« Le Dilemme du prisonnier », Richard Powers (le cherche midi, septembre 2013)

Ce roman américain est un de mes derniers gros coups de coeur, voici des extraits de critiques parues dans la presse, en attendant mon avis :

L’Express/Lire

« Récemment traduit, le deuxième ouvrage de l’Américain remonte aux sources de sa verve créatrice. 

Écrire en revendiquant le prestigieux héritage du « grand roman américain », voilà la tâche à laquelle s’est attelé Richard Powers : son œuvre à la fois réaliste et visionnaire est une véritable encyclopédie de son temps et de son pays, un pays qu’elle reflète dans toutes ses dimensions – historiques et sociologiques, politiques et anthropologiques, affectives et culturelles –, tout en mêlant constamment les destins individuels et le devenir collectif afin de ne pas sombrer dans la démonstration didactique. […]

Avec Le Dilemme du prisonnier, publié en 1988 aux États-Unis, nous découvrons le deuxième roman de Powers, un interlude très intimiste et partiellement autobiographique. Au cœur du récit, un homme qui est le sosie du père de Powers : Eddie Hobson, chef de famille merveilleusement excentrique qui pourrait sortir d’une fantasy à la Lewis Carroll. Ancien soldat – il a perdu un frère à la guerre –, ex-prof d’histoire dans l’Illinois, ce docteur Jekyll né en 1926 dissimule constamment son vrai visage en ne s’adressant à sa progéniture que par énigmes, des joutes oratoires et quotidiennes où ses quatre enfants sont éduqués à grands renforts de jeux d’esprit, de casse-tête mentaux et autres devinettes sibyllines.

Mais au-delà des confidences sur ce père dont Powers allait s’inspirer dans ses futurs romans, Le Dilemme du prisonnier est un précieux portrait de l’Amérique […]. Un livre certes mineur sous la plume de Powers, mais indispensable pour découvrir l’une des sources de son inspiration.

« La République des livres », Pierre Assouline

« Le pacte faustien de Richard Powers

Son nouveau roman est en fait la traduction française assez tardive de son deuxième livre paru à l’origine en 1988. Powers avait 28 ans, il vivait à Amsterdam et avait le sentiment d’avoir écrit un roman très européen. C’est un portrait drôle et pathétique de l’Amérique durant la seconde guerre mondiale à travers la chronique douce-amère d’une famille légèrement dysfonctionnelle de DeKalb County, Illinois, et l’impact de l’Histoire en marche sur les aléas de sa vie quotidienne. […] c’est le personnage du père, Eddie Hobson, inventeur d’une réalité parallèle, ou si vous préférez un réel alternatif, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils déroutent, qui est le plus troublant. Sa relation avec ses quatre enfants est touchante, et ce n’est parce qu’il communique avec eux par codes et jeux d’esprit. L’empathie se renforce autour de cet homme qui entoure son Mal (est-il une victime collatérale de la radioactivité ?) d’une chape de silence. D’autant que l’auteur ne le dissimule pas : ce livre est un monument élevé à la mémoire d’un père malade […].

Une telle intrigue, parfaitement maîtrisée, ne serait que prenante si le personnage du père ne la rendait poignante, dès l’entame que l’on croirait échappée de “The Tree of life”, le film de Terence Malick : allongés sur la pelouse du jardin de leur maison malgré le froid sec de novembre, les enfants reposant la tête comme des chiots sur le corps immense du père, tandis que celui-ci leur raconte les constellations, le doigt tendu vers l’infini, avant de s’immerger lui-même dans son néant intérieur…

Ses précédents romans en témoignent avec brio, qu’il s’agisse de “Trois fermiers s’en vont au bal” (2004), “Le Temps où nous chantions” (2006), ou “La Chambre aux échos” (2008), le plus remarquable avec Richard Powers, ce n’est pas seulement son intelligence de romancier mais l’habileté de son échafaudage. On ne voit rien des rouages de la machine romanesque, on se doute bien que la documentation  est impeccable, on se souvient qu’il a l’habitude de construire son récit autour d’un thème musical, mais on oublie tout cela tant c’est minutieusement agencé. D’autant que le roman de formation ne lui est qu’un cheval de Troie pour entraîner dans des univers plus complexes et moins attendus, tous noués d’une manière ou d’une autre autour du rapport entre l’individu et l’Histoire, notamment celle des sciences.

