« Notre cher Marcel est mort ce soir » Henri Raczymow

« Il peut mourir pour de vrai, il aura déjà tout écrit, sa vie et sa mort confondues, pour l’éternité. »

« Notre cher Marcel est mort ce soir », Henri Raczymow, Denoël, 99 pages, avril 2013

Henri Raczymow, petit-fils d’émigrants juifs polonais arrivés dans les années 1920 à Paris, est né en 1948 à Paris où il devient professeur de lettres. Il publie son premier livre en 1973, La Saisie (Gallimard, prix Fénéon). Il est pensionnaire de l’Académie de France à la Villa Médicis en 1980-1981. Dans les années 1980, il traduit en collaboration avec Aby Wieviorka des romans de la littérature yiddish. Il reçoit en 2008 le prix de la Fondation du Judaïsme français. Il a publié de nombreux romans, livres pour enfants, essais, biographies, articles.

Chez Gallimard il a publié des nouvelles Scènes (1975), des récits Rivières d’exil (1981), Ninive (1991), Dix jours « polonais » (2007), Heinz (2011), des romans Bloom & Bloch (1993),  Un garçon flou (à paraître ), une biographie Maurice Sachs (1988), un essai Le Cygne de Proust (1989).

Chez Stock : deux essais La mort du Grand Écrivain. Essai sur la fin de la Littérature (1994), L’homme qui tua René Bousquet (2001) et un récit Le plus tard possible (2003).

Novembre 1919, Marcel Proust a quarante-huit ans, il lui reste exactement trois ans à vivre. Léon Daudet lui a promis son appui, pour le Goncourt. C’est fait le 11 décembre : Proust est déclaré lauréat du prix Goncourt. Il a emménagé un mois plus tôt rue Hamelin, entre le musée Guimet, le Trocadéro et la Seine. Très affaibli il ne quitte presque plus son lit. Refusé à l’Académie française, il obtient la Légion d’honneur. Il écrit, ajoute, corrige, au grand dam de son éditeur, Gaston Gallimard. Il prend de nombreux médicaments, se trompe parfois dans les dosages. Il sort parfois pour vérifier des informations ou des sensations. Après de nombreux mois à braver la mort pour achever l’œuvre d’une vie, « notre cher Marcel » s’éteint. Ses amis se relaient à son chevet et échangent des souvenirs sur l’illustre disparu.

Un livre fort, beau, tendre et douloureux sur la littérature, la passion, l’ambition, la mémoire, la maladie, la mort, la vie sociale et familiale, la culture, l’édition, la postérité. Un hommage tendre et sensible à un écrivain devenu légende.

Un style poétique, sensible, qui mêle récit et paroles des personnages, pensées et obsessions de l’écrivain mourant, extraits de son œuvre qui répondent en écho à sa vie. Des incursions subtiles de l’auteur qui donne son opinion sur l’écrivain, mêle aussi des extraits de critiques, de journaux d’écrivains qui décrivent la silhouette maladive et effrayante de Proust.

Ce qui n’aurait pu être qu’un hommage à travers le récit des trois dernières années de l’écrivain devient grâce au talent de Raczymow et à sa connaissance fine de l’œuvre de Proust une aventure humaine passionnante, l’incarnation du génie et de la vie par l’art. Court mais émouvant, un bouleversant hommage à un homme, une œuvre, une passion plus forte que la mort.

Ce qui m’a plu

Un premier chapitre saisissant, Proust sur son lit de mort, peaufinant son œuvre en y intégrant sa mort

Une réflexion pertinente et sensible sur un homme, son œuvre, son obsession, sa lutte contre la mort

Extraits

Incipit « Un homme qui ressemble à un vieillard et à la fois à un jeune homme, cloué au lit dans la chambre d’un appartement qu’il appelle lui-même un taudis, où il n’y a rien à manger parce qu’il a cessé de désirer le moindre aliment, n’absorbant péniblement que du café au lait que lui apporte sa gouvernante. Amaigri, hâve, barbe « de prophète » telle qu’il avait jugé bon d’en affubler son Swann malade et mourant comme lui aujourd’hui, n’écrivant plus chaque jour, tantôt de sa plume Sergent-major, tantôt en les dictant à sa gouvernante ou à une dactylographe, que des lettres de remerciements aux compliments qu’on lui adresse, aux articles et études qu’on lui consacre, en France et à l’étranger, s’en prenant sans ménagement à son éditeur, son correcteur, son imprimeur. Car tout ce qui compte pour lui, alors même que son livre semble achevé puisqu’il a en écrit la fin, qu’il a même tracé le mot FIN au bas de ce qui serait la dernière page, c’est de le nourrir des dernières forces qui lui restent, bourré qu’il est de médicaments, tantôt pour se reposer un peu à défaut de dormir vraiment, quelques heures, ou quelques jours, tantôt pour parvenir à rester éveillé quelques heures encore, ou quelques jours, lui insuffler de nouvelles sensations, parfaire l’évocation de l’agonie de certains de ses personnages, la grand-mère, Bergotte, Swann, prenant modèle sur la sienne propre, ne sortant plus, ou les derniers temps une fois par mois tout au plus, que pour vérifier un ultime détail, une robe, un tour de langage, une filiation, un trait de physionomie, revenant certes épuisé, plus épuisé encore qu’avant et remerciant ses hôtes de la généreuse invitation qui lui coûta tant et qui fut pour lui si enrichissante, ils ne savent à quel point.

