Leur rencontre

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Un cours du soir de dessin à Paris.

Les élèves forment un ensemble peu homogène, ce qui plaît au professeur, il préfère s’adresser à une large palette d’auditeurs quand il se laisse emporter par sa passion, un crayon ou un fusain à la main, un carnet sur les genoux et la tête dans les étoiles.

Il l’a évidemment remarquée dès le premier cours, un soir de septembre pluvieux, cette jeune fille discrète, solitaire, à l’air tellement concentré sur son chevalet qu’elle en paraissait butée, et que plus rien n’existait à ses yeux en dehors du modèle et de son croquis.

Il a reconnu ce type au premier coup d’œil sur son carnet, lors de sa ronde rituelle dans l’atelier : une rêveuse, une artiste, une de ces personnalités à part, qui s’isole volontairement, enfin pas vraiment car elle ne s’en rend pas compte, et à la « vie intérieure » ‒ il déteste cette expression mais a jusqu’ici échoué à en inventer une plus adéquate – si riche, tellurique même, qu’on l’aperçoit qui vibre à travers son trait affirmé sur le papier.

Il a reconnu aussitôt chez cette toute jeune fille ce qu’il attend, espère, quand il découvre une nouvelle classe. Sur le carnet, il l’a observé au bout de quelques minutes : l’esquisse s’est mise à vivre, la silhouette à s’animer.

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Premier amour

coquelicot

Par quoi commencer ?

Leur rencontre ? Leur premier baiser ? Leur premier « je t’aime » ? Leur première dispute ? La première porte qui claque, le premier anniversaire, les premières vacances, le premier fou rire, le premier réveil, le premier Noël ?

Ou bien commencer par la fin ? Mais est-ce vraiment la fin ?

L’avenir nous le dira.

« J’ai le droit d’exiger l’obéissance, parce que mes ordres sont raisonnables. » Saint-Exupéry, Le Petit Prince

16 mai

Mes envies sont-elles raisonnables ? Ou même, y a-t-il quoi que ce soit de raisonnable en moi ? J’en doute fort. Loin de désirer les sacrosaints beurre, argent du beurre et c** de la crémière, je ne rêve pas moins d’atteindre des buts que plus d’un esprit rationnel jugerait déraisonnables.

Rêver, éveillé ou endormi, vouloir toucher les étoiles et caresser la lune, est-ce se comporter comme un fol esprit ? C’est en tout cas se différencier de la masse, qui n’aime pas que l’on s’éloigne des sentiers battus, ne serait-ce que d’un regard ou d’un pas.

Rentrer dans le moule, suivre la voie, accepter les règles et normes : que des injonctions toutes faites, vides de sens, étouffantes, carcérales.

Alors si on faisait tout le contraire de ce qui est demandé ? Briser le moule, s’écarter de la voie, inventer ses propres règles ? Que se passerait-il ?

J’ai bien envie d’essayer.

« Droit devant soi, on ne peut pas aller bien loin. » Saint-Exupéry, Le Petit Prince

20 mai

Pas vraiment avancé depuis le 16. En même temps, on ne mène pas une révolution en quatre jours, enfin pas que je sache. Bref, rien de nouveau sous la pluie, à part justement le besoin de soleil. Les effets positifs des deux semaines passées au pays de l’enfance insouciante se sont vite estompés, il faut croire qu’ils ne font pas le poids face à la réalité maussade parisienne. Heureusement pour mon équilibre mental, je retrouve ces bouts de choux dans un mois. Qui sait ce que je deviendrais sans ces parenthèses d’oxygène ? La ville, le boulot, le stress pour rien, la monotonie du quotidien, il en faut très peu pour se retrouver sur des rails, sans même savoir où ils nous mènent, si ce n’est dans un mur.

Il me reste cependant l’évasion par les livres, un moment d’égarement bienvenu, qu’il me dépose dans l’Amérique des années 80 ou le Japon des années 2000. Sans parler de la musique, qui soulage quelque peu le poids déposé sur mes épaules. Et les amis, leurs sourires, leurs anecdotes, même leurs silences, quelques moments échangés qui eux aussi apportent du soleil et de la légèreté.

