« Le Dilemme du prisonnier », Richard Powers (le cherche midi, septembre 2013)

Ce roman américain est un de mes derniers gros coups de coeur, voici des extraits de critiques parues dans la presse, en attendant mon avis :

L’Express/Lire

« Récemment traduit, le deuxième ouvrage de l’Américain remonte aux sources de sa verve créatrice. 

Écrire en revendiquant le prestigieux héritage du « grand roman américain », voilà la tâche à laquelle s’est attelé Richard Powers : son œuvre à la fois réaliste et visionnaire est une véritable encyclopédie de son temps et de son pays, un pays qu’elle reflète dans toutes ses dimensions – historiques et sociologiques, politiques et anthropologiques, affectives et culturelles –, tout en mêlant constamment les destins individuels et le devenir collectif afin de ne pas sombrer dans la démonstration didactique. […]

Avec Le Dilemme du prisonnier, publié en 1988 aux États-Unis, nous découvrons le deuxième roman de Powers, un interlude très intimiste et partiellement autobiographique. Au cœur du récit, un homme qui est le sosie du père de Powers : Eddie Hobson, chef de famille merveilleusement excentrique qui pourrait sortir d’une fantasy à la Lewis Carroll. Ancien soldat – il a perdu un frère à la guerre –, ex-prof d’histoire dans l’Illinois, ce docteur Jekyll né en 1926 dissimule constamment son vrai visage en ne s’adressant à sa progéniture que par énigmes, des joutes oratoires et quotidiennes où ses quatre enfants sont éduqués à grands renforts de jeux d’esprit, de casse-tête mentaux et autres devinettes sibyllines.

Mais au-delà des confidences sur ce père dont Powers allait s’inspirer dans ses futurs romans, Le Dilemme du prisonnier est un précieux portrait de l’Amérique […]. Un livre certes mineur sous la plume de Powers, mais indispensable pour découvrir l’une des sources de son inspiration.

« La République des livres », Pierre Assouline

« Le pacte faustien de Richard Powers

Son nouveau roman est en fait la traduction française assez tardive de son deuxième livre paru à l’origine en 1988. Powers avait 28 ans, il vivait à Amsterdam et avait le sentiment d’avoir écrit un roman très européen. C’est un portrait drôle et pathétique de l’Amérique durant la seconde guerre mondiale à travers la chronique douce-amère d’une famille légèrement dysfonctionnelle de DeKalb County, Illinois, et l’impact de l’Histoire en marche sur les aléas de sa vie quotidienne. […] c’est le personnage du père, Eddie Hobson, inventeur d’une réalité parallèle, ou si vous préférez un réel alternatif, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils déroutent, qui est le plus troublant. Sa relation avec ses quatre enfants est touchante, et ce n’est parce qu’il communique avec eux par codes et jeux d’esprit. L’empathie se renforce autour de cet homme qui entoure son Mal (est-il une victime collatérale de la radioactivité ?) d’une chape de silence. D’autant que l’auteur ne le dissimule pas : ce livre est un monument élevé à la mémoire d’un père malade […].

Une telle intrigue, parfaitement maîtrisée, ne serait que prenante si le personnage du père ne la rendait poignante, dès l’entame que l’on croirait échappée de “The Tree of life”, le film de Terence Malick : allongés sur la pelouse du jardin de leur maison malgré le froid sec de novembre, les enfants reposant la tête comme des chiots sur le corps immense du père, tandis que celui-ci leur raconte les constellations, le doigt tendu vers l’infini, avant de s’immerger lui-même dans son néant intérieur…

Ses précédents romans en témoignent avec brio, qu’il s’agisse de “Trois fermiers s’en vont au bal” (2004), “Le Temps où nous chantions” (2006), ou “La Chambre aux échos” (2008), le plus remarquable avec Richard Powers, ce n’est pas seulement son intelligence de romancier mais l’habileté de son échafaudage. On ne voit rien des rouages de la machine romanesque, on se doute bien que la documentation  est impeccable, on se souvient qu’il a l’habitude de construire son récit autour d’un thème musical, mais on oublie tout cela tant c’est minutieusement agencé. D’autant que le roman de formation ne lui est qu’un cheval de Troie pour entraîner dans des univers plus complexes et moins attendus, tous noués d’une manière ou d’une autre autour du rapport entre l’individu et l’Histoire, notamment celle des sciences.