La chambre est très faiblement éclairée d’une lumière verdâtre, pleine de nuages suspendus dans l’air comme si l’on était dans les hauteurs d’une montagne à cause des fumigations, mais c’est ici, pour tout autre que lui, proprement irrespirable. Le lit et les petites tables à son chevet sont encombrés de livres, de journaux, de revues, d’enveloppes vert pâle maculées de taches de tisane et surchargées de son écriture tremblée où l’on déchiffre les noms de Saint-Loup et de Gilberte Swann-Forcheville, et des cahiers empilés où il sait à peu près retrouver les passages auxquels joindre des ajoutés, qu’il écrit lui-même ou qu’il dicte à la gouvernante ou à la dactylographe, nièce de cette dernière.

Il refuse les médecins, prétend en savoir bien plus qu’eux sur son état. Il peut mourir à tout instant mais il a tracé d’une main toute tremblante le mot FIN, tremblement de sa faiblesse extrême et tremblement de son émotion. Les minutes, les heures, les jours qu’il lui sera donné de vivre encore seront pour ces ajouts, ce peaufinage, ces notations sur le comportement d’un personnage, une sensation enrichie, plus complète, plus vraie, ressentie au plus juste de la vérité éprouvée. Peu importe qu’il meure, pourvu que cela soit dûment inscrit. Son œuvre est achevée et non achevée, elle est éternellement en cours. C’est une œuvre inachevable, une œuvre proliférante, métastases d’images justes et inouïes, et tant pis si l’éditeur, le plus grand du XXe siècle, s’arrache les cheveux, sort de ses gonds. Il relit les épreuves non pour en corriger les coquilles, mais pour gonfler son œuvre, la parfaire, en préciser des nuances, y inscrire sa mort même. Ainsi, non seulement sa vie mais sa mort y seront mises en mots, en style, en justesse de vérité. Il peut mourir pour de vrai, il aura déjà tout écrit, sa vie et sa mort confondues, pour l’éternité. Il n’a pas, il n’a plus besoin de médecins, ni de son cher petit frère qui veut lui aussi le soigner à toutes forces. Ils ne savent rien, ne comprennent rien. Il ne lutte pas contre la mort. Il lutte pour rendre encore ses mots, ses derniers mots, un peu lisibles. La bière qui se refermera bientôt sur lui, ce sera la couverture de son livre. Qu’on ne se méprenne pas, qu’on le déchiffre, qu’il en soit fait comme il a voulu au plus haut de sa lucidité. Puis qu’on le laisse dormir — puis mourir, simplement, sans souffrir, c’est tout ce qu’il demande. Il sait que son œuvre lui survivra. Il peut mourir. Les écrivains, aujourd’hui, depuis des décennies, n’éprouvent plus cette certitude. Ils savent qu’ils meurent pour rien, comme tout le monde. »

Humour et tendresse pour le personnage « Un hideux meublé, mais c’est en attendant mieux. Cet appartement se révèle au moins aussi bruyant que le Ritz, en moins confortable, et tout aussi cher. Là aussi, les cloisons semblent bien minces. Les voisins font l’amour tous les jours avec une frénésie dont Proust est jaloux. La première fois, il a cru à un assassinat. Mais il a dû se rendre à l’évidence. Il aurait préféré, tout compte fait, un assassinat. C’est toujours embêtant d’être exclu d’un bonheur. »

Orgueil « Il voudrait, lui, Proust, peut-être, être présenté comme un « nouveau Zola ? » Certainement pas, mais comme un nouveau Saint-Simon ou un nouveau Chateaubriand, pourquoi pas, où serait le mal ? »