Son écriture a ceci de particulier qu’elle est toujours très précise sans jamais céder un pouce de son ambition poétique ou de sa fascination pour l’irrationnel. Powers est un artiste qui ne renonce à rien de ce qui a fait de lui un cérébral. On dira que sa froide virtuosité est de celles qui nous tiennent à distance au lieu de susciter l’empathie, mais non. Au fur et à mesure que l’on pénètre dans la complexité de ses histoires, on a l’impression de s’enfoncer dans des sables mouvants au sein d’un monde qui nous était familier mais qui nous paraît bizarrement étranger, ce qui est le but recherché. À la fin, le lecteur se demande s’il est ce que les autres croient qu’il est. Comme l’auteur et ses personnages. Un auteur d’une curiosité inépuisable et monomaniaque, actuellement concentrée sur les arbres… Troublant ô combien. Je est un autre ? On n’en sort pas. À vrai dire, on ne cherche pas à en sortir tant Richard Powers s’affirme de roman en roman comme l’un des écrivains américains les plus inventifs de sa génération. »

Le Figaro

« Quand Richard Powers se lance dans l’écriture du Dilemme du prisonnier, il a 26 ans. Il a perdu son père, et cette perte l’obsède, il voudrait la transfigurer dans un roman. C’est ainsi qu’est né Eddie Hobson. Enseignant, père de quatre enfants (plus un cinquième, qui raconte l’histoire, et qui n’est autre que Richard Powers), marié à la douce Ailene. Il vit à De Kalb, Illinois, dans une maison identique aux centaines d’autres qui peuplent la ville, une maison blanche avec un toit en pente et une véranda à moustiquaire. De Kalb est une bourgade sans histoire, aimable, elle est pourtant le berceau d’un outil redoutable : le fil barbelé.

Cette anecdote illustre à merveille la phrase préférée d’Eddie Hobson : il y a plus en nous que nous ne le soupçonnons. Cet adage vaut pour les êtres humains, les villes, les maisons blanches aux toits en pente, et enfin les livres comme Le Dilemme du prisonnier, une œuvre gigogne.

Le roman s’ouvre sur une réunion de famille. Eddie est au plus mal et ses enfants se sont rendus à ses côtés. Depuis des années, il souffre d’hallucinations, de crises qu’il a toujours refusé de faire diagnostiquer. Cette maladie est un mystère bourdonnant, un secret dont on bavarde constamment, sans doute pour ne pas avoir à le percer. Chez les Hobson, le langage – et plus particulièrement les jeux de mots, spécialité du père – est à la fois un refuge et un écran. Il protège, distrait, de ce que la réalité comporte de plus effrayant.Page après page, l’écrivain nous mène à la rencontre de ce secret, dissimulé sous des strates d’histoires et de joutes verbales, et de l’homme qui le porte. Comme souvent chez le mélomane Powers, le roman est construit comme un concerto, un dialogue entre plusieurs voix narratives, plusieurs temporalités. C’est une façon de montrer que le destin individuel d’un être fait partie d’une somme de destins, bien plus vastes.

Et en effet, on va découvrir que la maladie d’Eddie Hobson n’est rien de moins que l’empreinte qu’a laissée l’Amérique en lui marchant dessus. Pour le comprendre, Powers nous entraîne dans les allées de l’exposition universelle de New York en 1939, il nous raconte l’entrée en guerre des États-Unis, la fougue patriotique de Walt Disney, qui participa à l’effort national en distrayant les foules, l’internement systématique de tous les citoyens américains d’origine japonaise. Dans chacun de ses tableaux – des morceaux de l’histoire américaine que Powers rend passionnants – se promène la petite et fragile figure d’Eddie Hobson. Il perdra un frère au combat, et beaucoup plus lors du premier essai nucléaire de l’histoire, à Alamogordo, au Nouveau-Mexique. Abîmé par la guerre, Eddie Hobson se retranche dans un monde parallèle, fait d’astuces, de devinettes, d’histoires, qu’il transmet à ses enfants. Walt Disney appellerait cela de “la poussière de fées”, pour consoler des camps, des bombardements et de cette étrange maladie qui a frappé Eddie. Richard Powers a un autre mot pour ça, tout aussi merveilleux : roman. »

Le Nouvel Observateur

«“Il y a plus en chacun de nous qu’aucun ne le soupçonne.” C’est la clé de ce roman, le récit d’un homme et de sa famille des années 1940 aux années 1980. Une quête du bonheur entre Walt Disney, essais nucléaires, guerre mondiale et “La vie est belle”, entre énigme familiale et épopée historique.

