ricardo, un employé modèle « L’une des choses qu’il faut savoir dans la vie quand on est Ricardo, c’est apprendre a aimer ce qu’on n’aime pas. Aimer les chiens de ses patrons alors qu’on a peur des chiens, qu’on trouve ça sale et trop plein de dents. Il faut aussi apprendre à se taire quand la patronne ou le patron se moque de vous, vous traite de froussard et vous assure que leur molosse ne ferait pas de mal à une mouche. »

Le début du succès « J’étais célèbre, on me reconnaissait dans la rue, on m’offrait des concerts dans tout le pays, mes disques sortaient en Europe… Les télévisions me demandaient, les stars de cinéma aussi me réclamaient à leur table, Lauren Bacall, Frank Sinatra, la minuscule Natalie Wood… Mes amis étaient écrivains, Langston Hughes, James Baldwin, Lorraine Hansberry. Ma vie pourrait-elle jamais être plus belle ? J’étais la coqueluche du moment et une petite voix en moi susurrait : Profite, Eunice, ça n’aura peut-être qu’un temps. Eunice, c’était mon vrai nom. Maintenant je l’ai oublié. Cinquante années passées dans la peau de Nina Simone m’ont fait oublier mon nom. Et c’est une drôle de chose, à la fin, que de devoir porter un nom qui n’a jamais été le sien. Pour vivre un destin qui n’était pas le sien. »

Une star sur le déclin « Cette manie exaspérante qu’ont les gens de dire nous pour parler d’une personne archiseule, qu’ils n’aiment pas, n’aimeront jamais — une créature si seule qu’elle n’a plus nombre, ni nom ni pronom. »

Une musicienne qui échappe aux catégories « Quand vous écoutez mes disques, vous ne pouvez pas dire que c’est purement du jazz. Je ne fais pas du gospel, je ne fais pas du folk, je ne fais pas du swing, je ne fais pas du blues, je ne fais pas de la pop, et je ne fais surtout pas de jazz. J’invente la musique classique noire. »

Les effets pervers du succès « Peu a peu, sans m’en rendre compte, sans le décider, j’ai abandonné mon rêve d’enfant et de jeune fille, devenir une grande concertiste classique. Ou bien c’est mon rêve qui m’a abandonnée. […] Mais l’amertume est restée là, en travers de la gorge. »

Amertume envers son pays « À mon âge, après la vie que j’ai eue, je ne devrais plus avoir à travailler pour vivre. Je devrais être tranquille chez moi, à mon piano, avec mon vieux Bach, mon cher Chopin et mon génial Debussy. […] Les mots ne peuvent exprimer l’immense mépris que j’ai pour ce pays. Je l’appelle United Snakes of America. Des serpents, c’est ce que les Américains sont devenus. Stupides et mortels comme des crotales du Texas. Ils vendraient leur âme, ils prostitueraient leur mère, leurs sœurs et frères pour du pognon.

L’Afrique est mon pays, même si je suis née dans un bled paumé de la Caroline du Nord. Je voudrais être citoyenne africaine. Être l’ambassadrice aux Nations unies d’une nation africaine. […] Mon avenir rêvé, le voici : marcher pieds nus sur ma plage vierge du Liberia. Et, retour de baignade, retrouver mon piano, mon céleste Bach et mon chien bien terrestre. Sur le clavier m’en aller, m’envoler. Retrouver le son d’une cascade, le cristal des rires d’enfants et, par eux, le souvenir de nos peaux rouge et noire, la permanence du premier amour. »

Une existence difficile depuis l’enfance « C’est pas mon truc, les effusions. J’ai longtemps pleuré… jadis… enfant… en cachette. Mais ces heures-là ne sont rien à côté des années de colère, des décennies passées à me mordre le dedans des joues pour ne rien montrer. »

La fin de la chanson et la mort comme délivrance « Cette fatigue qui a plombé mon existence, j’en sais maintenant la cause : mon succès de chanteuse, une chanteuse que je n’ai pas souhaité être, avait son prix. Il exigeait la mort de quelqu’un, quelqu’un qui avait rêvé une autre vie, une autre forme de reconnaissance, et c’est ce cadavre accroché à moi que je trainais jour après jour, qui me brisait le dos, me suçait la moelle : le cadavre de la grande pianiste, mon double mort. Il a disparu dans la nuit. Envolé. »

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