« J’ai le droit d’exiger l’obéissance, parce que mes ordres sont raisonnables. » Saint-Exupéry, Le Petit Prince

16 mai

Mes envies sont-elles raisonnables ? Ou même, y a-t-il quoi que ce soit de raisonnable en moi ? J’en doute fort. Loin de désirer les sacrosaints beurre, argent du beurre et c** de la crémière, je ne rêve pas moins d’atteindre des buts que plus d’un esprit rationnel jugerait déraisonnables.

Rêver, éveillé ou endormi, vouloir toucher les étoiles et caresser la lune, est-ce se comporter comme un fol esprit ? C’est en tout cas se différencier de la masse, qui n’aime pas que l’on s’éloigne des sentiers battus, ne serait-ce que d’un pas ou même d’un simple regard.

Rentrer dans le moule, suivre la voie, accepter les règles et normes : que des injonctions toutes faites, vides de sens, étouffantes, carcérales.

Alors si on faisait tout le contraire de ce qui est demandé ? Briser le moule, s’écarter de la voie, inventer ses propres règles ? Que se passerait-il ?

J’ai bien envie d’essayer.

« Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications. » Saint Exupéry

11 mai

Les petits partis, le silence s’installe.

Je me retrouve complètement désœuvrée, n’étant plus sollicitée sans arrêt, ne dressant plus l’oreille aux appels répétés de petites voix qui me cherchent, me réclament, pour jouer, déjeuner, se promener, dessiner, faire de la balançoire, goûter, jouer au ballon, prendre le bain, dîner, regarder un dessin animé, lire une histoire.

On se retrouve entre grandes personnes, ce n’est pas ma place. On parle argent, voyages,  menus, courses, que du matériel, du terre-à-terre, plus d’imagination, de rêve, de « on disait que tu étais la grande sœur » ou le chevalier, ou le cheval, ou la maman loup.

On répète à chaque apéritif puis à chaque repas qu’on ne boira pas, plus, moins, en se resservant un verre de champagne, de cidre, de vin.

Si j’avais encore besoin d’une confirmation, je l’ai depuis ce matin : je me sens mieux avec des enfants, qu’ils aient 4, 9 ou 11 ans, qu’avec des grandes personnes, qu’elles aient 24, 32, 34, 57 ou 65 ans. Même s’il s’agit de mon frère, de ma sœur, de son mari, de mon oncle ou de ma mère. Elles m’ennuient, m’agacent, me révoltent, par leurs paroles, leurs actes, leurs pensées, leurs réponses étonnées, quand il y en a, à mes pauvres tentatives de parler d’autre chose. Je suis toujours à côté, mes propos déplacés, mes réactions excessives, mes jugements ridicules, mes critiques mal venues.

Vivement notre départ demain matin. Plus qu’une soirée à tenir. À jouer le jeu. Leur jeu, qui n’en est pas un, auquel je n’ai aucune envie de participer et où il n’y a rien à gagner.

« Passons, passons, puisque tout passe. Je me retournerai souvent. » Guillaume Apollinaire

8 mai

Aujourd’hui mon chat est mort. Enfin peut-être hier mais on l’a retrouvée ce matin. Très difficile de la voir réduite à un corps, son poil tout mouillé, ses yeux ouverts mais vitreux, dénués de vie.

Me reviennent tant de souvenirs, d’images, de regrets, dix-huit ans de câlins, de caresses, de griffures, de bêtises, de miaulements. Première pensée : j’espère qu’elle n’a pas souffert. Deuxième : elle va me manquer.

Juste avant qu’on ne la retrouve dans un champ, je venais juste d’allumer mon ordinateur, utilisant son prénom comme mot de passe. Comme elle avait disparu depuis alors plus de trente-six heures, je commençais à me résoudre au pire. Et je me suis alors dit que c’était peut-être la dernière fois que je tapais son prénom sur mon clavier en la croyant en vie. Et malheureusement je ne me suis pas trompée. C’est ce que j’ai réalisé avec tristesse il y a quelques minutes en rallumant mon ordinateur dans le but de rédiger ces quelques lignes.

En hommage à cette compagne qui m’a suivie depuis mes 11 ans, que l’on retrouvait endormie dans un de ses endroits favoris, au chaud, blottie, insouciante, que l’on enviait alors que l’on s’apprêtait à affronter le dehors.

Cet élan de tendresse à chaque fois que je la voyais accourir vers moi. Cette vague de tristesse depuis que j’essaie de me convaincre que cela n’arrivera plus.

