Un vendredi chargé

Réveil avant 9h, départ programmé avant la demie, direction Lamarck.

Je me demande si c’est la fête du bizarre ce matin, à voir les chiens et leurs propriétaires.

Changement à Pigalle, la ligne 2 présente autant de cas étranges que la 12.

Au gré des stations, Blanche, montées et descentes, Rome, regards échangés, croisés, évités, Villiers, en un ballet corporel et oculaire qui semble soigneusement répété (parfois je me crois dans une caméra cachée, un clip  ou pire un remake de la vie de ce pauvre Truman, pris au piège depuis sa naissance dans une émission dont il est le héros à son insu), je me rends compte que je vais avoir du retard. Pas grand-chose, 5 minutes, mais je sais que mon rendez-vous est déjà arrivé, avec 20 minutes d’avance. Alors je triche un peu et annonce 4 stations (il en reste 5 sur les 8).

Monceau, Courcelles, le wagon se vide, se remplit, les chaises musicales se jouent ici sans musique. Ternes, et enfin, sortie enfin à Charles de Gaulle.

J’essaie de ne pas me tromper de direction, je trouve rapidement la bonne rue, suivant le flot de Japonais qui se dirigent via l’écran de leurs appareils photo et caméras, c’est vrai qu’une rue presque vide, quelques voitures et passants, c’est un reportage palpitant.

Numéro 47 j’y suis. Étrange endroit que je découvre… Tu ne devineras jamais où je me trouve alors, et seras sûrement étonné de savoir que je fréquente très peu ces temples de la beauté. Car oui, s’il faut l’avouer : ma mère me traîne ce matin chez le coiffeur, pire, son coiffeur. Des mois qu’elle me tanne, elle a enfin dégainé l’argument ultime : le mariage de ma sœur dans un mois.

Me voilà donc entre des mains soit disant expertes qui pourtant ne savent toujours pas régler l’eau à la bonne température, ni couper seulement les quelques centimètres précisément spécifiés. Quelques minutes de papotage léger plus tard (et une addition salée mais aux frais maternels), nous revoilà dans la rue, ou plutôt l’avenue.

Direction la bouche de métro la plus proche, Charles-de-Gaulle donc, une autre épreuve nous attend. Ligne 1 cette fois, direction Saint-Paul. Malmenées au gré des freinages brusques, qui m’étonnent toujours autant dans les transports en commun, nous débattons du fait que je sais que le coiffeur a trop coupé. Cette conversation sera reprise en boucle plusieurs fois, car l’une comme l’autre campe sur sa position. (J’aurai enfin gain de cause le lendemain matin, face au miroir, constatant qu’en effet cette mèche qui frise davantage n’aurait pas dû être autant raccourcie, ce que bien sûr le coiffeur avait admis et affirmé, ou comment prendre le client pour un abruti.)

Saint-Paul nous voilà, direction la rue Saint-Antoine, pour une quête vestimentaire.

Ne pas reprendre la vendeuse et ses fautes de français qui me donnent des frissons, tout comme j’ai su rester stoïque face au babillage de l’artiste capillaire et le récit de ses aventures sentimentalo-sexuelles.

Dix essayages plus tard le graal de la robe enfin chèrement acquis, avec sa veste « qui fait chic et qu’on peut porter en toutes occasions », nous opérons un détour vers le village Saint-Paul où se cache une modiste experte en chapeaux et autres bibis.

Après vérification auprès d’une amie les bons tuyaux je trouve la dite échoppe. Essayages à nouveau, difficile de faire comprendre ce que j’ai en tête pour ce qui viendra se nicher sur cette dernière.

Détour par une galerie tenue par une amie de ma mère, babillage sur ce que chacune est devenue trente ans plus tard, sur qui voit qui, que font les enfants, comment va Machine, tu te souviens, ah oui, ah bon Machin est parti là faire ça ?

Pause déjeuner au soleil, serveur particulièrement mal embouché. Une soupe de petits pois, une salade et un steak de thon plus tard, direction le Verger de Saint-Paul avec son petit chef désagréable qui règne sur ses étals.