La littérature « Enfin quelqu’un qui dit comme lui que le traitement stylistique prime sur l’anecdote. C’est justement ce que lui, Proust, s’évertue à faire comprendre aux oreilles de gens qui ne voient pas que son livre est rigoureusement composé, qu’on n’en comprendra toute la portée qu’à la fin, avec la parution du dernier volume, Le Temps retrouvé, déjà écrit bien entendu. Il n’est pas ce vain écrivain mondain et snob que d’aucuns décrivent et décrient encore. Son souci c’est le style et l’invention d’un nouveau langage. »

La vie culturelle parisienne des années 1920 

« Le 18 mai, les Schiff donnent un grand dîner à l’hôtel Majestic en l’honneur de Diaghilev, de ses danseurs et des quatre génies qu’il admire : Picasso, Stravinsky, Proust et Joyce. Cela aura lieu après la première de Renard d’Igor Stravinsky, ballet « burlesque » créé à l’Opéra par les Ballets russes. James Joyce, qui réside à Paris depuis deux ans, arrive vers minuit. Il est aussitôt mal à l’aise car il voit bien qu’il n’est pas vêtu comme il faudrait (mais il ne possède pas d’habit de soirée). Il est d’emblée morose. Lui-même admire tout ce monde. Sauf Proust, dont il n’a lu que quelques pages, qui ne lui semblent pas receler le moindre talent. À l’issue de la soirée, au moment où M. et Mme Schiff sortent, Joyce les suit et s’engouffre avec les autres dans le taxi d’Odilon. Installé près de la portière, il ouvre la vitre et allume une cigarette. Schiff, qui a vu son geste, lui demande aussitôt de jeter sa cigarette et de bien vouloir refermer la fenêtre. Joyce se plaint de ses yeux, Proust de son estomac brûlé. Proust, le premier, lui adresse la parole, lui demande s’il aime les truffes. Et s’il a déjà rencontré la duchesse Machin. Réponses : successivement : oui puis non. Proust enchaîne : Je regrette de ne pas connaître l’œuvre de M. Joyce. Joyce : Je n’ai jamais lu M. Proust. Arrivés rue Hamelin, Proust demande à Sydney Schiff de dire à M. Joyce de se laisser reconduire par son taxi. »

« C’est plein de Verdurin et de Charlus. Proust préfère cette compagnie de gens « observables » plutôt que d’intellectuels « sans traits humains ». De nombreux convives font cercle autour de lui, lui parlent de ses livres, qu’ils ont lus ou dont ils ont entendu parler. Et Proust se dit que malgré sa fatigue et sa fièvre il n’est pas venu pour rien. Et puis, ce faisant, il observe les manœuvres d’approche du romancier Marcel Prévost. Celui-ci se rapproche du cercle « proustien » et, jouant son va-tout, lance : Bonjour, monsieur Proust. Lequel Proust tout aux délices de recueillir une petite moisson de compliments et ne voulant quand même pas en rater un, ignore l’importun et fait la sourde oreille. »

La maladie, l’agonie

Rituels « Proust prend son essence de café en deux temps. Deux coups de sonnette signifient que Céleste doit apporter le plateau du café, du lait et d’un croissant. Et surtout qu’elle ne s’avise pas de lui parler avant que le premier il ne lui adresse la parole. Il faut poser le croissant sur une coupe spéciale, assortie au bol. Elle pose le croissant sur le plateau d’argent près de la petite cafetière en argent également et gravée de ses initiales, du grand bol à bord doré, du sucrier, du pot au lait muni de son couvercle. En cas d’un second coup de sonnette, apporter un autre croissant. Un jour, il ne prend plus qu’un seul croissant, puis plus de croissant du tout. Il n’absorbe que du café au lait. Et des bières frappées du Ritz. »

Un homme mourant « Mauriac est un peu dégoûté par le spectacle : « cet être noir », « ce masque cireux », « ce lit où le pardessus servait de couverture ». Les visiteurs, de plus en plus rares, sont frappés par son extrême fatigue, son visage bouffi, grisâtre. La fumée qui règne en permanence dans la pièce. Parfois, il se tient immobile, yeux fermés cernés de noir, muet, semblant à peine respirer. Tout est alors blafard, ce qu’accentue la faible et constante lumière verte au-dessus de sa tête, la blancheur de la veste du pyjama et du drap, l’extravagance, par-dessous ou jetés sur ses épaules, de ses épais tricots de laine boutonnés dont plusieurs reposent en permanence sur le fauteuil au milieu de la pièce. Certains trouvent à son visage un caractère « hébraïque », d’autres notent l’aspect cadavérique de ce qu’on devine de son corps. »

