« Profanes » Jeanne Benameur

Profanes, Jeanne Benameur, Actes Sud, Domaine français, 288 pages, janvier 2013

Née en 1958 en Algérie, Jeanne Benameur, ancienne professeur de lettres, a publié de nombreux romans jeunesse, des textes poétiques et une dizaine de romans, parmi lesquels Les Demeurées (Denoël, 2000, prix Unicef), Les Reliques et Les Mains libres. En 2008, elle rejoint Actes Sud avec Laver les ombres. En 2011, son roman Les Insurrections singulières rencontre un succès remarquable.

Elle signe en cet hiver 2013 un roman bouleversant, superbement écrit, qui dit la douleur du deuil et le besoin des autres pour exister.

Ancien chirurgien du cœur, Octave Lassalle, 90 ans, aurait de nombreuses raisons de se sentir fatigué. L’âge, les articulations douloureuses, le cœur qui bat trop vite. Le vieil homme n’est pourtant pas en paix, car une blessure ancienne est encore béante. Sa fille bien-aimée, Claire, a eu un accident de voiture à 19 ans, alors qu’elle rejoignait son amant. Sa femme, Anna, très croyante, ne lui a jamais pardonné de ne pas avoir tenté de sauver sa fille. Elle est partie pour le Canada, emmenant le corps de Claire. Trop seul dans sa grande maison depuis tant d’années, Octave décide de s’entourer, comme s’il officiait toujours autour d’une table d’opération. Il se compose une équipe de quatre accompagnateurs choisis avec soin. Peu à peu, on découvre les personnages, leurs failles, leurs histoires.

La journée commence avec Marc Mazetti, orphelin ballotté de foyer en foyer, ancien soldat en Afrique, chargé de la toilette d’Octave et du jardin. Après le déjeuner, c’est au tour d’Hélène Avèle de mener la lecture des journaux, puis de peindre un portrait de Claire, à la manière des portraits funéraires du Fayoum. Hantée par une histoire d’amour perdu, Hélène vit en dehors de la vie. Yolande Grange, dont le père n’a jamais eu vraiment d’attention pour elle, s’occupe d’Octave en fin de journée. Sans enfant, elle a pris sous son aile une jeune femme enceinte, Louise. Béatrice Benoît, étudiante en soins infirmiers, passe la nuit dans la grande maison, veillant sur le sommeil du vieil homme. Elle fait souvent des cauchemars à propos de son frère mort avant sa naissance. Son seul refuge : se laisser emporter par la danse.

Trois femmes, un homme, qui vont apprendre à vivre avec un vieux chirurgien au regard acéré. Octave demande à Hélène d’aller au Canada rencontrer Anna et poser le portrait sur la tombe de Claire. Il trouve le journal intime de sa fille et découvre qu’avant sa mort elle vivait une histoire d’amour passionnée avec un père de famille. Il confie les pages qu’il ne peut lire à ses quatre compagnons. Marc et Yolande tombent amoureux. De retour de Montréal, Hélène fait le portrait d’Octave.

Jeanne Benameur nous offre un roman à la fois grave et doux, simple et profond, sur la mort et la vie, la foi et le doute, le temps, le poids du passé. Ce récit touche à ce qu’il y a de plus profond en nous, allie la douleur à la douceur, il apaise et il remue, il suscite émotion et réflexion. Le lecteur est touché par la justesse et la poésie des mots employés, la douceur, mais aussi la fragilité qui ressort de chaque personnage. On s’attache à ces êtres meurtris qui vont retrouver confiance. La romancière joue sur la fragilité des liens qui unissent ce quintet. La douceur de son écriture accompagne leur évolution, effleure les aspérités de leurs parcours, sans pathos, ni sensiblerie, alors même que la thématique s’y prêtait. Jeanne Benameur reste pudique, discrète et c’est à pas feutrés qu’elle déroule doucement le fil de son intrigue.