C’est l’histoire d’un père qui accable sa progéniture de questions sur le pourquoi du comment. Pour ce professeur d’histoire, tout est matière à jeux de mots, contrepèteries, devinettes Carambar et blagues de toute nature. Bien des années plus tard, son fils Richard a cherché à ressusciter la figure de ce père attachant et énigmatique dans un roman familial qui offre un éclairage passionnant sur les origines de son travail d’écrivain et sur la maturation d’une œuvre considérée aujourd’hui comme l’une des plus importantes aux États-Unis.

Le Dilemme du prisonnier a été écrit il y a près de 30 ans. Vous vous souvenez de votre état d’esprit à l’époque ? Pour les besoins de la publication française, il m’a fallu me replonger dans ce livre qui m’était devenu presque étranger. Je l’ai écrit quand j’avais 28 ans. J’en ai 56. À l’époque, j’habitais aux Pays-Bas. C’est un livre très européen. Je l’écrirais très différemment maintenant. Mais c’est la raison pour laquelle je suis très content de l’avoir écrit, parce que je ne saurais plus le faire de cette manière.

Mais on a l’impression que tout est déjà là, les thèmes et le pouvoir d’évocation. C’est vrai. L’histoire m’a toujours obsédé. Le premier livre que j’ai écrit traite de la Première Guerre mondiale. Celui-ci parle de la Seconde, et le sujet de mon troisième était la guerre froide. Mon entrée en littérature est donc aussi une tentative de raconter le siècle au travers de ces trois moments majeurs. Mais on pourrait repérer également la fascination pour la science et la technologie, pour l’art, et mon intérêt pour cette question qui me taraude depuis toujours : qu’est-ce qu’un individu ? Où est la frontière entre vie privée et vie publique ? Comment interagissent le minuscule et le gigantesque, l’individuel et le collectif ? […]

Votre famille était obsédée par le pouvoir du langage. Vous n’êtes pas devenu écrivain par hasard… Dans ma famille, le pouvoir des mots était perçu comme essentiel. On jouait aux cartes, on faisait des blagues, on chantait des chansons, on faisait des jeux de mots sans arrêt. C’était dingue. En revanche, on ne savait pas exprimer les émotions. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’en éprouvait pas ! En tout cas, pour quelqu’un qui se destinait à l’écriture, c’était le terrain d’entraînement idéal.

Pensez-vous que votre travail a gagné en simplicité avec le temps ? La différence entre mes premiers livres et mes derniers est globalement la suivante : dans les premiers romans, on sent une fascination pour la forme, la structure et l’innovation. Dans mes ouvrages plus récents, j’ai essayé, je crois, d’aboutir à un résultat plus séduisant selon les canons de la narration traditionnelle. Mais que va-t-il se passer ensuite ? En ce moment, je suis complètement obsédé par les arbres. La curiosité est, à vrai dire, mon vilain défaut. Je me réveille le matin et je sais que je vais passer des heures à aller au plus profond dans la matière qui m’intéresse. La musique, la nature, la biologie, la génétique, l’histoire américaine : tous ces sujets sont pour moi des centres d’intérêt inépuisables.

Le Monde : « Magnifique portrait de père sur fond de famille dysfonctionnelle »