Mon entourage me console comme il peut, à coup de phrases toutes faites, relativistes, qui n’apaisent rien, m’agacent plus qu’autre chose. Oui elle était vieille, oui elle a eu une « belle vie », oui ça arrive, oui ce n’était qu’un animal. Reste la tristesse. Reste le manque.Image

« Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants, mais peu d’entre elles s’en souviennent. » Antoine de Saint-Exupéry

Côtoyer des enfants chaque jour remet en place les règles élémentaires du « vivre ensemble » : écouter l’autre, parler chacun son tour, respecter le rythme de parole et l’imagination de son interlocuteur.

Ne pas rapporter, en d’autres termes régler ses désaccords aussitôt et ne pas attendre qu’une instance extérieure, qui n’a pas assisté à la scène, émette un jugement a posteriori. Ne pas réclamer, ou exiger, mais exprimer son envie avec mesure et politesse.

Si seulement les adultes avaient plus à cœur de respecter ces simples consignes, qu’ils ne font qu’imposer aux enfants sans se les appliquer. Ces jours passés à répéter sans cesse ces quelques règles de base me font mesurer à quel point les grandes personnes ont oublié tout ce qui a pourtant nourri leur quotidien pendant une bonne dizaine d’années.

Tout le monde devrait se confronter à l’univers enfantin, c’est le meilleur remède contre tous les maux qui nous rongent. À les entendre rire, on se surprend à les rejoindre dans une hilarité qui confine à l’hystérie. À les regarder jouer, on choisit son personnage pour entrer dans la danse. À les prendre dans ses bras, on comprend combien notre quotidien manque de cette tendresse spontanée et gratuite. À répondre à leurs questions sans cesse renouvelées, on s’interroge sur nos propres convictions. À les border avant qu’ils ne s’endorment, on envie leur sérénité face à nos angoisses nocturnes. À les voir surgir à la table du petit-déjeuner, on décide d’accueillir chaque journée comme une nouvelle aventure.

À les voir si petits, si fragiles mais pourtant capables d’un tel courage, d’une telle force de caractère, d’un tel sentiment de colère ou d’enthousiasme, de tristesse ou de joie, d’un tel amour, on est émus et on se jure de les protéger.

« Ce qui est vérité à l’aube est mensonge à midi. » Hemingway

Mai 2013

Que la vérité sorte de la bouche des enfants ou non, passer du temps avec eux, les écouter, leur parler, se mettre dans leur tête et voir à travers leurs yeux est toujours pour moi un exercice enrichissant.

Ils me forcent à sortir de mes préjugés, à bousculer les idées reçues. Avec leurs pourquoi, ils ouvrent des champs immenses de remise en question, secouent les immobilismes, font trembler les fondations trop bien ancrées d’un confort aveugle ou du moins myope.

Assister à leur découverte de la vie, accompagner leurs émerveillements, chercher avec eux des réponses, voilà qui me sauve de l’âge adulte que je désire fuir. À leur côté j’ouvre les fenêtres en grand, j’aère mes idées, je secoue les jugements hâtifs.

« Il faut faire de la vie un rêve et faire d’un rêve une réalité. » Pierre Curie

Avril 2013

J’ai vu S. dimanche après-midi. On a pris un verre à une terrasse près de chez moi, pendant plus de deux heures. Ça me fait à chaque fois un drôle d’effet. Se retrouver face à une personne à la fois si proche et en même temps complètement inconnue.

Nous avons passé plus de quatre ans sans presque nous séparer, puis quasiment une année à des milliers de kilomètres (avec deux moments de retrouvailles), et nous voilà étrangers depuis maintenant six ans.

Je retrouve des expressions, des tics, son rire et son parfum. Je ne reconnais pas ses vêtements, je n’ai jamais vu son nouvel appartement, ni sa copine (depuis apparemment trois ans, information qu’il a rechigné à me fournir, étrangement, alors qu’il me pose à chaque fois des questions sur mes amours).

C’est à la fois lui et pas lui.

Et lui, que ressent-il face à moi ?

Je doute qu’il se pose autant de questions, mais malgré tout, au fond de lui, il doit bien y avoir ce sentiment confus d’attirance, de curiosité et d’étonnement, face à quelqu’un qu’on a aimé, avec qui on a dormi, voyagé, souffert, et qui n’est plus aujourd’hui qu’un inconnu, pas tout à fait anonyme, mais presque.