Un livre d’une intensité rare, éblouissant, qui ne laissera personne indifférent. Un lecture dont on sort grandi, habité par ce texte sublime qui résonne encore, longtemps après l’avoir achevé.

« Le roman est tissé de ces vies qui se cherchent et se touchent, des vies trébuchantes, traversées d’élans et de doutes qui trouvent parfois, magnifiquement, la justesse. »

« Dans les temps troublés que nous traversons, où les dogmes s’affrontent, n’offrant de refuge que dans la séparation, j’ai voulu que Profanes soit le roman de ceux qui osent la seule liberté à laquelle je crois : celle, périlleuse, de la confiance. Cette confiance qui donne force pour vivre. Jusqu’au bout. » Jeanne Benameur

Le style

Les points de vue alternent : si certains chapitres ont Octave pour narrateur, d’autres présentent un narrateur extérieur, puis les deux types de narration se mêlent, avec également les poèmes et journaux du vieil homme, ce qui donne du rythme, de la variété au récit.

Le style de l’auteur est en osmose avec l’évolution des sentiments des personnages. En plus de ces sentiments, de cette évolution positive des personnages au fil du roman, il y a une vraie histoire, celle du destin de Claire, brisé par un accident à 19 ans, dont on découvre les raisons mais sans avoir toutes les explications.

De nombreux lecteurs qui livrent leurs critiques sur leurs blogs jugent qu’on ne peut pas lire ce livre d’une traite, que de nombreux passages se lisent et se relisent, se savourent. Il faut en effet le lire avec lenteur, prendre son temps.

Les personnages

Octave, 90 ans, à la santé déclinante, est loin d’être sénile. Bien au contraire, il est ancré fermement dans la vie. Passionné de haïkus, il relit également l’Ecclésiaste. Il aime infiniment sa maison, un endroit où il se sent à l’abri de toute agression.

Cette maison est un personnage à part entière. Elle a une âme. Même chose pour le jardin, vivant lui aussi, dans lequel Octave aime à se promener. La maison et son jardin sont des havres de paix, à l’image du calme compréhensif de leur propriétaire. Dès le premier tiers du récit d’ailleurs, la gouvernante sent que la maison se remet à vivre.

Chaque personnage a une histoire, un passé, pour lesquels Octave l’a choisi. Chacun permet à l’auteur de broder autour des thèmes de la mémoire, de la blessure, du réapprentissage de la vie et du bonheur.

Ce qui m’a plu

Ce roman délivre un message émouvant et porteur d’espoir sur le pouvoir de la foi en l’homme et de l’entraide. Les cinq personnages, plus le fantôme de Claire, se rassemblent, tissent des liens, se guérissent les uns les autres. On découvre chaque histoire progressivement, l’auteur dévoile petit à petit, par touches, émotions, confessions, ce qui les a rendus uniques aux yeux du vieil homme. Chaque personnage va s’affranchir de son entrave personnelle, rencontrer l’amour, ne plus douter et avoir peur, écouter et être entendu, laisser aller ses émotions. On est touché par des passages très forts, puissants, émouvants, comme celui sur Marc en Afrique et la femme qu’il a voulu sauver, ou les pages sur Hélène et la photographie de Claire.

Ce qui m’a moins plu

C’est un livre assez lent, mélancolique, qui progresse à tâtons, et pour cette raison ne touchera pas tous les lecteurs de la même façon car il s’approche avec patience.

Extraits

Incipit « Ils sont là, derrière la porte. Il ne faut pas que je rate mon entrée. Maintenant que je les ai trouvés, tous les quatre, que je les ai rassemblés, il va falloir que je les réunisse. Réunir, ce n’est pas juste faire asseoir des gens dans la même pièce, un jour. C’est plus subtil. Il faut qu’entre eux se tisse quelque chose de fort.