ELLE

« Biologie, histoire, technologie… Aucun domaine pointu n’effraie Richard Powers. Romancier ambitieux, mais généreux, il sait hisser son lecteur jusqu’aux sommets étincelants de son intelligence. Rencontre à l’occasion de la parution française du “Dilemme du prisonnier”, œuvre de jeunesse qui fait le lit de ses obsessions et donne les clés de sa curiosité encyclopédique. Scène inaugurale : allongé dans l’herbe, un père initie ses quatre enfants aux mystères du ciel. “Ce père, c’était le mien, secret, mais intarissable quand il s’agissait de nous éveiller. Tout était prétexte à leçons, QCM, jeux de mots”, se souvient, amusé, Richard Powers. Dans le giron de ce puits de savoir, il fait des études de physique, puis se tourne vers l’informatique, avant que ne s’opère sa conversion littéraire. “J’étais si frustré d’avoir dû choisir. L’écriture a ceci de merveilleux qu’elle permet de vivre deux années dans la peau d’un généticien, et les trois suivantes dans celle d’un neurologue.” Parce que ses centres d’intérêt sont multiples et rarement explorés par le roman, les médias, friands de raccourcis, aiment à le présenter comme un écrivain geek. L’auteur de “La Chambre aux échos” n’a pourtant rien d’un Professeur Nimbus intimidant. Arborant le look juvénile des éternels étudiants, il défend les liens étroits entre l’univers scientifique et la littérature. “On ne comprend rien si l’on ne ressent pas. Les chercheurs savent bien tout ce que les découvertes ont de romanesque. ” Pour s’en convaincre, il faut accorder à Richard Powers le bénéfice du temps. Denrée rare aujourd’hui. “L’attention est le défi de l’écrivain contemporain. J’essaie de stimuler toutes les régions du cerveau pour que l’on goûte le plaisir de les sentir résonner. Comme dans une symphonie.” Le tempo est si crucial pour l’auteur du “Temps où nous chantions” qu’il dicte ses livres. “La musique parle aux sens, aux muscles. Elle nous ramène à un temps primitif : avant les mots, avant les idées.” Elle sera aussi le battement de son prochain roman, centré sur un compositeur en crise existentielle. L’art, la culture sont les remparts de Richard Powers. Sans doute sont-ils dérisoires. Mais ils changent notre regard. Dans le sillage de cet écrivain prodigieux, le brouillard auquel la vie ressemble parfois s’estompe, et le monde se fait limpide. »

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« Si… » Rudyard Kipling

Rudyard Kipling

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être que penseur ;
Si tu sais être dur, sans jamais être en rage,
Si tu sais être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral et pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois les Dieux la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme mon fils !

Ce poème fut écrit en 1910, à l’intention de son fils, John, alors âgé de 12 ans. John mourut lors de la Première Guerre mondiale.

« Les Filles de l’ouragan », Joyce Maynard (Philippe Rey 2012, 10/18 2013)

les filles de l'ouraganAvant de lire ma critique, en cours d’élaboration, voici celles parues dans la presse :

Le magazine littéraire

« The Good Daughters, « les bonnes filles », c’est le titre du dernier roman de Joyce Maynard. Elle y aborde les thèmes qui lui sont chers et qu’elle traite depuis longtemps sous forme d’articles et d’essais dans la presse américaine : le couple, la famille, la vie domestique.

La traductrice a choisi pour titre Les Filles de l’ouragan, car le livre s’ouvre sur un événement matriciel, une nuit de tempête pendant laquelle deux fillettes sont conçues. Nées le même jour, elles appartiennent à deux familles américaines différentes mais typiques, les Plank et les Dickerson.

La première, rurale et conservatrice, est installée depuis des générations dans une ferme du New Hampshire. La mère trapue et puritaine élève ses cinq filles, tandis que le père s’occupe de l’élevage et de la culture des fraises c’est l’autre sens du titre, daughters désignant aussi en anglais botanique les stolons, ou fils de fraisiers.

La seconde est bohème, conduite tant bien que mal par une mère artiste, belle et talentueuse, et un père velléitaire et paumé qui brinquebale son foyer d’un bout à l’autre des États-Unis. « Ça fait drôle de grandir dans une famille où il semble que ce serait plutôt aux adultes de grandir. […] Ils étaient tellement absorbés par eux-mêmes que parfois ils paraissaient oublier qu’ils avaient des enfants. »

