Muette, Eric Pessan

MuetteDans son septième roman qui résonne comme un hymne à la liberté, Eric Passan nous invite à suivre une adolescente mal dans sa peau et incomprise par son entourage : pour tenter d’échapper au monde, elle choisit de fuguer. Ce roman, tout à la fois terrible, troublant et poétique, ne vous laissera pas indifférent.

« Muette, c’est juste une question de silence, d’extrême retenue et de regard qu’il n’est jamais possible d’accrocher. »

Enfant non désirée, Muette vit avec des parents qui la supportent à peine. Elle décide de profiter du début de l’été pour fuguer. Sa fuite ne ressemble pas à celle des séries télévisées : pas de chiens qui aboient sur sa trace, pas d’hélicoptère, pas de militaires et bénévoles qui quadrillent un périmètre bien défini. Non, le départ de Muette se fait dans l’indifférence complète, à l’image de sa vie. « Muette s’est enfuie le plus normalement du monde, en préparant son sac, en glissant à l’intérieur un pain de cinq cents grammes, deux fromages, plusieurs paquets de gâteaux secs, trois litres d’eau, des vêtements propres, sa trousse de toilette, et en refermant à clé la porte de sa maison. »

Une touchante tranche de vie

La voilà partie vers son refuge secret, une grange abandonnée, sa cabane, où elle se réfugie depuis l’enfance, à seulement une heure de marche de chez elle, suffisamment isolée pour faire le point. La narration est très fluide et cinématographique. On suit Muette dans ses pensées et sa métamorphose physique et mentale. Elle passe quelques jours au cœur de la forêt, en totale communion avec la nature. De nombreux passages décrivent la nature au gré des errances de Muette, dans la forêt, au bord d’un cours d’eau ou à l’orée d’une ville. Ces descriptions sont toujours vivantes, sensibles, au plus près des émotions et pensées du personnage. Muette, jusque-là enfermée dans sa chambre, entend jouir de la « vraie vie ». Cette (re)découverte d’elle-même passe par le contact charnel avec la nature. Dans des scènes très réussies, elle devient un animal aux sens redoublés, instinctive, vivante et sauvage.

Un beau portrait de jeune fille

Entre une mère aux réflexions acides et un père indifférent, la jeune fille ne supporte plus le quotidien qui l’étouffe. Refermée sur elle-même, sa mémoire est envahie de pensées, de voix haïes. « Du brouhaha de ses pensées s’échappent les échos de phrases, de cris anciens ou de souffles irrités. Elle aimerait bien savoir fermer son cerveau comme l’on rabat ses paupières – off – Se couper un peu, se glisser dans le silence le plus complet, connaître le répit. »

Elle, « le symbole de rien », s’abandonne à ses pensées. « Les souvenirs l’assaillent et quelque chose cède en elle, elle les laisse venir, elle renonce temporairement à lutter, elle est épuisée de se compter parmi ses propres adversaires. Ce n’est pas renoncer, elle se console, c’est juste vider le trop plein. » Muette fuit les mots qui l’ont tant blessée, mais « des phrases s’accrochent aux chevilles bien plus sauvagement que ne le ferait la mâchoire d’un chien errant ». L’auteur sait écouter les silences, nous faire entendre le vacarme dans la tête de son personnage, absorber la souffrance d’une adolescente qui n’en peut plus.

Un texte riche par ses mystères gardés entiers

On sent qu’un secret affleure, un événement qui l’a bouleversée, qui est encore douloureux. On comprend qu’elle a voulu raconter mais on ne l’a pas crue et même traitée de menteuse. On ne saura pas de quoi il s’agit, même si on devine, un peu. Autour de Muette on capte des bribes d’une histoire familiale lourde : des rumeurs sur sa mère, qui a quitté l’école en seconde car elle était enceinte, une légende à propos de sa grand-mère qui serait morte de chagrin d’avoir eu « une fille pareille ». Muette a d’ailleurs failli naître entre deux tombes, le jour de l’enterrement de cette grand-mère dont elle porte le prénom sans l’avoir connue.

Les gendarmes finissent par la trouver, déshydratée, fiévreuse, et la ramènent à ses parents. Tout au long du trajet elle délire en imaginant des retrouvailles heureuses. Son père reste silencieux, quant à sa mère, elle lâche seulement un terrible « Ma pauvre fille, tu es folle ». Muette profite d’un moment d’inattention pour s’enfuir à nouveau.

Une fine analyse de l’adolescence

Eric Pessan aborde avec sensibilité l’adolescence et ses douleurs, sa révolte face au monde, ses guerres, ses crimes, ses injustices. Il nous livre un roman original dans sa forme, qui mêle les pensées de Muette et les paroles qu’elle a l’habitude d’entendre. De la solitude et du mutisme de l’adolescente, le romancier fait une force, parce que : « il y a des histoires qui ne peuvent pas se dire. Parce que les mots n’existent pas pour les raconter. Les mots ne feraient que les affaiblir ou les banaliser. Les mots ne feraient qu’effleurer la surface de l’histoire, sans rien pouvoir atteindre de ses strates innombrables. »

Impossible de ne pas être touché par cette jeune fille d’une extrême sensibilité qui vacille et souffre face aux atrocités commises par les hommes, face à son quotidien dénué d’attention et d’amour. Se réfugier dans le silence de la nature est la seule solution qu’elle a trouvée pour enfin s’éloigner des personnes qui l’empêchent de rêver et l’enferment dans leur monde alors qu’elle n’a qu’une envie : être libre. C’est d’ailleurs sur une fin ouverte à l’imagination que nous quittons la jeune fille : rattrapée, ramenée dans son foyer, elle s’échappe aussitôt. Vers où ? À vous de l’accompagner et d’inventer la suite.

(Muette, Eric Pessan, Albin Michel, 21 août 2013)

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