Manger, Marie-Odile Beauvais

 

Vous avez remarqué comme c’est toujours à table que s’expriment les désaccords, que les langues se délient, que se règlent les comptes ou se scellent les réconciliations ? Marie-Odile Beauvais a imaginé un roman gastronomique savoureux, sensible et drôle, où chaque chapitre porte le nom d’un plat qui correspond à des scènes en famille ou entre amis.

Margot, quarantenaire épicurienne, professeur au collège et mère de quatre enfants, aime manger et cuisiner, pour sa famille, ses amis : se rendre au marché, se mettre en cuisine entre mandoline et chinois, travailler la matière, restituer dans les assiettes quelque chose d’elle-même.

Margot ne dit pas « je vais faire la cuisine » mais « je me mets en cuisine ».

De déjeuners en dîners, des vacances de Noël à celles d’été, changent les convives, les rites, les usages, les opinions. Margot et les siens sont passés à la moulinette, notamment lors d’un réveillon de Noël en famille où circulent des phrases assassines ou lors d’un déjeuner de retrouvailles avec un vieil ami malade où les souvenirs affluent.

manger-marie-odile-beauvaisCe roman, aussi émouvant qu’amusant, porté par un style imagé et sensuel, au plus près des sensations et des sentiments de Margot et de ses proches, est plus profond qu’il n’y paraît. Teinté de mélancolie, il nous interroge sur les relations familiales, amicales et amoureuses, les tensions, les disputes, les réconciliations. La romancière s’appuie sur des scènes quotidiennes, la cuisine, les repas, pour toucher à l’universel : l’enfance, les rêves, les déceptions, l’amour, le temps, la mort.

(Fayard, 2 septembre 2013)

« Chambre 2 », Julie Bonnie

Julie Bonnie, chanteuse, violoniste et guitariste, signe un  premier roman en forme d’hommage au corps des femmes, à l’enfantement, à la nudité, et dévoile avec virtuosité toute une gamme d’émotions.

Béatrice, auxiliaire de puériculture, ne supporte plus le quotidien de la maternité, alors que resurgit sans cesse la mémoire de son passé de danseuse nue, sa vie sur les routes et l’homme qu’elle a passionnément aimé.

Une histoire poignante, un destin tragique mais plein d’espoir.

Forcée de trouver un emploi pour élever ses deux enfants, la jeune femme est confrontée à un univers médical qu’elle n’a pas choisi par vocation. Elle pose un regard extérieur sur les patientes et le personnel : ce point de vue original, nourri de cette immense empathie qui la sépare de ses collègues, fait toute la richesse du roman. À mesure qu’elle ouvre les chambres sur une patiente assignée à résidence, un pédiatre acariâtre, un déni de grossesse, une femme en morceaux ou une mère épanouie s’ouvrent les portes de sa mémoire.

Un personnage fragile et fort, luttant contre les fantômes de son passé.

Béatrice a été danseuse nue, s’épanouissant dans la lumière des projecteurs et dans le regard des autres, au son du violon de son amant Gabor. Quand le spectacle n’a plus rencontré le succès, au bout de quelques mois dans un appartement, à boire et ruminer, Gabor est parti, laissant la narratrice seule avec deux enfants. Béatrice a dû devenir normale, trouver un emploi.

Julie Bonnie décrit la visite quotidienne des chambres avec un style réaliste, cru, mêlant les souvenirs du passé de danseuse de Béatrice, grâce à des envolées lyriques au gré des émotions de la jeune femme.

Après s’être endormie à côté d’une patiente qui meurt, elle est accusée et arrêtée puis relâchée. Elle a appelé Paolo, avec qui Gabor avait fondé la troupe, et quitte avec lui la maternité, pour ne plus y revenir.

Voici un livre qui libère une voix unique, grâce à un récit percutant. Malgré des scènes émouvantes, parfois dures, voire choquantes, Chambre 2 est un livre profondément humain, révélant peurs, souffrances mais aussi joies et miracles, un roman comme on les aime, de ceux qui nous hantent longtemps après les avoir refermés.julie bonnie

(Chambre 2, Julie Bonnie, Belfond,  29 août 2013)

Leur premier baiser 2

fleurs roses

Quand elle y repense aujourd’hui, à ce fameux premier baiser, celui qu’on n’oublie jamais, qui vous marque pour toujours, un léger sourire anime son visage.

Car la scène, vue avec tant d’années de recul, possède un côté aussi touchant que risible, presque ridicule même. Elle revoit son amie Valentine qui a joué les entremetteuses, alliée avec son petit-ami Benjamin, lui-même le meilleur ami de celui qui allait lui offrir ce souvenir éternel.

