« Tu seras partout chez toi » Insa Sané

Tu seras partout chez toi, Insa Sané, 213 pages, Sarbacane, collection « Exprim’ », novembre 2012

Né en 1974 à Dakar, Insa Sané, écrivain, slameur et comédien, vit en France depuis l’âge de 6 ans. Il est l’auteur d’une série de 4 romans publiés depuis 2006 dans la collection « Exprim’ » de Sarbacane, intitulée « La Comédie Urbaine », qui dépeint les aventures d’habitants de Sarcelles entre 1995 et aujourd’hui.

Dans ce roman captivant sous forme de fable merveilleuse, Sény, 9 ans, nous raconte une histoire d’exil et de séparation. Son quotidien, dans un pays en guerre que l’on devine africain, est composé de batailles inventées avec ses amis, Adar, Soundjata et Déhiha. Sans oublier son amoureuse, Yulia, qui lui annonce que ses parents ont trouvé un passeur. C’est finalement Sény qui est envoyé par ses parents « de l’autre côté du monde », chez Tonton Chu-Jung et Tata Belladone. « Ce sera ton nouveau chez toi », lui explique son père. S’ensuit la découverte d’un nouvel univers, avec de nouveaux codes. Sény espère que son mauvais comportement à l’école le fera renvoyer chez lui. Il se rapproche de Brindille, une fille de sa classe dont le père serait « passeur ». Peut-être qu’avec l’aide de Brindille il pourra enfin rentrer chez lui et retrouver les siens. Sény décide de fuguer. Avec Brindille, il embarque sur un navire pirate et pénètre dans un univers merveilleux. Pacha Mama, mi reine mi sorcière, lui confie la mission de sauver son monde en lui rapportant les Quatre merveilles, dérobées par quatre personnages puissants. Sény et ses amis, munis d’objets magiques, affrontent des créatures effrayantes. À la fin de leur aventure, Yulia lui apprend que le jour de son départ, les militaires sont venus dans leur village. Ils ont tué les adultes. Quant aux enfants, que leurs parents ont voulu cacher dans le puits, ils sont morts lors de leur chute. Sény rapporte son trésor à Pacha Mama. Il se réveille à l’hôpital, après être tombé d’un arbre. Brindille, qui se souvient elle aussi de leur aventure, lui donne un mot de Yulia. L’auteur phare de la littérature pour adolescents nous offre une épopée fantastique, de laquelle Sény, et le lecteur, sortent indéniablement grandis.

Insa Sané nous offre un joli conte sur le déracinement, superbement bien écrit et émouvant grâce à un personnage narrateur très attachant. Un roman d’une écriture singulière et chantante, qui alterne avec justesse entre une écriture enfantine et drôle et des passages poétiques et fantastiques captivants.

Sané nous conte l’enfance africaine, le déracinement et l’intégration difficile dans le soi-disant Eldorado occidental. Un sujet maintes fois abordé que l’écrivain revisite de manière inédite et très personnelle grâce à une écriture mêlant savamment réalisme et onirisme. Malgré des propos durs sur l’exil, la gravité ne prend jamais le pas sur la poésie ou les pointes d’humour savamment distillées. Sané a en effet réussi à instiller chez Sény de la légèreté. Ce narrateur de 9 ans, très rusé et cultivé, fait reposer son analyse du monde et des adultes qui l’entourent sur une sagesse admirable, fondée sur les histoires que lui raconte son père. On se plaît à reconnaître des allusions aux légendes et histoires classiques, inspirées de ses deux cultures. Impossible de lire Tu seras partout chez toi sans voir dans le petit Sény le pendant masculin africain du Petit Prince français et de la petite Alice britannique.

Sané construit une fable touchante et nous entraîne dans la nostalgie de l’enfance. Le caractère fantastique de la deuxième partie ne fait qu’ajouter à la puissance du récit. Les lecteurs plus inexpérimentés seront aussi étonnés que transportés mais surtout, utilement ébranlés et humainement transformés. Un texte profond, humain, qui compte parmi ceux qui aident à grandir. Même quand on est déjà grand.

Ce qui m’a plu

Le personnage de Sény est incroyablement attachant. Sané a tout à fait réussi à se glisser dans la peau d’un garçon de 9 ans, en retranscrivant ses réflexions, ses analyses, ses questionnements. Il y a chez Sény une forme de naïveté, d’innocence qui est très touchante, et qu’on aimerait qu’il ne perde pas. Il nous rappelle le Petit Prince et sa philosophie poétique et innocente, pure de tout compromis. On retrouve cet esprit lorsque Sény analyse le monde occidental et évoque « l’acrise » et la « d’versité » qui inquiètent tant les adultes.