Puis le boulanger, la bonne odeur qui semble peu naturelle, ses clientes déterminées à ne pas se faire doubler car le sens de la file c’est celui-ci, une micro baguette à plus d’un euro, espérons qu’elle en soit digne.

Retour sous terre, la 1 à nouveau. Une place se libère, je la laisse à mon aînée, manque de me casser la figure car mes mains sont prises par mes sacs (une veste, la robe étant en cours de détachage, et des cerises, les premières, de France madame, vous m’en direz des nouvelles). Nos chemins se séparent à Concorde, ma mère continue son chemin et je m’en vais prendre la 12.

Lamarck, retour au point de départ.

Il est presque 15 heures, je suis épuisée, je n’ose calculer combien ma mère a dépensé en une matinée. D’autant que ma journée de travail ne fait que commencer.

Un arrêt au tabac, un autre à la librairie puis à l’épicerie. Plaisir simple et chaque jour savouré de demander des nouvelles aux commerçants aimables, rien à voir avec ceux du Marais.

Me voici enfin rentrée chez moi. Quelques minutes pour respirer puis, ordinateur allumé, le labeur peut commencer.

« Les Feuilles mortes », Jacques Prévert

Oh, je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux quand nous étions amis.
Dans ce temps-là, la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Tu vois je n’ai pas oublié.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi,
Et le vent du nord les emporte,
Dans la nuit froide de l’oubli.
Tu vois, je n’ai pas oublié
La chanson que tu me chantais.

C’est une chanson, qui nous ressemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Nous vivions, tous les deux ensemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Et la vie sépare ceux qui s’aiment
Tout doucement, sans faire de bruit.
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.
Nous vivions, tous les deux ensemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Et la vie sépare ceux qui s’aiment
Tout doucement, sans faire de bruit.
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
Sourit toujours et remercie la vie
Je t’aimais tant, tu étais si jolie,
Comment veux-tu que je t’oublie ?
En ce temps-là, la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
Tu étais ma plus douce amie
Mais je n’ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantais
Toujours, toujours je l’entendrai !

« La Nuit en vérité », Véronique Olmi, Albin Michel, août 2013

Mon dernier coup de cœur de la rentrée : La Nuit en vérité, un roman sombre et lumineux à la fois, dur mais plein d’espoir.

Véronique Olmi met en scène un couple fusionnel : un enfant trop rond, trop doux, trop rêveur, harcelé par ses camarades, et sa mère, une jeune Russe à qui de riches propriétaires ont confié un immense appartement dans le premier arrondissement de Paris. À charge pour elle de tenir impeccables les différentes pièces inoccupées pour le retour des propriétaires, susceptibles de revenir d’une destination lointaine à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

Les tourments de l’enfant qui se veut invisible

Enzo, 12 ans, adore sa mère, la jeune et belle Liouba, et vit un cauchemar au collège où ses condisciples l’ont pris pour cible. Trop gros, trop introverti, il rêve de s’échapper de la réalité et y parvient parfois. Quitter ce quotidien, cet appartement trop grand, ce collège hostile, ce corps gras. Enzo s’échappe par la lecture ou la promenade dans Paris, lors de passages magnifiques sur l’enfant et la ville. Enzo s’échappe aussi grâce aux visites d’un fantôme : un très jeune soldat victime de la guerre de 14-18. Dans des scènes superbement écrites, le lecteur voyage, en rêve, aux côtés de l’enfant, remontant le temps, découvrant les tranchées, rencontrant son ancêtre russe.

Un touchant portrait d’enfant

La nuit en véritéVoici un roman envoûtant, émouvant, dans lequel on se laisse porter au gré des pensées de l’enfant, qui oscille entre enfance et adolescence, vulnérabilité et courage, amour et mépris pour cette mère si jeune, si différente des autres, trop différente, comme lui.

À travers la description de cette relation aussi forte que fragile entre une mère trop jeune et un fils au seuil de l’adolescence, qui vivent chacun à leur façon l’expérience de l’exclusion et de la détresse intérieure, Véronique Olmi parvient à toujours garder un parfait équilibre entre la brutalité, l’émotion et la retenue.