Autour de moi, mais en dehors de moi. »

Les liens se nouent petit à petit

« Cette nuit-là, chacun des quatre ignore ce qui s’est levé dans le cœur des autres. Quatre cœurs en éveil, reliés. Ce ne sont ni la lune ni les étoiles, que chacun d’eux pourrait voir s’il tournait son regard vers le ciel, qui tissent le lien. Les liens sont invisibles… et chacun d’eux fait, à sa façon, l’épreuve de l’obscurité. Ce qui pénètre de la clarté nocturne du ciel dans les chambres ne change absolument rien à ce qui noue une gorge, tient des paupières ouvertes. Le beau mot d’angoisse qui signifie l’étroitesse de la vie ne suffit pas non plus à nommer tout ce qui se passe. Pas plus que le mot amour… Quelque chose d’inconnu fait route. »

« Les quatre qui ont accompagné ma journée aujourdhui, depuis si longtemps que je ne touche plus le corps des hommes, des femmes, que je ne sauve plus personne, ces quatre-là, ce sont ceux qui peuvent menseigner aujourdhui.

Il ny a pas de maître. Pas de fils de dieu. Pas de prophète.

Rien que des hommes et des femmes. Des profanes. […] Les quatre que j’ai choisis sont des humains comme moi. Le frottement de nos vies les unes contre les autres, c’est à ça que je crois. »

« Entre eux et moi, au fil des jours, quelque chose s’est bien tissé. Un drôle de fil de vie à vie. Ma vie, elle ne vaut pas plus que la leur. Tant d’années solitaires. Je ne pourrai plus maintenant. Me voilà devenu dépendant. Pas physiquement, non. C’est mon cœur qui s’est attaché à ces quatre existences. Est-ce que c’est cela que je cherchais ? »    

Traumatismes et blessures

La mort de Claire pour Octave

« Ma fille. Ma femme. Des possessifs qui ne veulent rien dire. Et une fois Claire morte, cette impossibilité qu’elle soit “Notre fille”. Comme si la mort l’avait rendue intacte au ventre de sa mère. Anna repliée sur sa fille morte. Plus jamais à naître. Plus jamais. Un temps où nous n’avons été littéralement plus rien. On dit “anéantis”. Le seul temps du partage.

La mort de Claire s’est inscrite dans mes chairs pendant ce temps-là.

Puis, le temps, terrible, où l’existence est revenue, douloureuse comme quand le sang se remet à circuler dans une chair trop longtemps comprimée. »

« Il dit encore Ma fille avait dix-neuf ans et demi. Puis il ajoute très bas qu’il ne sait même pas où elle est enterrée. Quelque part au Canada. Qu’il n’est jamais allé sur sa tombe. Que sa mère l’a comme enlevée, morte et partie là-bas. Hélène ne l’interrompt pas. Il y a des mots qu’on ne peut prononcer qu’une seule fois, comme le trait sur la feuille. Elle le sait. Alors elle écoute. Chaque parole porte en secret l’ombre d’une autre. C’est l’ombre qui manque sur la photographie. »

Traumatismes de Marc : la guerre en Afrique

« Il paraît que tout vient toujours de l’enfance, et y retourne. Alors il se dit que pour lui il y a deux enfances. La première, celle de l’âge, dans cette région de monts et de collines où il est revenu, l’enfance qui avait déjà fait de lui le solitaire qu’il est. Et puis la deuxième, celle de l’Afrique. Là il a découvert ce que les hommes peuvent faire à d’autres hommes. Il a assisté. Désemparé. Et il avait beau être un adulte, il était bien plus désemparé encore que lorsqu’il était enfant. C’est à cette deuxième enfance qu’il est toujours ramené, depuis son retour. Celle de l’Afrique. Quoi qu’il ait tenté depuis. »

Les cauchemars de Béatrice

« Du frère disparu avant sa naissance, elle ne pouvait rien savoir. Il leur suffisait quelle se coule dans la place laissée libre. Cest tout ce quon lui demandait. La mère disait simplement “Cest un ange maintenant” et Béatrice apprenait à se méfier des anges. De leurs ailes déployées, ils escamotent les petites filles.