Son écriture a ceci de particulier qu’elle est toujours très précise sans jamais céder un pouce de son ambition poétique ou de sa fascination pour l’irrationnel. Powers est un artiste qui ne renonce à rien de ce qui a fait de lui un cérébral. On dira que sa froide virtuosité est de celles qui nous tiennent à distance au lieu de susciter l’empathie, mais non. Au fur et à mesure que l’on pénètre dans la complexité de ses histoires, on a l’impression de s’enfoncer dans des sables mouvants au sein d’un monde qui nous était familier mais qui nous paraît bizarrement étranger, ce qui est le but recherché. À la fin, le lecteur se demande s’il est ce que les autres croient qu’il est. Comme l’auteur et ses personnages. Un auteur d’une curiosité inépuisable et monomaniaque, actuellement concentrée sur les arbres… Troublant ô combien. Je est un autre ? On n’en sort pas. À vrai dire, on ne cherche pas à en sortir tant Richard Powers s’affirme de roman en roman comme l’un des écrivains américains les plus inventifs de sa génération. »

Le Figaro

« Quand Richard Powers se lance dans l’écriture du Dilemme du prisonnier, il a 26 ans. Il a perdu son père, et cette perte l’obsède, il voudrait la transfigurer dans un roman. C’est ainsi qu’est né Eddie Hobson. Enseignant, père de quatre enfants (plus un cinquième, qui raconte l’histoire, et qui n’est autre que Richard Powers), marié à la douce Ailene. Il vit à De Kalb, Illinois, dans une maison identique aux centaines d’autres qui peuplent la ville, une maison blanche avec un toit en pente et une véranda à moustiquaire. De Kalb est une bourgade sans histoire, aimable, elle est pourtant le berceau d’un outil redoutable : le fil barbelé.

Cette anecdote illustre à merveille la phrase préférée d’Eddie Hobson : il y a plus en nous que nous ne le soupçonnons. Cet adage vaut pour les êtres humains, les villes, les maisons blanches aux toits en pente, et enfin les livres comme Le Dilemme du prisonnier, une œuvre gigogne.

Le roman s’ouvre sur une réunion de famille. Eddie est au plus mal et ses enfants se sont rendus à ses côtés. Depuis des années, il souffre d’hallucinations, de crises qu’il a toujours refusé de faire diagnostiquer. Cette maladie est un mystère bourdonnant, un secret dont on bavarde constamment, sans doute pour ne pas avoir à le percer. Chez les Hobson, le langage – et plus particulièrement les jeux de mots, spécialité du père – est à la fois un refuge et un écran. Il protège, distrait, de ce que la réalité comporte de plus effrayant.Page après page, l’écrivain nous mène à la rencontre de ce secret, dissimulé sous des strates d’histoires et de joutes verbales, et de l’homme qui le porte. Comme souvent chez le mélomane Powers, le roman est construit comme un concerto, un dialogue entre plusieurs voix narratives, plusieurs temporalités. C’est une façon de montrer que le destin individuel d’un être fait partie d’une somme de destins, bien plus vastes.

Et en effet, on va découvrir que la maladie d’Eddie Hobson n’est rien de moins que l’empreinte qu’a laissée l’Amérique en lui marchant dessus. Pour le comprendre, Powers nous entraîne dans les allées de l’exposition universelle de New York en 1939, il nous raconte l’entrée en guerre des États-Unis, la fougue patriotique de Walt Disney, qui participa à l’effort national en distrayant les foules, l’internement systématique de tous les citoyens américains d’origine japonaise. Dans chacun de ses tableaux – des morceaux de l’histoire américaine que Powers rend passionnants – se promène la petite et fragile figure d’Eddie Hobson. Il perdra un frère au combat, et beaucoup plus lors du premier essai nucléaire de l’histoire, à Alamogordo, au Nouveau-Mexique. Abîmé par la guerre, Eddie Hobson se retranche dans un monde parallèle, fait d’astuces, de devinettes, d’histoires, qu’il transmet à ses enfants. Walt Disney appellerait cela de “la poussière de fées”, pour consoler des camps, des bombardements et de cette étrange maladie qui a frappé Eddie. Richard Powers a un autre mot pour ça, tout aussi merveilleux : roman. »

Le Nouvel Observateur

«“Il y a plus en chacun de nous qu’aucun ne le soupçonne.” C’est la clé de ce roman, le récit d’un homme et de sa famille des années 1940 aux années 1980. Une quête du bonheur entre Walt Disney, essais nucléaires, guerre mondiale et “La vie est belle”, entre énigme familiale et épopée historique.

C’est l’histoire d’un père qui accable sa progéniture de questions sur le pourquoi du comment. Pour ce professeur d’histoire, tout est matière à jeux de mots, contrepèteries, devinettes Carambar et blagues de toute nature. Bien des années plus tard, son fils Richard a cherché à ressusciter la figure de ce père attachant et énigmatique dans un roman familial qui offre un éclairage passionnant sur les origines de son travail d’écrivain et sur la maturation d’une œuvre considérée aujourd’hui comme l’une des plus importantes aux États-Unis.