De ces terreaux contrastés poussent donc deux plantes, Ruth et Dana, qui prêtent alternativement leur voix à une narration pointilliste, égrenant 50 années de leur existence. Chaque période est effleurée en quelques pages, détaillant des fragments de vies discrètes et minuscules, parfois articulées sur la grande histoire de la nation, le concert de Woodstock ou l’assassinat de Kennedy. L’une se passionne pour la botanique et s’installe dans une ferme avec sa compagne. L’autre peint, vit une relation torride avec le frère Dickerson dans une cabane au Canada puis se stabilise dans un mariage plus raisonnable. […] Les Filles de l’ouragan, c’est comme « La vie est un long fleuve tranquille », mais dénuée de toute dimension burlesque. Les secrets de famille, exhumés sur la fin, ont plutôt un parfum sulfureux d’adultère et d’inceste, mais toujours suggérés avec une retenue fine et élégante. Qu’il s’agisse du secret de son idylle avec Salinger ou du mystère patiemment dévoilé dans ce roman-là, Joyce Maynard sait toujours gommer les aspérités du scandale et draper le chaos d’une familiarité banale. »

Télérama

« Enfilade de chapitres brefs et intenses, comme les rares moments de liberté que s’offrent les deux héroïnes du titre, ce r­oman est un jeu de ricochet. Il rebondit à la surface des choses avec une vitesse et une viva­cité infinies. Il cogne et s’emballe, en fuite et en rogne.

Nées un même jour des années 1950, dans le même village désar­genté du New Hampshire, neuf mois après avoir été conçues par une nuit d’ouragan, Ruth et Dana n’ont rien en commun. Leurs familles entretiennent artificiellement des relations, sous prétexte d’une gémellité que les fillettes rejettent. Même après le déménagement du clan de Dana, les liens se renforcent, invisibles, encombrants, jusqu’à devenir bâillons.

Comment se défaire de l’influence néfaste d’autrui, comment se débarrasser des cordes qui vous ligotent dès la naissance ? Joyce Maynard propose de filer. Après le vertigineux huis clos de Long Week-end, qui racontait la prise d’otage d’une mère et de son fils, elle s’évade, court, respire, dans un roman qui coule de 1950 à nos jours. Le temps s’envole, et les aspirations des personnages aussi, tant la vie est pleine de fausses promesses. Carrières ratées, amours avortées, amitiés biaisées : tout ne serait que faux-semblants dans ces existences miteuses, si les êtres ne savaient pas fermer les yeux pour profiter de la beauté de l’instant.

Joyce Maynard a l’art de la pirouette, seule parade face à la cruauté du sort. Jamais elle ne s’appesantit sur les sensations, jamais elle ne donne dans la d­issection psychologique. De l’homosexualité féminine à la drogue, en passant par le puritanisme et la liberté d’entreprendre, elle parvient à aborder mille thèmes tout en restant à la superficie des êtres, par pudeur, par légèreté. Chez elle, l’ellipse n’est pas dissimulation, mais simplement accélération, pour devancer le destin. Tant pis si le dénouement de son histoire est cousu de fil blanc. Reste la griserie de la course, le plaisir du survol. Vues de loin, les trajectoires de ses personnages dessinent de belles arabesques. »

Jacques Prévert, « Fleurs et couronnes », « Paroles », 1946

pensées

Homme
Tu as regardé la plus triste la plus morne de toutes les fleurs de la terre
Et comme aux autres fleurs tu lui as donné un nom
Tu l’as appelée Pensée.
Pensée
C’était comme on dit bien observé
Bien pensé
Et ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais
Tu les as appelées immortelles…
C’était bien fait pour elles…
Mais le lilas tu l’as appelé lilas
Lilas c’était tout à fait ça
Lilas… Lilas…
Aux marguerites tu as donné un nom de femme
Ou bien aux femmes tu as donné un nom de fleur
C’est pareil.
L’essentiel c’était que ce soit joli
Que ça fasse plaisir…
Enfin tu as donné les noms simples à toutes les fleurs simples
Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
À côté des vieux chiens mouillés
À côte des vieux matelas éventrés
À côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l’as appelée soleil
… Soleil…
Hélas! hélas! hélas et beaucoup de fois hélas !
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents…
Une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière
Ils se promènent en regardant par terre
Et ils pensent au ciel
Ils pensent… Ils pensent… ils n’arrêtent pas de penser…
Ils ne peuvent plus aimer les véritables fleurs vivantes
Ils aiment les fleurs fanées les fleurs séchées
Les immortelles et les pensées
Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets
Ils se traînent
À grand-peine
Dans les marécages du passé
Et ils traînent… ils traînent leurs chaînes
Et ils traînent les pieds au pas cadencé…
Ils avancent à grand-peine
Enlisés dans leurs Champs-Élysées
Et ils chantent à tue-tête la chanson mortuaire
Oui ils chantent
À tue-tête
Mais tout ce qui est mort dans leur tête
Pour rien au monde ils ne voudraient l’enlever
Parce que
Dans leur tête
Pousse la fleur sacrée
La sale maigre petite fleur
La fleur malade
La fleur aigre
La fleur toujours fanée
La fleur personnelle…
… La pensée…