Ils ont dansé quelques slows, maladroits, gênés, ils savaient ce qui les attendait, impatients et terrifiés à la fois. Lui avait déjà une petite-amie, partie en classe de nature à ce moment-là. Mais cela ne les dérangeait aucunement, ni elle, ni lui, ni le couple qui a tout fait pour les rapprocher.

Et le rapprochement, furtif, eut lieu. Valentine lui glissa à l’oreille « Il t’attend aux toilettes ». Elle s’y rendit, les joues en feu, le cœur battant, les jambes lourdes. Aucun mot ne fut échangé. Des lèvres effleurées. Et ce fut tout.

Jusqu’aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, elle ressent encore très clairement l’émoi provoqué par ce quart de seconde de contact. Les fameux papillons dans le ventre, le temps qui s’arrête, la gêne, après.

C’était pour lui aussi une première fois, elle le sentit, il était aussi novice qu’elle en la matière. Elle sortit la première des toilettes, il la suivit peu après. Ils n’osaient se regarder, encore moins se toucher.

Ils ne se reverraient que le lundi, à l’école. Il avait changé d’avis et envoyé un autre de ses amis, Sébastien, annoncer que c’était fini. Elle en fut plus étonnée que peinée. Fini ? Avant même d’avoir commencé ?

Sa toute première histoire sentimentale et, déjà, cette perplexité face aux réactions masculines.

Leur premier baiser

Le tout premier a été échangé en mars, au milieu des années 1990, un samedi soir, lors d’une boum. Chez Violaine, qui habitait la même rue qu’elle et chez qui ils allaient tous les deux déjeuner le jeudi une fois par mois, selon cet ingénieux système de « mini cantine » instauré par leurs mères. Ainsi les quatre enfants qui avaient déjà la chance de partager la même classe et le même quartier pouvaient également partager un repas par semaine. Elle avait fini par se résigner à cette obligation sociale décrétée avant l’heure par les parents trop contents d’être libres trois midis par mois, enfin, libres, de toute façon d’habitude c’était la baby-sitter qui s’y collait. Mais cela leur donnait le sentiment d’œuvrer pour la cause de leur enfant et son épanouissement.

Ce baiser, son premier, elle s’en souvient parfaitement, il avait été aussi relaté dans son journal intime, qu’elle relit régulièrement avec tendresse et nostalgie. Cette enfant l’émeut, elle a toujours une sensation étrange de vertige quand elle opère ce voyage dans le temps, dans son propre passé, pourtant pas si lointain.

À l’époque la vie semblait si facile, elle ne se posait pas autant de questions. Ses parents étaient encore mariés, ne se disputaient pas encore aussi souvent et violemment que lors des dernières années avant leur divorce. Elle allait à l’école, récoltait de bonnes notes, prenait des cours de danse et de dessin, avait une meilleure amie, plein de copines, une grande sœur et un petit frère, ses quatre grands-parents (deux sont morts depuis).

Leur rencontre 4

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Il arrive en cours d’année, au début du deuxième semestre, un soir de février.

Elle ne fait pas attention à lui, trop concentrée sur son dessin, trop avide de profiter de chaque minute de ces petites deux heures qui représentent une parenthèse d’évasion dans son quotidien studieux de lycéenne, qui rêve déjà d’intégrer une classe préparatoire littéraire.

C’est le prof qui joue les entremetteurs sans le savoir en conseillant au nouvel élève de lui emprunter un pinceau.

Ils se connaissent en fait, ils ont été en maternelle ensemble, puis en primaire où ils ont été amoureux, brièvement mais assez pour que cela les ait marqués tous deux.

Ils avaient à peine dix ans quand ils ont échangé leur premier baiser, événement important dans la vie de chacun.

Leur rencontre 3

coquelicots

Il a lui-même eu la chance de croiser très tôt un professeur passionné, devenu au bout de quelques mois son maître, son mentor. Depuis, il n’a de cesse de rendre ce qu’on lui a offert, d’insuffler passion, émotion, d’ouvrir les yeux et d’élargir l’horizon, de guider ses élèves dans son univers peuplé de silhouettes habitées, d’animaux sauvages et de constellations lointaines qu’il leur fait toucher du doigt en les esquissant par de grands gestes fiévreux.

Il secoue la tête pour sortir de sa rêverie et revenir à l’atelier. Le cours touche à sa fin. Il a décidé de ne pas la brusquer, de l’approcher à tâtons. Il a senti sa réserve, son manque de confiance, son innocence. Il sait que, face à celle qu’il considère comme une biche apeurée, il va lui falloir faire preuve de tact, de douceur, il pense même tendresse.

Lou lui rappelle ce modèle dont il était tombé fou amoureux. Il avait quinze ans, elle vingt-deux, et tout les séparait.