Le Dilemme du prisonnier a été écrit il y a près de 30 ans. Vous vous souvenez de votre état d’esprit à l’époque ? Pour les besoins de la publication française, il m’a fallu me replonger dans ce livre qui m’était devenu presque étranger. Je l’ai écrit quand j’avais 28 ans. J’en ai 56. À l’époque, j’habitais aux Pays-Bas. C’est un livre très européen. Je l’écrirais très différemment maintenant. Mais c’est la raison pour laquelle je suis très content de l’avoir écrit, parce que je ne saurais plus le faire de cette manière.

Mais on a l’impression que tout est déjà là, les thèmes et le pouvoir d’évocation. C’est vrai. L’histoire m’a toujours obsédé. Le premier livre que j’ai écrit traite de la Première Guerre mondiale. Celui-ci parle de la Seconde, et le sujet de mon troisième était la guerre froide. Mon entrée en littérature est donc aussi une tentative de raconter le siècle au travers de ces trois moments majeurs. Mais on pourrait repérer également la fascination pour la science et la technologie, pour l’art, et mon intérêt pour cette question qui me taraude depuis toujours : qu’est-ce qu’un individu ? Où est la frontière entre vie privée et vie publique ? Comment interagissent le minuscule et le gigantesque, l’individuel et le collectif ? […]

Votre famille était obsédée par le pouvoir du langage. Vous n’êtes pas devenu écrivain par hasard… Dans ma famille, le pouvoir des mots était perçu comme essentiel. On jouait aux cartes, on faisait des blagues, on chantait des chansons, on faisait des jeux de mots sans arrêt. C’était dingue. En revanche, on ne savait pas exprimer les émotions. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’en éprouvait pas ! En tout cas, pour quelqu’un qui se destinait à l’écriture, c’était le terrain d’entraînement idéal.

Pensez-vous que votre travail a gagné en simplicité avec le temps ? La différence entre mes premiers livres et mes derniers est globalement la suivante : dans les premiers romans, on sent une fascination pour la forme, la structure et l’innovation. Dans mes ouvrages plus récents, j’ai essayé, je crois, d’aboutir à un résultat plus séduisant selon les canons de la narration traditionnelle. Mais que va-t-il se passer ensuite ? En ce moment, je suis complètement obsédé par les arbres. La curiosité est, à vrai dire, mon vilain défaut. Je me réveille le matin et je sais que je vais passer des heures à aller au plus profond dans la matière qui m’intéresse. La musique, la nature, la biologie, la génétique, l’histoire américaine : tous ces sujets sont pour moi des centres d’intérêt inépuisables.

Le Monde : « Magnifique portrait de père sur fond de famille dysfonctionnelle »

ELLE

« Biologie, histoire, technologie… Aucun domaine pointu n’effraie Richard Powers. Romancier ambitieux, mais généreux, il sait hisser son lecteur jusqu’aux sommets étincelants de son intelligence. Rencontre à l’occasion de la parution française du “Dilemme du prisonnier”, œuvre de jeunesse qui fait le lit de ses obsessions et donne les clés de sa curiosité encyclopédique. Scène inaugurale : allongé dans l’herbe, un père initie ses quatre enfants aux mystères du ciel. “Ce père, c’était le mien, secret, mais intarissable quand il s’agissait de nous éveiller. Tout était prétexte à leçons, QCM, jeux de mots”, se souvient, amusé, Richard Powers. Dans le giron de ce puits de savoir, il fait des études de physique, puis se tourne vers l’informatique, avant que ne s’opère sa conversion littéraire. “J’étais si frustré d’avoir dû choisir. L’écriture a ceci de merveilleux qu’elle permet de vivre deux années dans la peau d’un généticien, et les trois suivantes dans celle d’un neurologue.” Parce que ses centres d’intérêt sont multiples et rarement explorés par le roman, les médias, friands de raccourcis, aiment à le présenter comme un écrivain geek. L’auteur de “La Chambre aux échos” n’a pourtant rien d’un Professeur Nimbus intimidant. Arborant le look juvénile des éternels étudiants, il défend les liens étroits entre l’univers scientifique et la littérature. “On ne comprend rien si l’on ne ressent pas. Les chercheurs savent bien tout ce que les découvertes ont de romanesque. ” Pour s’en convaincre, il faut accorder à Richard Powers le bénéfice du temps. Denrée rare aujourd’hui. “L’attention est le défi de l’écrivain contemporain. J’essaie de stimuler toutes les régions du cerveau pour que l’on goûte le plaisir de les sentir résonner. Comme dans une symphonie.” Le tempo est si crucial pour l’auteur du “Temps où nous chantions” qu’il dicte ses livres. “La musique parle aux sens, aux muscles. Elle nous ramène à un temps primitif : avant les mots, avant les idées.” Elle sera aussi le battement de son prochain roman, centré sur un compositeur en crise existentielle. L’art, la culture sont les remparts de Richard Powers. Sans doute sont-ils dérisoires. Mais ils changent notre regard. Dans le sillage de cet écrivain prodigieux, le brouillard auquel la vie ressemble parfois s’estompe, et le monde se fait limpide. »

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