« Les Petits Blancs, un voyage dans la France d’en bas », Aymeric Patricot

« C’est avec pudeur qu’on utilise, en France, l’expression petit blanc, si l’on devine ce qu’elle recouvre, on n’aime pas la définir. »

Voici une admirable enquête sur les « petits Blancs » en France. Les Américains utilisent, pour désigner ces oubliés du progrès social, méprisés d’être plus pauvres encore que les Noirs ou les Latinos, l’expression white trash. Aymeric Patricot s’est demandé si, dans la France métissée d’aujourd’hui, on se vivait comme un « déchet blanc ».

S’éloignant des préjugés qui empêchent de s’intéresser à ces hommes et ces femmes, jeunes, moins jeunes, ouvriers, agriculteurs, lycéens, sans-abris, résignés ou pleins d’espoir, Aymeric Patricot est allé à leur rencontre.

Un projet nuancé

« Sans vouloir faire œuvre de sociologie, cette série de portraits a pour seule ambition d’esquisser en creux une réalité en partie occultée de la société française, avec ses traits pathétiques, ses tentations détestables, mais ses grandeurs aussi. […] Il s’agit de dessiner comme un territoire culturel avec ses beautés propres, ses touches émouvantes comme ses horreurs, les clichés qu’il véhicule et ceux qu’il suscite. »

Récits, analyses, portraits, conversations libres, approfondies, sans tabou : il trace le tableau précis et vivant d’une réalité plus diverse que l’idée qu’on en a, une réalité certes brutale, parfois cynique, souvent désespérée, mais qu’éclairent la générosité et la lucidité de certains de ses interlocuteurs. Il aborde en neuf chapitres clairs et passionnants les anciennes et nouvelles misères, la haine de soi et des autres, la solidarité et le mépris, l’entraide et le rejet. Avec cette série de portraits, Aymeric Patricot entend esquisser une réalité en partie occultée de la société française, et témoigner de la richesse de ces regards, au-delà des clichés, de la haine et du ressentiment.

ImageUn ouvrage entre enquête journalistique et essai, vraiment bien fait, clair, documenté, varié, traitant une problématique complexe et nuancée mais surtout passionnante et bien présentée. Un essai il est vrai parfois sombre et un peu désespérant mais avant tout percutant, actuel et lucide.

Ce que j’ai aimé :

Un style clair, de la pédagogie, une réelle envie de faire réfléchir sur des faits, dès l’introduction, puis à travers les témoignages et des analyses historiques, politiques ou sociales.

Dialogues et analyses s’alternent avec habileté, dans un tableau général d’une partie de la société que l’on connaît mal et dont l’on parle peu, avec des descriptions de lieux, d’habitats, des hommes et femmes qui y vivent.

Une vaste documentation, une réflexion concrète, nourrie de rencontres, de dialogues.

Des récits percutants, émouvants, surprenants.

La réelle humilité de l’auteur qui s’interroge sur son propre cas (p. 91/93).

Aymeric Patricot, diplômé d’HEC et de l’EHESS, agrégé de lettres, est professeur en banlieue parisienne. Il a publié trois romans, Azima la rouge (Flammarion, 2006), Suicide Girls (Léo Scheer, 2010), L’Homme qui frappait les femmes (Léo Scheer, 2013) et un essai, Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard, 2011).

Les Petits Blancs, un voyage dans la France d’en bas, Aymeric Patricot, Plein jour, octobre 2013

Les Anges meurent de nos blessures, Yasmina Khadra

« Il avait pour lui une candeur déconcertante et un direct du gauche foudroyant. Il connut la misère et la gloire, mais seul l’amour des femmes parvint à combler sa soif d’absolu. De l’ascension à la chute, le destin hors du commun d’un jeune prodige adulé par les foules, poussé au crime par un malentendu. »

Dans une superbe évocation de l’Algérie de l’entre-deux-guerres, belle et misérable à la fois, Khadra met en scène, plus qu’une éducation sentimentale, le parcours obstiné d’un homme qui n’a jamais cessé de rester fidèle à ses principes, et qui ne souhaitait rien de plus, au fond, que maîtriser son destin.