Ce récit entraînant et merveilleux est un prétexte pour évoquer un thème cher à l’auteur, celui du déracinement. Sény doit quitter son village, il se retrouve dans une ville et un pays étranger, que l’auteur ne nomme pas, sans repère, privé des gens qui lui sont le plus chers. L’auteur nous fait réfléchir sur les notions universelles de l’exil, du déracinement, de la famille, des repères, de l’appartenance. Ce roman est aussi le récit d’une initiation, de laquelle Sény sort plus sage, plus fort, plus mûr.

Les références multiples et croisées à des mythes et des histoires bien connus permettent au lecteur plus ou moins « expérimenté » de reconnaître avec plaisir les différents clins d’œil. De plus, lorsque le texte bascule dans le fantastique, l’auteur invente toute une mythologie qui emprunte à Homère, aux dieux africains, à la littérature européenne.

Comme dans ses autres romans, certaines phrases et passages reviennent régulièrement, comme un refrain. Par exemple, l’incipit qui fait référence à un poème de Victor Hugo, la déclaration d’amour à son amoureuse ou encore la scène traumatique de l’annonce de son départ, de plus en plus émouvante à mesure qu’elle est répétée et que le narrateur la revoit après avoir compris ce qui s’y jouait dans le cœur de ses parents.

Ce qui m’a moins plu

L’auteur donne très peu d’éléments précis sur les pays dont il est question, même si on comprend qu’il doit s’agir du Sénégal et de la France, d’après son parcours personnel. Cependant, pour un jeune lecteur, en dessous de 13/14 ans, il peut être difficile de ne pas avoir de repères.

Au milieu du roman, vers la page 100, le texte change de nature, de roman réaliste sur l’exil il bascule dans un récit fantastique et onirique. Le lecteur est plongé dans un univers parallèle, peuplé de monstres, au sein duquel le jeune héros doit combattre pour retrouver enfin son foyer. Ce basculement se révèle assez déstabilisant pour le lecteur, et on peut redouter qu’un jeune lecteur qui ne serait pas habitué au genre fantastique ait du mal à embarquer avec le héros dans ce voyage de l’autre côté du miroir.

Extraits

Incipit « Si tu dois t’en aller pour toujours, pars avant l’aube ! Très tôt. Ne te retourne pas. JAMAIS ! Tant pis pour les larmes. Tant pis pour nous. Tu m’aimeras plus loin. Je t’aimerai ailleurs. On s’aimera toujours. Demain sera heureux. Promis ! Juré !

En vérité, les récits de voyage se lèvent alors que l’aurore a encore les paupières fermées. Hansel et Gretel, eux aussi, s’en allaient très tôt pour ces bois d’où l’on ne revient pas.

Très tôt. Le matin. À l’heure où le Super Diamono de chez moi livre les dernières notes de son répertoire, que la nuit et les Djinns tardent à libérer la piste de danse. Si tu dois t’en aller, mon amour, fais-le pendant que je dors… les oreilles étendues sur les rêves que l’on construit à deux. Abandonne cet endroit… ce lieu situé en un point quelconque d’un pétale de la rose des vents. Quitte le « chez-moi » de madame tout le monde ou de monsieur n’importe qui ; ce « chez-moi » dont on se souvient comme on raconte les meilleurs épisodes d’une série en noir et blanc. Tous ceux qui sont partis un jour le savent…

Moi, je l’ai appris quand un certain matin m’a offert ma première valise. Une valise en carton.

Bien sûr que ça existe, les valises en carton ! Juré, craché ! Même qu’elles sont légères comme une aventure – tellement qu’aujourd’hui, on ne sait plus fabriquer ces bagages d’un autre siècle. Celle-là, « ma mienne », était bleue comme une orange, avec les bords en métal pour protéger les angles des bornes kilométriques et une poignée noire en plastique, parce que ça peut toujours servir.

Il paraît que chaque lever de soleil est un miracle. La veille de ma première valise, je me suis réveillé comme tous les matins précédents, sans me soucier de la grâce que m’offrait ce jour nouveau. Franchement, qui s’écrit « Hip hip hip hourra » à chaque fois qu’il se lève ? En tout cas, pas moi.

J’ai juste pris mon repas sous l’œil attentif de Maman, embrassé Papa, et j’ai rejoint les copains dans notre repaire : la cabane derrière le puits asséché, au fond de la concession. Ils étaient déjà tous là à m’attendre. »

Paroles de son père avant son départ « Mon grand garçon. Ce n’est pas une punition : c’est une récompense. Tu vas de l’autre côté du monde. Qu’est-ce que j’aimerais être à ta place. L’Odyssée d’Ulysse ou les Voyages de Gulliver, ce sont des promenades de santé à côté de ce que tu vas vivre ! »

« Je crois que quand les grandes personnes répondent un « Parce que » à des questions aussi simples, c’est encore pour faire diversion. Parce que vraiment ça doit être dur, de regarder l’enfance en face. »

« Chez moi », il y a la famille que j’ai choisie.

« Chez moi », c’est un bol juste assez grand pour y faire tenir le monde. « Chez moi » se danse sur des airs de tra-la-li-la-lère, en tapant sur des bidons ou sur des peaux y a la poussière qui s’évapore.