La romancière mêle avec talent le réalisme le plus trivial et le fantastique, ou du moins l’onirique. Elle traduit avec sensibilité la tension de ce duo précaire, dévoile les rêves d’un garçon qui veut fuir son quotidien, la solitude d’une jeune mère célibataire, composant une échappée belle dans le temps et l’espace. Un roman magique, qui laisse dans son sillage un souvenir marquant et une émotion durable.

« Concerto pour la main morte », Olivier Bleys, Albin Michel, août 2013

Concerto pour la main morte, Olivier Bleys

Découvrez vite le nouveau roman d’Olivier Bleys : un joyeux voyage qui mêle un pianiste raté, une forêt enchantée, des séances d’hypnose, une sorcière de village, des relents d’Union soviétique et un ex-cosmonaute devenu ermite. Un ouvrage léger que l’on se plaît à lire en ce mois de sept[nov]embre.

Un roman initiatique aux allures de conte philosophique

Dans ce texte à la frontière du récit et de la fable, Olivier Bleys nous plonge au cœur de la forêt sibérienne, sur les bords du Iénissei : à Mourava, hameau perdu, tout est misérable, crasseux, écrasé par la nature implacable. Dans cet univers maussade où les villageois préfèrent se morfondre sur leur triste sort en s’enivrant de vodka artisanale, un seul homme reste sobre. Vladimir Golovkine, homme des bois de 65 ans, n’a qu’un rêve : prendre le bateau pour rejoindre la grande ville en amont du fleuve. Alors qu’il tente de monter sur le dernier bateau avant l’hiver, il voit débarquer un Français qui traîne un piano derrière lui.

Concerto pour la main morteColin Cherbaux est un concertiste raté dont la main droite refuse d’obéir dès qu’il se met à jouer un concerto de Rachmaninov réputé pour sa difficulté. Une amitié se noue entre les deux hommes. Le visiteur raconte son histoire à Vladimir, qui va tout faire pour aider « Kolincherbo ».

Avec ce Concerto pour la main morte, Olivier Bleys compose un roman poétique et profondément humain. Une histoire de rencontres, d’amitiés, où l’incongru et l’absurde côtoient l’étrange, l’insaisissable, le mystère.

Un livre envoûtant, plein de joie et d’amitié

Histoire de vodka et de magie, de musique, de blessures, d’amitié et d’entraide, ce livre aussi sérieux que drôle nous invite à cultiver la joie plutôt que la tristesse. Bleys nous présente des personnages attachants, blessés, solitaires mais surtout pleins d’espoir, dans cet hommage à l’amitié simple et profonde, à la guérison et à la renaissance.

Grâce à un style à la fois réaliste et empreint de magie, une écriture rythmée, un humour débridé qui surgit au détour d’une phrase, le romancier nous entraîne dans un univers poétique où le tragique rencontre l’absurde.

Même si Bleys peint la rudesse, la pauvreté, l’isolement, il cultive avant tout la joie, célèbre les bonheurs simples et nous offre une incontestable leçon de vie. Une fois ce roman léger refermé, on se sent comme apaisé, se réveillant d’un joli rêve.

« La Nostalgie heureuse », Amélie Nothomb, Albin Michel, août 2013

Fidèle au poste depuis plus de 20 ans, la romancière belge livre son roman de la rentrée, le vingt-deuxième. Elle y raconte son retour au Japon, au printemps 2012, à l’occasion du tournage d’un documentaire. Elle y a vécu les cinq premières années de sa vie et a grandi en pensant qu’elle était japonaise. Cela fait seize ans qu’elle n’y a pas mis les pieds.

« Tout ce que l’on aime devient une fiction. La première des miennes fut le Japon. A l’âge de cinq ans, quand on m’en arracha, je commençai à me le raconter. Très vite, les lacunes de mon récit me gênèrent. Que pouvais-je dire du pays que j’avais cru connaître et qui, au fil des années, s’éloignait de mon corps et de ma tête ? »

Un voyage sur les traces de l’enfance

Dans ce court récit, l’auteur livre ses impressions, ce qui se joue sous la surface d’un visage impassible et que les images ne montreront pas : l’émotion, la peur, le doute, le vertige, la tristesse, toute la valse des émotions mêlées lors des retrouvailles avec des lieux et des personnes qui vivaient jusqu’alors dans sa mémoire.