Un grand malade et une domestique dévouée

« Proust sonne Céleste sans arrêt. Se plaint d’un courant d’air persistant. Comment est-ce dieu possible, monsieur ? Portes et fenêtres sont fermées, les rideaux constamment tirés. Il lui demande de lui faire tiédir un peu d’eau de Vichy car, belle raison, celle qu’elle lui a laissée s’est éventée. Elle lui a fait cuire à sa demande une tarte qu’il trouve immangeable et qu’il a renvoyée avec rage, presque. L’écœurement qui s’ensuit lui fait repousser les pommes de terre qu’il lui a aussi demandées. Il se plaint qu’on gèle (nous sommes dans les derniers jours d’avril). Fait-il plus chaud à la cuisine, Céleste ? Il sonne pour s’excuser de tant sonner. Il prend de l’adrénaline pour rester éveillé et travailler, puis un somnifère pour ensuite dormir quelques heures, de l’eau chloroformée contre la nausée. Avez-vous des croissants, Céleste ? Sont-ils bien frais et croustillants comme je les aime ? Des pommes de terre seraient longues à préparer, non ? Qu’en pensez-vous ? Et des nouilles ? En fait non, Céleste, pas de croissant finalement. Ni rien d’autre. Je ne peux rien avaler. Ai-je déjà sonné, Céleste, pour vous demander une tisane ? — Non, monsieur, c’était pour me dire que vous n’en vouliez plus. — Alors nonobstant apportez-m’en une tout de suite, bien chaude, pas comme la dernière fois, vous êtes parfois insupportable, Céleste, vous l’a-t-on jamais dit ? »

« Vous attendrez ma sonnette pour me les servir. Peut-être sonnerai-je, peut-être pas. Si je sonne, vous viendrez aussitôt. Si je ne sonne pas, vous viendrez quand même pour voir si tout va bien. »

Le travail jusqu’à l’épuisement. L’œuvre d’une vie, la littérature et la mort

« Proust laisse tomber sa plume à terre, ferme les yeux. Encore tant de travail à accomplir. En aurai-je le temps, Céleste ? »

« La fatigue s’accroît. Lui-même s’en plaint, et Céleste en fait aussi le constat. En février 1920, il ne parvient à corriger les coquilles des épreuves de Guermantes I. Mais je crois plutôt que ça ne l’intéresse pas ; il y a chez les éditeurs des gens rétribués et compétents pour cela. Lui, sa passion, c’est d’ajouter, seulement d’ajouter. Pour les corrections proprement dites, la NRF engage à sa seule attention un jeune homme d’obédience, comment dit-on ? dadaïste, voilà : un certain André Breton dont Gaston Gallimard pense le plus grand bien. Mais même après son travail de révision, Proust trouve encore des fautes, des fautes, des fautes. Bergson au lieu de Bergotte ! Sodome avec un accent circonflexe ! Iiiiinnndddigné ! comme Flaubert l’eût été, Flaubert auquel il réfléchit encore ces temps-ci, écrivain, dit-il, « sans précédent dans la littérature ». — C’est drôle, monsieur, ce que vous me dites. Pas plus tard que l’autre jour, ma sœur Marie, a dit là, devant moi : « du côté de chez Guermantes », et j’ai dû la reprendre : Non Marie, il faut dire : du côté de Guermantes, non de chez Guermantes. — Pourtant, me dit-elle, on dit bien : « du côté de chez Swann » ? Et là, je n’ai pas su lui répondre. Je n’ai pas osé vous déranger pour si peu, mais je me suis promise qu’à la première occasion, je demanderais… — Vous avez raison, Céleste. Eh bien Céleste, en effet, il y a une explication à cela. Swann et Guermantes, ce ne sont pas des noms de même nature. Swann est le nom de quelqu’un ; alors qu’ici, Guermantes, est le nom d’un lieu. Dans un cas, il s’agit d’un patronyme, dans l’autre d’un toponyme. On se rend chez quelqu’un, mais on ne va pas chez Versailles. Mais me voilà faisant mon sorbonnicole, Céleste, vous m’y poussez.»

