Kinderzimmer, Valentine Goby

Une femme jeune, enceinte, confrontée à l’horreur d’un camp de concentration nazi : voilà le contexte de ce roman bouleversant, le huitième de Valentine Goby.

Un roman aussi troublant qu’obsédant

kinderzimmer couvEn 1944, Mila, 22 ans, arrêtée pour faits de Résistance, est condamnée à la déportation. Le camp de concentration de Ravensbrück compte alors plus de 40 000 femmes venues de toute l’Europe. Mila raconte la découverte d’un univers inimaginable, à la fois en dehors du monde mais pourtant bel et bien conçu par et pour des hommes. Le lecteur découvre avec elle au quotidien l’horreur des camps : l’appel à 3 h 30 du matin, la saleté et la puanteur insoutenables, les infections aux noms barbares qui emportent les femmes les unes après les autres, la faim, le froid, les coups et les punitions permanents. Mais il y a aussi l’amitié, le partage et l’espoir, qui donnent chaque jour la force de continuer à vivre.

Mila doit tenir pour deux, avec un secret lourd à porter : elle est enceinte. Comprenant qu’aucune faiblesse n’est tolérée, elle décide de cacher son état le plus longtemps possible, aidée d’autres détenues. Elle apprend alors que sur ce lieu de mort se trouve une anomalie : la Kinderzimmer, pièce dévolue aux nourrissons, un point de lumière dans les ténèbres. Dans cet effroyable présent la jeune femme survit, donne la vie, la perpétue malgré tout.

« Un roman grave, mais un roman de la lumière »

La romancière déploie une écriture sans fausse pudeur, parfois dépouillée et glaciale – à l’image du camp –, parfois poétique et bouleversante. Elle sait alterner habilement les rythmes, les émotions (peur, découragement, tendresse, espoir, révolte), les langues, afin de nous entraîner dans un univers de mort, d’inhumanité, d’horreur. Elle maintient sans cesse un équilibre précaire entre ombre et lumière, désespoir total et foi inébranlable en la vie, brutalité et solidarité, néant et absolu.

Dans un univers inhumain, c’est le courage que Valentine Goby a choisi de nous montrer. Elle confie avoir voulu souligner « le contraste saisissant entre l’effroi objectif de la situation de ces femmes, et la lumière vibrante de leur regard sur ce même lieu, qui n’était pas un lieu hors du monde, qui était une vie, un lieu de la vie ordinaire ». Faire d’un camp d’extermination un lieu de vie malgré tout : voici la force incroyable de ses femmes, et celle de la romancière.

Ce roman est bouleversant, aussi humain qu’inhumain, atroce que plein d’espoir, sombre que lumineux. Voici donc « un roman grave, mais un roman de la lumière », comme le dit si bien l’auteure. Kinderzimmer est un roman éprouvant, extrêmement dérangeant, qui vous saisit, vous tétanise, vous tient en haleine de la première à la dernière page. Je ne le conseille pas à un lecteur trop sensible, car ce texte déstabilise, bouleverse, tout autant qu’il émeut et fait réfléchir.

Qui mieux que l’auteure pour parler de cet ouvrage ?

« J’ai longuement réfléchi avant d’entreprendre le roman de cette histoire folle, de cette anomalie dans les ténèbres qu’a été la Kinderzimmer. Comme beaucoup d’écrivains depuis la deuxième guerre mondiale, je me pose la question du droit du romancier à s’emparer de l’Histoire, particulièrement aigüe quand il s’agit de la déportation. […] Tant d’histoires ne tiendront bientôt plus qu’à notre volonté de ne pas oublier. J’ai voulu montrer le contraste saisissant entre l’effroi objectif de la situation de ces femmes, et la lumière vibrante de leur regard sur ce même lieu, qui n’était pas un lieu hors du monde, qui était une vie, un lieu de la vie ordinaire. Cette conviction n’a pas sauvé beaucoup d’enfants, mais elle a sauvé des femmes, en leur laissant, comme le souligne Robert Antelme, la dignité inhérente à l’espèce humaine. […] La chambre des enfants, la Kinderzimmer, semble une anomalie spectaculaire dans le camp de femmes de Ravensbrück, qui fut un lieu de destruction, d’avilissement, de mort. C’était un point de lumière dans les ténèbres, où la vie s’épuisait à son tour, le plus souvent, mais résistait un temps à sa façon, et se perpétuait : on y croyait, on croyait que c’était possible. Cette pouponnière affirmait radicalement que survivre, ce serait abolir la frontière entre le dedans et le dehors du camp. Envisager le camp comme un lieu de la vie ordinaire, être aveugle aux barbelés. Et donc, se laver, se coiffer, continuer à apprendre, à rire, à chanter, à se nourrir et même, à mettre au monde, à élever des enfants ; à faire comme si. J’ai écrit ce roman pour cela, dire ce courage fou à regarder le camp non comme un territoire hors du monde, mais comme une partie de lui. »

Une des nombreuses critiques élogieuses :

« Il y a de la rage, du dégoût, de la violence sous la plume de Valentine Goby. De l’admiration aussi. Elle fait le récit parallèle de l’horreur et du courage de ces mères. De cet héroïsme qui se traduit « par l’accomplissement des gestes minuscules du quotidien dans le camp, et dans ce soin donné aux plus fragiles, les nourrissons, pour qu’ils fassent eux aussi leur travail d’humain, qui est de ne pas mourir avant la mort ». Si le sujet du roman est d’une puissance indéniable, il ne faut pas oublier de noter la qualité déchirante de son écriture. Avec une fluidité virtuose, Valentine Goby enchaîne les images, faisant chanter ou trembler d’effroi les mots de la langue française et tantôt allemande. Et si une inquiétude sourde traverse tout le fil de ce récit ancré dans un présent figé, une vraie lumière y creuse aussi son chemin. Un roman aussi troublant qu’obsédant. » Le Matin Dimanche (Suisse)

(Kinderzimmer, Valentine Goby Actes Sud, août 2013)