« Qu’est-ce qu’une caméra peut percevoir de ce qui se passe en moi ? Elle capte les remous à la surface du lac. Je reste dans mes grands fonds, là où aucune lumière n’arrive jamais. »

Elle retrouve sa nounou, dans une scène très émouvante, puis le fiancé de ses 20 ans. Elle arpente les paysages frappés par le tsunami, cherche des traces sur les lieux où elle a vécu enfant. Tout a changé mais quelques infimes détails subsistent. Amélie Nothomb se livre avec une honnêteté absolue, que ses lecteurs connaissent : elle avoue avec franchise les pensées les plus honteuses, pose les questions les plus intimes, dévoile les émotions les plus profondes.

Un récit intime et touchant

Ce qui m’a émue La Nostalgie heureusedans ce texte, qui ressemble plus à un récit de voyage qu’à un roman, c’est le dévoilement de cet exercice périlleux du retour sur les traces de l’enfance, que nous avons tous vécu. Qu’est-ce qui a le plus changé : les lieux ou nous ?

« Plus un chagrin est banal, plus il est sérieux. Tout le monde connaît cette expérience cruelle : découvrir que les lieux sacrés de la haute enfance ont été profanés, qu’ils n’ont pas été jugés dignes d’être préservés et que c’est normal, voilà. »

Amélie Nothomb sait trouver les mots pour convoquer des émotions complexes, avec sensibilité et humour, dire cet écart tragique entre ce qui a été et ce qui n’est plus mais vivra toujours en nous. Ce roman nous fait réfléchir, nous touche, nous fait sourire. La romancière réussit avec élégance à maintenir un équilibre entre tragédie et légèreté, passé et présent, enfance et maturité.

On referme le livre avec une certaine tristesse, cette « nostalgie heureuse » qu’elle décrit si bien, mais aussi et surtout avec une réelle impatience : celle de devoir attendre le prochain Nothomb, qui ne manquera pas de sortir, l’automne prochain.

Le fils de Sam Green, Sibylle Grimbert

Le-fils-de-Sam-GreenEt si Bernard Madoff avait eu un fils, travaillant à ses côtés, plus au moins au courant de ses fraudes financières, qu’aurait-il eu à dire pour sa défense ? Sybille Grimbert a choisi d’aborder par le biais du roman une affaire dont on a copieusement parlé dans les médias.

Un puissant financier américain entraîne les membres de sa famille dans ses vastes escroqueries. Alors qu’il prend conscience des méfaits perpétrés par son père, le fils de Sam Green se demande s’il a été victime ou complice. Cette analyse intime d’un scandale financier lui donne un nouvel éclairage et nous renvoie à nos jugements hâtifs.

Le portrait d’une société américaine affairiste où un self man peut atteindre des sommets, avant de connaître une terrible chute

Sam Green, roi de Wall Street, admiré et courtisé, a offert à son fils une enfance et une adolescence dorées. Mais lorsque commence le récit, mené par ce trentenaire promis à un avenir brillant, le roi est tombé, pour escroquerie, le nom adulé devenant aussitôt synonyme de honte et de haine. Le roman nous dévoile les coulisses d’une arnaque magistrale, tout en interrogeant la difficulté d’être le « fils de », surtout lorsque le père possède l’aura d’un escroc de grande envergure.

Cet examen de conscience du fils imaginé d’un double de Bernard Madoff, tiraillé entre doutes, colère, culpabilité, révolte, rejet du mensonge et de la dissimulation, nous touche, nous révolte. On passe du mépris pour ce monde sans scrupules à la pitié pour cet homme qui subit l’effondrement de sa vie et de ses repères. On rit jaune en découvrant cet univers privilégié, cette jeunesse insouciante, à l’abri de tout problème mais surtout en dehors de la réalité, complètement démuni quand cette dernière la rattrape.