« De retour dans sa chambre, il complète les pages sur le rougeoyant quatuor de Vinteuil où l’on retrouve la petite phrase de la blanche sonate chère à Swann, si douloureuse à Swann du temps de son amour pour Odette. Mais autrement, avec des variations, au sein d’une œuvre plus ample, liée pour le narrateur à son amour pour Albertine, et sa suspicion à son égard quant à sa relation avec la fille de Vinteuil, justement de Vinteuil, de Vinteuil dont il entend aujourd’hui, avec le quatuor Poulet ici même dans son salon rue Hamelin, à deux heures du matin, la dernière œuvre, et qui témoigne magnifiquement que quelque chose comme l’Art existe, et que cela vaut la peine qu’on y voue sa vie. Ce qu’il a fait, lui, Proust, et aussi Vinteuil, et Bergotte, et Elstir, et n’a pas fait Swann. […]

Une étrangère a élu domicile dans mon cerveau, Céleste. À l’automne 1920, Proust croit voir la mort sous la forme d’une femme. Contrairement à ce qu’il imaginait, elle n’est pas belle. Il rêve d’elle. Il se promène dans une avenue déserte et plongée dans le noir. Il entend la voix d’une femme qui conduit un coche. Une voix qui augure un visage et un corps parfaits. Alors, dans l’obscurité, il marche à sa rencontre. De la lumière, soudain, à la faveur des réverbères. La femme est vieille, grande et forte, cheveux blancs, lèpre rouge sur le visage… Comment, monsieur, vous l’imaginiez belle, vous, la mort ? — C’est vrai, Céleste, j’ignore pourquoi. […]

Pourquoi écrire, pourquoi écrire encore, Céleste ? Pourquoi une œuvre ? Les vitrines des libraires qui exposent vos livres ? Mais la terre n’est-elle pas condamnée à se refroidir, comme moi aujourd’hui enveloppé de laine et de fourrure, comme Bergotte, alors que la sensation de froid s’immisce comme la mort, puis à s’éteindre tout à fait ? Oui, on écrit contre la mort, comme on parle d’une course contre la montre, c’est la même chose, Céleste. Une course qui ne serait pas contre la montre n’aurait pas de sens. Ce serait la course d’un dilettante, tel Swann qui ne court contre rien, qui ne court pas, justement, qui a tout son temps, pour qui le temps ne compte pas. L’écrivain a sans doute besoin de la mort comme de son ennemie, pour se mesurer à elle. C’est pourquoi il la magnifie. C’est pourquoi il se tient de plus en plus, jour après jour, comme étant à l’article de la mort. C’est réel et c’est imaginaire, c’est les deux. On ne le croit pas, bien sûr : il en parle trop. N’est-ce pas, Céleste, qu’on ne me croit pas, que j’en parle trop ? Moi seul sais que c’est sérieux, que je n’invente rien. — C’est vrai, monsieur, mais pour lutter contre la mort, il faut être en vie. Il faut vous soigner, monsieur, écouter les médecins qui savent bien… — Peut-être, Céleste, l’écrivain doit être en vie, certes, mais en même temps toujours sur le point de mourir. »

« Mais Gallimard ne comprend pas, du moins ne mesure pas que Proust est non seulement malhabile à corriger, mais que tel n’est pas son souci (sauf après coup, bien sûr, quand il voit les fautes lui sauter aux yeux !), que son souci c’est d’ajouter, béquets, paperoles comme les appelle Céleste, de façon au fond à différer la fin, sa fin à lui peut-être, différer la fin c’est-à-dire la mort, sa mort. Et non, Proust n’est non seulement pas pressé, malgré la maladie dont il est bien conscient qu’elle est à terme fatale, et probablement à court terme, à très court terme, de conclure, de « finaliser », de mettre le mot FIN — d’ailleurs il l’a mis, ce mot FIN, et même, a fait croire à Céleste qu’il était heureux de l’avoir enfin écrit, ce mot épouvantable, de plus en plus redouté à mesure qu’il pointe sa face blafarde à l’horizon, et qu’il pouvait désormais mourir en paix. Eh bien non, pas du tout, on n’y comprend rien, ni la simple Céleste ni le très sophistiqué Gaston Gallimard. Car le but de Proust, dans ces derniers mois qu’il lui reste à vivre, à vivre et donc à travailler, ce n’est pas exactement de repousser la mort de crainte que son livre ne soit laissé en plan, inachevé, mais de l’élaborer encore et toujours, d’y ajouter des pages, des impressions, des réflexions, des mises au point, des nuances, de retoucher un portrait, parfaire un comportement, rendre plus intelligible un caractère à deux ou trois sous-sols d’arrière-plan, d’arrière-fond, deux ou trois sous-sols comme ceux que comportent les grands magasins parisiens, comme la description qu’à peu près à la même époque Freud faisait des motivations des hommes, imaginant qu’il y avait chez eux une cave d’où partaient les impulsions, les désirs secrets, secrets même à soi-même bien sûr, nos appréhensions ignorées et pourtant toutes-puissantes, nos lapsus, nos rêves aussitôt effacés, nos actes manqués, nos oublis, alors que Proust ne se contentait pas quant à lui d’une cave, mais de plusieurs, plusieurs caves, un nombre indéfini de caves superposées, où empilés les uns au-dessus des autres, s’ignorant les uns les autres, venaient se nicher à différents étages nos impulsions, nos désirs secrets, nos appréhensions ignorées et à jamais inconnaissables. Et de toute façon, quoi qu’il fasse, aussi longtemps qu’il vive, qu’il lui sera donné de survivre encore un peu, son livre, par sa nature même, restera dans l’inachèvement. En quoi il est semblable à la vie, à toute vie, ouverte encore, même après qu’on y a mis arbitrairement le mot FIN, sur des possibles inouïs, sur des voyages, sur des amours, sur d’autres œuvres possibles, une page pour un écrivain comme Bergotte, un thème mélodique pour un musicien comme Vinteuil, une esquisse pour un peintre comme Elstir. Car inscrire le mot FIN, n’est-ce pas la preuve certaine qu’on vit encore, qu’on peut écrire encore, parfaire, biffer, donner la becquée encore un peu à cet être vivant, insatiable, qui pompe notre vie, et fait de nous cette guêpe dite fouisseuse observée par Jean-Henri Fabre impitoyable à la chenille par elle immobilisée, paralysée à jamais, mais maintenue vivante et regorgeant de chair nourrissante ? »