Elle a toujours eu peur de disparaître. Comme par enchantement. 

Depuis toute petite, elle lutte. Quelque chose de forcené qui la fait souffler sur chaque étincelle de vie. Elle a appris très tôt à se servir de son corps comme d’un allié solide. Depuis qu’elle a quinze ans, qu’elle a “fait ça” pour la première fois, depuis qu’elle a compris qu’il y avait là quelque chose pour elle. Rien que pour elle. Et les hommes qui l’ont côtoyée ont été surpris par le feu, la liberté totale de son corps. Elle les a laissés, éblouis, n’est jamais restée dans aucun lien. Les ailes de l’ange l’effleurent de trop près. Et tout ce qu’on dit partout de l’amour y ressemble trop. »

Le portrait de la fille morte

« Elle reste longtemps le regard posé sur la photographie. Plus rien dautre entre elle et la jeune fille souriant dans le soleil. Peu à peu, elle sent quelle entre dans un espace inconnu.

Cest étrange. Un territoire que rien ne matérialise si ce nest la conscience du face à face. Silencieux. Intense.

Alors, elle sur qui le regard de Claire ne sest jamais posé, ne se posera jamais, se sent scrutée. Pour la première fois, elle sent le regard de Claire.

Entre leurs deux regards, limmensité qui souvre.

Il ny a plus de temps. Il ny a plus ni début ni fin. Il faut avancer. Sans repère. Cest comme dans le désert ou dans la neige, quand toute marque est abolie.

Les deux regards se croisent. »

La foi dans l’homme

« Chez chacun des quatre, il a flairé le terreau d’une histoire. Quelque chose qui pourrait l’éclairer. Chez chacun d’eux, la lutte, solitaire, pour la vie. Et aucune religion à laquelle se raccrocher. C’était la question commune à chaque entretien. La plus importante. Quel rapport entretenaient-ils avec la foi, la religion ? Aucun des quatre n’avait la foi domptée par la religion. Les quatre doutaient. Mais luttaient, il le savait. Et c’est pour cela qu’il les avait choisis. […]

J’ai besoin d’autres êtres humains, comme moi, doutant, s’égarant, pour m’approcher de ce qu’est la vie. Parce que je suis vieux. Les religions ne m’intéressent pas. Ceux qui sont sûrs d’un dieu ou de l’absence d’un dieu ne me sont d’aucune aide. J’ai besoin de confronter mon doute à d’autres, issus d’autres vies, d’autres cœurs. J’ai besoin de frotter mon âme à d’autres âmes aussi imparfaites et trébuchantes que la mienne. »

« Les quatre l’ont secoué, lui ont donné la force qu’aucune foi en un dieu, fût-il d’amour, ne lui a jamais donnée. Lui, sa foi, elle est dans les êtres humains, c’est tout. »

Critiques

20 minutes « Voici un livre rare, de ceux qu’on a envie de relire, de garder sur sa table de chevet. Un livre qui peut aider à avancer. » « Un livre profondément humain, qui sait introduire du sacré dans le plus simple du quotidien sans qu’il soit question de religion. Un livre pour remettre de la poésie et de la confiance au cœur de la vie. Un livre précieux, à déguster. »

 

Le Monde « Toute l’œuvre de Jeanne Benameur procède de cette forme neuve de rédemption. De ses poèmes à son théâtre, à ses livres pour la jeunesse, elle distille un doute ardent. Profanes en est, sans doute, la plus vive expression. »

Blog L’Express, « Les 8 plumes » « Il est des livres qui nous traversent de part en part, nous font partager des émotions, nous font entrevoir ce que c’est que la vie. Le livre de Jeanne Benameur est à classer dans cette catégorie, voire même hors catégorie. Le style est magnifique, le sujet singulier mais admirablement traité, et il y a tant de poésie qui traverse ce texte qu’on est touché à chacune des pages que l’on tourne. »

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