« Je m’appelle Turambo et, à l’aube, on viendra me chercher. » Ainsi commence le dernier roman de Yasmina Khadra : nous sommes en juin 1937, le narrateur, 27 ans, condamné à mort, attend son exécution. Khadra déroule ensuite le fil de l’existence de cet antihéros, de son enfance démunie à ce destin funeste.

Un récit aussi tragique que plein d’humour et d’espoir

Turambo, né dans l’Algérie coloniale des années 1920, habite avec sa famille dans un bidonville. Son destin est écrit d’avance : il sera misérable. Obligé de rapporter de l’argent, il ne peut pourtant garder un travail plus de quelques jours. Au cours de ses pérégrinations, il apprend la violence et la dureté de la vie. L’espoir renaît lorsque son oncle leur trouve un logement à Oran. Le jeune homme passe son temps à déambuler et à contempler la ville où se mêlent les cultures arabe, gitane et européenne. Turambo rencontre Gino, jeune Italien juif qui devient son meilleur ami. Entre un oncle toxique, une mère soumise et un père à moitié fou, la famille n’est jamais un refuge. Un jour, son crochet du gauche lui vaut d’être repéré par un entraîneur de boxe. Une nouvelle vie commence pour lui. Ses succès sur le ring lui apportent gloire et argent.

Une saga menée de main de maître à un rythme trépidant

KhadraVoici un roman puissant, hommage à l’Algérie des années 1920 à 1960. De la première phrase à la dernière, l’écrivain maintient une énergie prodigieuse. Il confirme son talent de conteur grâce à un style travaillé, des dialogues savoureux, des scènes fortes, des descriptions vivantes de l’Algérie et une belle galerie de portraits.

Khadra s’attache particulièrement au parcours sentimental de son jeune héros, qui nourrit d’abord une passion secrète pour sa cousine Nora, qui sera mariée à un riche inconnu. Aïda, une prostituée, l’initie ensuite aux plaisirs de la chair et refuse de l’épouser. À 23 ans, il tombe fou amoureux d’Irène, jeune femme divorcée, indépendante et fière. Bientôt la boxe devient un obstacle entre eux. Turambo fait tout pour ne pas la décevoir mais, happé par un monde dont il maîtrise mal les codes, le prix à payer est fort.

En contant le destin de Turambo, le romancier nous parle de l’extrême pauvreté d’un pays, des relations complexes entre musulmans, juifs et colons, de la force du destin et des amours impossibles. Ce roman s’inscrit dans la lignée algérienne de Ce que le jour doit à la nuit : même décor, même destin grandiose et tragique d’un enfant d’Oran. D’une vie simple et d’un personnage sincère, l’auteur fait une épopée, menée de main de maître à un rythme trépidant, qui saura vous transporter dans le temps et vous émouvoir.

« D’une plume aussi vive que poétique, Khadra conte la lutte ultime d’un brave homme pour rester fidèle à ses convictions. À travers le récit de cette éducation sentimentale contrariée, l’auteur pose la question du choix et de la responsabilité de chacun. Il signe un roman aux accents plus romantiques que moralisateurs. L’amour de l’humanité est au cœur de chacune de ses lignes. » Le Matin Dimanche (Suisse)

« Entre roman d’initiation et fresque historique […]. Boxeur au cœur simple, ce Turambo va connaître une ascension, depuis la fange d’un camp de réfugiés, aussi fulgurante que sa chute. […] De sa vie, Khadra fait une épopée, contée dans une langue crue, dense et colorée, au cœur de l’Oran des années 1920, sa douceur de vivre, ses souks et ses caïds. Dans cet univers ­romanesque, tel celui de la pègre sous la Prohibition, elle oppose un certain rêve algérien à la chape sociale coloniale française, sans jamais perdre le fil humaniste qui tisse son œuvre. » La Vie

(Les Anges meurent de nos blessures, Yasmina Khadra, Julliard, août 2013)