« Proust désespère auprès de Jacques Rivière de jamais achever son œuvre. Rivière le rassure : il est certain, quant à lui, qu’il la terminera. Mais voilà où le bât blesse. Dans l’hiatus entre terminer et achever. Terminer, oui, cent fois oui. Les dernières pages essentielles sont écrites, y compris le mot FIN. Mais l’achèvement, au sens de parachèvement ? Forcément non, puisque cette œuvre, comme toute œuvre peut-être, est à la lettre interminable. La mort l’interrompt toujours. C’est là où seul Proust peut se comprendre. Et non Jacques Rivière, ce pourtant si fin lettré. Ce n’est pas une course contre le temps, la fatigue, la maladie, l’insomnie, l’inappétence, la faiblesse croissante à quoi il se livre. C’est un peu autre chose : aller le plus loin possible vers l’impossible parachèvement, œuvre-Léviathan qui dévore, au fur et à mesure qu’elle prospère, celui-là même qui, de ses propres entrailles, la nourrit afin qu’elle vive. […] Mais je sais bien que c’est vous, cette guêpe fouisseuse et c’est vous aussi cette chenille par elle paralysée. Vous voici depuis longtemps condamné, immobilisé, à nourrir les « larves », les « larves » de mots que vous-même produisez. — Il viendra bien des critiques, des commentateurs, Céleste, après ma mort, et même après la vôtre, que je vous souhaite le plus tard possible, pour disserter sur mon œuvre. Et certains le feront avec grâce, ou avec ferveur, ou avec grande pertinence, ou avec cuistrerie. Mais ç’aura été vous, Céleste, vous seule, qui m’aurez compris le plus justement. — Oh, monsieur, permettez que je m’en retourne en cuisine pour que vous ne me voyiez pas rougir. »

« La mort me poursuit, Céleste. Je n’aurai pas le temps d’envoyer mon manuscrit, et M. Gallimard l’attend et se ronge les sangs. La mort me poursuit et je n’en finis pas. Proust ne dit pas : J’ai du mal à finir, Céleste. Mais : je n’en finis pas. Finir, c’est facile, c’est jouable, c’est faisable. En finir, c’est autre chose, tout autre chose, sans commune mesure. Parce que c’est proprement interminable, parce que ça n’a pas de fin, parce que ça n’en aura jamais, même si vous avez, comme c’est le cas, la mort aux trousses. Quelle que soit l’échéance, ça n’en finit pas, ça n’en finira jamais. — Eh bien, monsieur, au lieu de prolonger, pourquoi ne finissez-vous pas ? Céleste est sur le bord de comprendre, sur le bord seulement. Il ne s’agit pas de finir, Céleste. Il est facile de finir. Il est facile d’écrire le mot FIN. Mais d’un peu autre chose : en finir. Or, justement : on n’en finit jamais. C’est la mort, qui, un jour, de l’extérieur, vient mettre un terme à l’œuvre qui autrement continuerait de proliférer. Il faudrait être éternel, Céleste. Non pour échapper à la mort, mais pour que son œuvre continue, se poursuive, ne soit jamais achevée. Pour qu’elle grandisse encore, se développe encore, atteigne des proportions démesurées, inouïes, monstrueuses. Qu’elle reste toujours de ce côté-ci de la montagne, le côté ensoleillé, le côté de l’adret, c’est bien ainsi qu’on dit, non, Céleste, vous qui venez, je crois, d’un pays de montagnes ? Oui, l’adret, c’est-à-dire l’endroit, le bon côté, celui de la vie. L’autre face, l’ubac, peut se parcourir après votre mort, ça n’a plus d’importance. Votre œuvre vous survit peut-être, mais par définition vous n’y êtes plus. Et puis, la belle affaire qu’elle vous survive, qu’elle vous représente, qu’elle perpétue votre nom… — Monsieur, si vous m’y autorisez, n’a pas toujours dit ça. Vous qui aimez considérer l’exemple des cathédrales… Certes, il y eut tout le temps exaltant de leur construction (si l’on excepte d’ailleurs la bagatelle des morts innombrables que l’entreprise occasionna). Mais tout le temps, des siècles, où les gens y sont venus s’y recueillir, n’est-ce pas aussi la vie, cela ? Les bâtisseurs n’y sont plus depuis des siècles, on ignore même jusqu’à leurs noms. Mais l’ouvrage est là, il vibre, il respire, il est vivant ! — Allez donc au lit, Céleste, vous m’épuisez aujourd’hui. Moi, j’ai du travail, un travail urgent à finir, à ne pas finir, à ne jamais finir. […]