« Chez moi », l’ennui à la lumière et à l’ombre de midi et quart attend que pousse la queue des lézards.

Chez moi, des jeux idiots en sandalettes, des culottes trouées pour laisser respirer l’aventure, les cheveux qu’ont pas vu le peigne depuis la première carie sous la langue qui fourche dans des gros mots écorchés vifs comme on grimpe aux arbres de vie pleins de fruits interdits d’en prendre de la graine on est l’œuf et la poule on est neuf on a neuf ans alors en avant toutes dents dehors les ailes poussées vers le soleil c’est du vent c’est l’Harmattan on a tué l’armateur en jetant l’ancre de nos récits on se souvient on oubliera sans doute les chemins qui mènent à ce pays sans route, en route ! »

« A neuf ans, les sourires que nous offre la vie peuvent nous rendre dur comme fer. Je le sais parce qu’à neuf ans, on est une branche fragile, même quand on se donne l’âge des moustaches. A neuf ans, l’univers est aussi vaste qu’un jardin enfoui sous la terre. A neuf, le monde que l’on chérit a le visage de « mon amoureuse ». Je le sais parce que j’ai neuf ans et que … Oh, Dieu que je l’aime ! »

« On n’aura jamais à se dire adieu. TOI ? Ne te retourne pas. JAMAIS ! Va de l’avant. TOUJOURS ! Tant pis pour les larmes. Tant pis pour nous. Tant pis pour les espoirs fous d’un « il était une fois » qui nous aura laissé sur le bas-côté. Tu m’aimeras plus loin. Je t’aimerai ailleurs. Ensemble, on tournera la page du plus beau des romans – sans tristesse ni rancœur. Demain sera heureux. Promis ! Juré ! Juré ! Craché ! En vérité, l’éternité est aussi éphémère qu’un « Je t’aime » suspendu entre la vie et la mort. »

Critiques

Blog « Toute la Culture » décembre 2012

« Cet écrivain manie les mots en artiste, il joue avec les expressions et les retourne à sa façon avec humour. Il pratique l’écriture en conteur, entremêlant les histoires, la fiction et la réalité.

L’histoire que raconte Insa Sané semble avoir une part autobiographique, il s’en dégage en tout cas une impression de vérité très forte. En artiste, l’écrivain nous balade d’une manière complètement imprévisible dans son récit entre réflexions personnelles, générales, sagesses populaires, récits surgis de la nuit des temps et aventure racontée du point de vue de son héros: un touchant petit garçon de neuf ans dont l’amour pour les siens est au centre de toutes ses pensées. Nous nous laissons prendre au génie et à la verve de son conteur qui semble être derrière nous à nous susurrer les mots à l’oreille tandis que nous lisons son texte, une aventure qui ne laissera ni les ado ni les adultes indifférents car c’est toute la nostalgie de l’enfance qui perce à travers cette fable touchante. »

France Inter  décembre 2012

« Insa Sané signe une petite merveille d’intelligence et de poésie. L’auteur emprunte aux grands mythes, aux comics mais aussi aux écrivains et aux poètes de tous temps (d’Homère à Cheick Anta Diop en passant par Victor Hugo), pour toucher à l’universel et nous offrir un magistral conte moderne… »

Interview de l’auteur dans Respect mag janvier 2013

« Acteur, slameur et écrivain, Insa Sané multiplie les casquettes. Dans son dernier roman Tu seras partout chez toi, il nous livre sa version de l’immigration africaine vers la terre promise française, sous la forme d’un conte moderne. »

Souvenirs d’enfance à Dakar : « Parmi les bons souvenirs, il y a les jeux d’enfants, les bagarres, les bêtises. Parmi les mauvais, il y a les séparations. Contrairement, à mon personnage, je n’ai pas quitté le Sénégal sans mes parents. Ce sont eux qui ont dû partir sans moi. Et je me souviens parfaitement du jour où papa, maman et mon frère ainé sont partis. Je crois que si je suis né un jour c’est à cette date. Avec cette épreuve, j’ai appris que le monde ne s’arrêtait pas au quartier résidentiel de Dakar dans lequel j’avais toujours joué. J’ai su, ensuite, qu’on pouvait naître quelque part, grandir ailleurs, aimer sous d’autres cieux, et rêver partout. »

Part autobiographique : « c’est la grande mode des autobiographies planquées dans des faux romans, mais je n’ai pas su, encore une fois, m’aligner sur cette tendance. Ce roman n’est que la matérialisation d’une conviction née de l’expérience : l’esprit et l’accomplissement n’ont pas de frontières. Tu seras partout chez toi, partout où tu décideras de vivre, partout où tu peux t’épanouir, partout où l’amour se trouve, partout où tes rêves et tes projets pourront croître. Qu’importe les frictions, les luttes, les discriminations, les épreuves. L’Homme est chez lui là où il a décidé de l’être. »

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