Un roman percutant, inattendu, aussi tranchant que contemporain

On se laisse embarquer dans cette confession d’une crise de confiance et d’identité, où un fils analyse sa famille, son milieu, et son père, homme taciturne à la fois effacé et omniprésent, personnage assez fascinant de duplicité et de cynisme. Sybille Grimbert parvient à nous rendre ces personnages aussi détestables que touchants, en exposant sans aucune concession les faiblesses et compromissions, les hypocrisies et complaisances, les petits arrangements avec la morale. On en vient à se demander : et moi, qu’aurais-je fait ?

 

(Anne Carrière, 22 août 2013)

Jason Murphy, Paul Fournel

livre-jason-murphyQue vous aimiez la littérature américaine, la littérature tout court, suivez Paul Fournel dans ce voyage aux allures d’enquête littéraire.

De Paris à San Francisco, un éditeur et une étudiante se mettent en quête d’un manuscrit inédit de Jason Murphy, auteur méconnu de la Beat Generation, qui aurait écrit un roman sur un rouleau avant Jack Kerouac.

Meunier, éditeur parisien, obsédé par le coup littéraire que représente la publication d’un tel inédit, est prêt à utiliser tous les moyens. Quant à Madeleine, étudiante à la Sorbonne, elle effectue des recherches sur le poète. On suit l’enquête des personnages, l’un à la recherche de la fortune et de la gloire, avide de reconnaissance et de richesse, et l’autre désirant percer le mystère de ce poète et de son époque. Le lecteur comprend vite qu’en réalité ils sont tous en quête d’eux-mêmes.

Voyage au bout de la nuit américaine

Avec ce roman composite, rythmé, plein d’humour et de jeu sur les mots et la langue, Paul Fournel nous entraîne dans une passionnante enquête littéraire, tout en nous faisant découvrir une époque et ses artistes. Il donne vie à Jason Murphy, cet obscur poète vagabond qui vient hanter Madeleine et la bouscule dans son confort. Ce fantôme nous invite à nous replonger dans les œuvres de ces hommes qui aimaient boire, fumer, conduire, vivre à cent à l’heure. Ils ont brûlé leur jeunesse mais ont laissé derrière eux un testament littéraire unique.

(Jason Murphy, Paul Fournel, P.O.L, 22 août 2013)

Muette, Eric Pessan

MuetteDans son septième roman qui résonne comme un hymne à la liberté, Eric Passan nous invite à suivre une adolescente mal dans sa peau et incomprise par son entourage : pour tenter d’échapper au monde, elle choisit de fuguer. Ce roman, tout à la fois terrible, troublant et poétique, ne vous laissera pas indifférent.

« Muette, c’est juste une question de silence, d’extrême retenue et de regard qu’il n’est jamais possible d’accrocher. »

Enfant non désirée, Muette vit avec des parents qui la supportent à peine. Elle décide de profiter du début de l’été pour fuguer. Sa fuite ne ressemble pas à celle des séries télévisées : pas de chiens qui aboient sur sa trace, pas d’hélicoptère, pas de militaires et bénévoles qui quadrillent un périmètre bien défini. Non, le départ de Muette se fait dans l’indifférence complète, à l’image de sa vie. « Muette s’est enfuie le plus normalement du monde, en préparant son sac, en glissant à l’intérieur un pain de cinq cents grammes, deux fromages, plusieurs paquets de gâteaux secs, trois litres d’eau, des vêtements propres, sa trousse de toilette, et en refermant à clé la porte de sa maison. »

Une touchante tranche de vie

La voilà partie vers son refuge secret, une grange abandonnée, sa cabane, où elle se réfugie depuis l’enfance, à seulement une heure de marche de chez elle, suffisamment isolée pour faire le point. La narration est très fluide et cinématographique. On suit Muette dans ses pensées et sa métamorphose physique et mentale. Elle passe quelques jours au cœur de la forêt, en totale communion avec la nature. De nombreux passages décrivent la nature au gré des errances de Muette, dans la forêt, au bord d’un cours d’eau ou à l’orée d’une ville. Ces descriptions sont toujours vivantes, sensibles, au plus près des émotions et pensées du personnage. Muette, jusque-là enfermée dans sa chambre, entend jouir de la « vraie vie ». Cette (re)découverte d’elle-même passe par le contact charnel avec la nature. Dans des scènes très réussies, elle devient un animal aux sens redoublés, instinctive, vivante et sauvage.