Et puis un « matin », je veux dire vers quatre heures de l’après-midi, Proust a sonné. Un seul coup de sonnette. Céleste arrive les mains vides, par le petit salon. […] Son visage est tourné vers elle, avec un sourire. Il lui dit bonjour. C’est la première et seule fois qu’il lui adresse la parole avant son café. Il s’est passé une grande chose cette nuit, Céleste. J’ai mis le mot FIN, Céleste. Maintenant, je peux mourir. — Oh, monsieur, c’est bien, mais je suis certaine qu’il nous reste beaucoup à faire, à corriger, à ajouter. Je suis certaine que nous avons encore plein de petits papiers à coller en éventail. — Vous êtes clairvoyante, Céleste. C’est pourquoi vous m’êtes précieuse. D’autres me transpercent de piqûres, vous, c’est votre pur esprit qui me perce à jour. Eh bien non, vous avez raison, je ne puis encore mourir. Nous avons en effet encore du travail, vous et moi. Nous n’en avons pas fini. A-t-on jamais fini une cathédrale ? je vous le demande. Même bâtie, ne doit-on pas encore l’orner d’une chose ou d’une autre, une frise, un vitrail, un chapiteau, une petite chapelle, une gargouille, une rosace ? »

La postérité « Vous comprenez, ce sont tous ces médicaments, Céleste, qui me font radoter, revenir sur mes pas, du côté de chez Swann, du côté de Guermantes. Et ce soir, en vous entretenant à nouveau du nom de Swann, et du nom en général, et de mon nom à moi, promis à la gloire et promis à la mort, d’abord à la gloire peut-être et ensuite à la mort sûrement, ou le contraire peut-être, telle la prédiction que fit Thétis à son fils Achille aux pieds légers, que le prix de sa gloire serait toujours celui de l’imminence de sa mort prématurée… j’éprouve un sentiment de déjà-vu, Céleste… cette sensation à propos de laquelle mon cousin Bergson me disait un jour que selon un fameux médecin viennois, elle renvoyait au déjà-vu du corps de sa propre mère qu’évidemment tout un chacun a vu, et a fait même plus que voir, n’est-ce pas, Céleste, quand il était nourrisson, et même si on le confia aussitôt à une vaillante nourrice, il l’aura vu, et même davantage, non, le corps de sa propre mère ? […] Est-ce que je vous ennuie, Céleste ? — Nullement, monsieur, bien au contraire. Votre beau discours, mon cœur n’est pas las de l’entendre… — On dirait une chanson, Céleste, vous êtes une fée. Odilon a bien de la chance. Mais je crois que j’en ai encore davantage de vous avoir ainsi près de moi, comme Maman, jadis. »