Encore si jeune, innocent, il avait bien sûr vécu quelques amourettes, embrassé du bout des lèvres quelques camarades, rêvé d’aller plus loin, d’oser aventurer une main timide, de caresser ces corps qui s’éveillaient comme lui au désir. Mais au moment de son premier cours de dessin de nu, ou « modèle vivant » comme on l’appelle aussi, il ne s’était encore jamais tenu aussi près d’un corps de femme, entièrement nu, vulnérable, offert aux regards, cru, entier, si semblable mais à la fois si différent des corps impudiques qu’il avait longuement observés dans des magazines.

Leur rencontre 2

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Il a déjà rencontré ce phénomène plusieurs fois au cours de sa carrière et pourtant il ressent à chaque fois la même émotion. Car il sait quel rôle il doit jouer face à ce talent qui s’ignore. Celui de l’accoucheur. Gagner sa confiance, l’apprivoiser, l’approcher, la séduire sans l’effaroucher, la flatter sans l’étourdir.

À bientôt cinquante-six ans, Frédéric en a vu passer des élèves, et parmi les centaines, les milliers de jeunes gens sérieux, appliqués, besogneux parfois, il se rappelle parfaitement les rares diamants bruts qu’il a aidés à se révéler. Son père était bijoutier et il aime comparer son travail de professeur à cette tâche si précise et empreinte d’humilité du tailleur de pierres précieuses.

Quelques-uns ont persévéré, en ont fait leur métier. Il a assisté avec une fierté contenue et pudique mais réelle à leurs vernissages et expositions ; d’autres ont brusquement tout arrêté, sont « rentrés dans le rang », le plus souvent en raison de pressions familiales. La vie d’artiste, de bohême, les rares rentrées d’argent, le manque d’assurance en des jours meilleurs, effraie. Il est bien placé pour le savoir.

Qu’en sera-t-il pour cette jeune fille au regard brûlant, qu’il observe en cachette avec une impatience croissante, alors qu’elle plisse les paupières, éclipsant l’espace d’un instant ses yeux bruns tachés de paillettes d’or, pour évaluer l’ombre qui dessine le corps du modèle allongé sur l’estrade ?

Parviendra-t-il à la mener en douceur, à lui faire découvrir à son rythme, sans la brusquer, sa vocation ?

Il se souvient avec nostalgie de son propre parcours, il y a plus de quarante ans aujourd’hui. Ses premiers carnets, ses premiers rêves de gloire.

L’Île des oubliés, Victoria Hislop (Livre de Poche, avril 2013)

Que vous lézardiez sur la plage ou profitiez d’un rayon de soleil à une terrasse de café, plongez-vous sans tarder dans mon coup de cœur de l’été.

Une saga familiale que vous ne pourrez plus lâcher

L’Île des oubliés, premier roman de Victoria Hislop, diplômée de littérature anglaise à Oxford, a été vendu à plus de 2 millions d’exemplaires et traduit dans 25 pays. N’attendez plus pour succomber à cette histoire d’amour déchirante qui retrace le destin dramatique de trois générations de femmes crétoises.

Décor idyllique et accents tragiques : fatum et suspense

L’été s’achève sur la côte nord de la Crète. Alexis, étudiante anglaise de 25 ans, débarque à Plaka pour enquêter sur le passé de sa mère, Sophia. Pourquoi n’est-elle jamais revenue dans son village natal depuis son mariage et son installation en Angleterre ? Pourquoi a-t-elle gardé si longtemps le secret sur ses origines ? Alexis découvre face au village l’île de Spinalonga, qui abrita la dernière léproserie d’Europe : c’est là que de 1903 à 1957 ont été parqués des centaines de pestiférés. « Ce n’est pas une histoire à écouter le soir, avant d’aller se coucher », lui confie d’emblée Fotini, une amie de sa mère. Au fur et à mesure qu’Alexis découvre les mystères que recèle cette île, elle comprend pourquoi sa mère a si violemment rompu avec son passé. Elle ne sortira pas indemne de ce voyage, et le lecteur non plus.

Un best-seller international bouleversant

Le roman de Victoria Hislop est resté plus de 15 semaines dans les classements des meilleures ventes en France. On comprend vite pourquoi : une fois qu’on se plonge dans cette saga familiale poignante, on ne peut plus la lâcher. Voici un récit vraiment émouvant, comme on en trouve peu, qui nous ramène à l’essentiel : l’amour et la vie sont plus forts que toutes les circonstances, aussi extraordinaires soient-elles. Si vous aimez voyager, dans le temps et l’espace, laissez-vous embarquer pour la Grèce du vingtième siècle au gré des joies et des peines d’une famille marquée par la maladie, l’adultère et la passion.

 

Lîle-des-oubliés-Victoria-Hislop(L’Île des oubliés, Victoria Hislop, Les Escales, 2012 ; Le Livre de Poche, 2013)