Un beau portrait de jeune fille

Entre une mère aux réflexions acides et un père indifférent, la jeune fille ne supporte plus le quotidien qui l’étouffe. Refermée sur elle-même, sa mémoire est envahie de pensées, de voix haïes. « Du brouhaha de ses pensées s’échappent les échos de phrases, de cris anciens ou de souffles irrités. Elle aimerait bien savoir fermer son cerveau comme l’on rabat ses paupières – off – Se couper un peu, se glisser dans le silence le plus complet, connaître le répit. »

Elle, « le symbole de rien », s’abandonne à ses pensées. « Les souvenirs l’assaillent et quelque chose cède en elle, elle les laisse venir, elle renonce temporairement à lutter, elle est épuisée de se compter parmi ses propres adversaires. Ce n’est pas renoncer, elle se console, c’est juste vider le trop plein. » Muette fuit les mots qui l’ont tant blessée, mais « des phrases s’accrochent aux chevilles bien plus sauvagement que ne le ferait la mâchoire d’un chien errant ». L’auteur sait écouter les silences, nous faire entendre le vacarme dans la tête de son personnage, absorber la souffrance d’une adolescente qui n’en peut plus.

Un texte riche par ses mystères gardés entiers

On sent qu’un secret affleure, un événement qui l’a bouleversée, qui est encore douloureux. On comprend qu’elle a voulu raconter mais on ne l’a pas crue et même traitée de menteuse. On ne saura pas de quoi il s’agit, même si on devine, un peu. Autour de Muette on capte des bribes d’une histoire familiale lourde : des rumeurs sur sa mère, qui a quitté l’école en seconde car elle était enceinte, une légende à propos de sa grand-mère qui serait morte de chagrin d’avoir eu « une fille pareille ». Muette a d’ailleurs failli naître entre deux tombes, le jour de l’enterrement de cette grand-mère dont elle porte le prénom sans l’avoir connue.

Les gendarmes finissent par la trouver, déshydratée, fiévreuse, et la ramènent à ses parents. Tout au long du trajet elle délire en imaginant des retrouvailles heureuses. Son père reste silencieux, quant à sa mère, elle lâche seulement un terrible « Ma pauvre fille, tu es folle ». Muette profite d’un moment d’inattention pour s’enfuir à nouveau.

Une fine analyse de l’adolescence

Eric Pessan aborde avec sensibilité l’adolescence et ses douleurs, sa révolte face au monde, ses guerres, ses crimes, ses injustices. Il nous livre un roman original dans sa forme, qui mêle les pensées de Muette et les paroles qu’elle a l’habitude d’entendre. De la solitude et du mutisme de l’adolescente, le romancier fait une force, parce que : « il y a des histoires qui ne peuvent pas se dire. Parce que les mots n’existent pas pour les raconter. Les mots ne feraient que les affaiblir ou les banaliser. Les mots ne feraient qu’effleurer la surface de l’histoire, sans rien pouvoir atteindre de ses strates innombrables. »

Impossible de ne pas être touché par cette jeune fille d’une extrême sensibilité qui vacille et souffre face aux atrocités commises par les hommes, face à son quotidien dénué d’attention et d’amour. Se réfugier dans le silence de la nature est la seule solution qu’elle a trouvée pour enfin s’éloigner des personnes qui l’empêchent de rêver et l’enferment dans leur monde alors qu’elle n’a qu’une envie : être libre. C’est d’ailleurs sur une fin ouverte à l’imagination que nous quittons la jeune fille : rattrapée, ramenée dans son foyer, elle s’échappe aussitôt. Vers où ? À vous de l’accompagner et d’inventer la suite.

(Muette, Eric Pessan, Albin Michel, 21 août 2013)