La fin, le dernier jour

« Proust n’a pas dormi. Ses paupières battent très vite comme les ailes d’un papillon de nuit contre une lampe. Il semble souffrir de respirer. Vers sept heures du matin, pourtant, il réclame du café très chaud. Céleste s’exécute, court à la cuisine où Marie Gineste, sa sœur, a passé la nuit. J’ai tenu jusqu’à présent, mais je suis crounie, je tiens plus debout, dit-elle. Elle revient vite avec le plateau d’argent où reposent le café et le lait. Proust porte le bol à ses lèvres pour faire plaisir à Céleste, près du lit, qui le regarde comme une mère son enfant. Céleste, mon pauvre petit serin, que vas-tu faire sans moi ? Mon pauvre petit serin… Savez-vous, Céleste, que c’est ainsi que ma mère m’appelait en tentant de me consoler quand le soir, à Combray, je ne trouvais pas le sommeil et que je pleurais à chaudes larmes ? Proust voudrait lui signer un chèque, en guise de reconnaissance. Mais, trop faible pour tracer lisiblement sa signature, il renonce. Puis il lui demande de le laisser se reposer. […]

Une heure plus tard, il sonne. Elle revient par l’autre porte, celle du boudoir. Proust lui demande pourquoi elle se tient derrière la porte. Oui, monsieur, c’est vrai, j’y étais. J’avais peur que vous n’ayez besoin de quelque chose. Je voulais seulement être plus près de vous pour être sûre de pouvoir accourir tout de suite. Qu’elle n’éteigne surtout pas sa lampe de chevet. Il tend le bras vers le fond de la chambre, quelque part par là-bas. Il y a dans la chambre une horrible grosse femme en noir, toujours la même, dont il ne faut surtout pas s’approcher, très grosse, très noire, il ne faut pas la toucher. Céleste acquiesce, attend, debout, qu’il se calme, puis elle sort. […]

Céleste remonte le plus vite qu’elle peut. Le malade a ces gestes désordonnés, compulsifs, qu’elle sait être ceux des mourants, dit-on, qui consistent à ramasser ce qui se trouve devant eux sur le drap, même s’il n’y a rien, mais c’est comme s’il y avait quelque chose. Il regarde les mains de Céleste. Dire que ce sont ces petites mains-là qui me fermeront les yeux. Céleste, vous m’avez soigné comme si vous étiez ma propre mère. […]

Proust repense à Swann, son cher Swann, son pauvre Swann, jeune dans le tableau de James Tissot, un peu à l’écart des autres membres du Cercle de la rue Royale, Cercle dont il était membre avant d’appartenir au prestigieux Jockey Club avec les Rothschild, un Valois descendu de son cadre, son extrême élégance, son goût si sûr, […] barbe de prophète, qui n’a pas terminé son étude sur Vermeer, qui n’a rien terminé, qui n’a rien entrepris, qui l’eût pu. Mais non, il a choisi la vie, lui, les femmes, les salons, les duchesses, les passionnantes conversations sur l’art, jusqu’au bout. Le plaisir qu’a eu Proust à l’enlaidir alors que la maladie le rongeait, l’affublant d’un nez « de Polichinelle » d’un vieil Hébreu, sa figure bleuie comme une poire trop mure, marquée de petits points bleus de Prusse. Inhumé au Père-Lachaise, comme il le sera lui, Proust, vraisemblablement dans pas longtemps. Il l’aura un peu maltraité, vers la fin ? Oui, c’est possible. Mais c’est en raison directe de la fascination qu’il a exercée sur lui depuis toujours. Il avait tout pour lui, cet homme, justement. On pardonne mal, parfois, l’emprise qu’ont trop longtemps exercée certains êtres sur nous, et dont on s’est un jour dépris, comme on guérit soudain d’une maladie ou, c’est tout comme, d’un amour.

Il est une heure de l’après-midi. Robert lui applique de l’oxygène, cela soulage un peu Marcel, il respire un peu mieux. […] Le professeur Babinski, soixante-cinq ans, élève du grand Charcot, prompt à reconnaître un hystérique d’un simulateur, est sceptique. Il pense que ce n’est plus la peine, qu’il est inutile de faire souffrir davantage le patient. Quand on meurt, n’est-ce pas, foin des symptômes hystériques ou simulés. On meurt, voilà tout, c’est pour de vrai. Céleste raccompagne Bize et Babinski. De retour dans la chambre, elle est bouleversée par le regard comme animal de M. Proust qui ne les lâche pas, elle et M. Robert.

Des minutes s’écoulent en silence.

Il est quatre heures et demie. Robert s’avance vers son frère, se penche vers lui, lui ferme les paupières. Oui, Céleste, c’est fini. »

Mort du frère et dernier paragraphe « À la mort du professeur Robert Proust, on découvre dans une soupente Sodome et Gomorrhe dédicacé par son frère en mai 1921 : « À mon frère bien aimé que j’admire et que j’aime du plus profond de mon cœur, son Marcel. » D’aucuns ont avancé que Robert ignorait posséder des livres dédicacés de son frère. Mais ils se trompaient, ils se trompaient tout à fait. »

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