« Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications. » Saint Exupéry

11 mai

Les petits partis, le silence s’installe.

Je me retrouve complètement désœuvrée, n’étant plus sollicitée sans arrêt, ne dressant plus l’oreille aux appels répétés de petites voix qui me cherchent, me réclament, pour jouer, déjeuner, se promener, dessiner, faire de la balançoire, goûter, jouer au ballon, prendre le bain, dîner, regarder un dessin animé, lire une histoire.

On se retrouve entre grandes personnes, ce n’est pas ma place. On parle argent, voyages,  menus, courses, que du matériel, du terre-à-terre, plus d’imagination, de rêve, de « on disait que tu étais la grande sœur » ou le chevalier, ou le cheval, ou la maman loup.

On répète à chaque apéritif puis à chaque repas qu’on ne boira pas, plus, moins, en se resservant un verre de champagne, de cidre, de vin.

Si j’avais encore besoin d’une confirmation, je l’ai depuis ce matin : je me sens mieux avec des enfants, qu’ils aient 4, 9 ou 11 ans, qu’avec des grandes personnes, qu’elles aient 24, 32, 34, 57 ou 65 ans. Même s’il s’agit de mon frère, de ma sœur, de son mari, de mon oncle ou de ma mère. Elles m’ennuient, m’agacent, me révoltent, par leurs paroles, leurs actes, leurs pensées, leurs réponses étonnées, quand il y en a, à mes pauvres tentatives de parler d’autre chose. Je suis toujours à côté, mes propos déplacés, mes réactions excessives, mes jugements ridicules, mes critiques mal venues.

Vivement notre départ demain matin. Plus qu’une soirée à tenir. À jouer le jeu. Leur jeu, qui n’en est pas un, auquel je n’ai aucune envie de participer et où il n’y a rien à gagner.

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« Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants, mais peu d’entre elles s’en souviennent. » Antoine de Saint-Exupéry

Côtoyer des enfants chaque jour remet en place les règles élémentaires du « vivre ensemble » : écouter l’autre, parler chacun son tour, respecter le rythme de parole et l’imagination de son interlocuteur.

Ne pas rapporter, en d’autres termes régler ses désaccords aussitôt et ne pas attendre qu’une instance extérieure, qui n’a pas assisté à la scène, émette un jugement a posteriori. Ne pas réclamer, ou exiger, mais exprimer son envie avec mesure et politesse.

Si seulement les adultes avaient plus à cœur de respecter ces simples consignes, qu’ils ne font qu’imposer aux enfants sans se les appliquer. Ces jours passés à répéter sans cesse ces quelques règles de base me font mesurer à quel point les grandes personnes ont oublié tout ce qui a pourtant nourri leur quotidien pendant une bonne dizaine d’années.

Tout le monde devrait se confronter à l’univers enfantin, c’est le meilleur remède contre tous les maux qui nous rongent. À les entendre rire, on se surprend à les rejoindre dans une hilarité qui confine à l’hystérie. À les regarder jouer, on choisit son personnage pour entrer dans la danse. À les prendre dans ses bras, on comprend combien notre quotidien manque de cette tendresse spontanée et gratuite. À répondre à leurs questions sans cesse renouvelées, on s’interroge sur nos propres convictions. À les border avant qu’ils ne s’endorment, on envie leur sérénité face à nos angoisses nocturnes. À les voir surgir à la table du petit-déjeuner, on décide d’accueillir chaque journée comme une nouvelle aventure.

À les voir si petits, si fragiles mais pourtant capables d’un tel courage, d’une telle force de caractère, d’un tel sentiment de colère ou d’enthousiasme, de tristesse ou de joie, d’un tel amour, on est émus et on se jure de les protéger.

« Ce qui est vérité à l’aube est mensonge à midi. » Hemingway

Mai 2013

Que la vérité sorte de la bouche des enfants ou non, passer du temps avec eux, les écouter, leur parler, se mettre dans leur tête et voir à travers leurs yeux est toujours pour moi un exercice enrichissant.

Ils me forcent à sortir de mes préjugés, à bousculer les idées reçues. Avec leurs pourquoi, ils ouvrent des champs immenses de remise en question, secouent les immobilismes, font trembler les fondations trop bien ancrées d’un confort aveugle ou du moins myope.

Assister à leur découverte de la vie, accompagner leurs émerveillements, chercher avec eux des réponses, voilà qui me sauve de l’âge adulte que je désire fuir. À leur côté j’ouvre les fenêtres en grand, j’aère mes idées, je secoue les jugements hâtifs.

« Il faut faire de la vie un rêve et faire d’un rêve une réalité. » Pierre Curie

Avril 2013

J’ai vu S. dimanche après-midi. On a pris un verre à une terrasse près de chez moi, pendant plus de deux heures. Ça me fait à chaque fois un drôle d’effet. Se retrouver face à une personne à la fois si proche et en même temps complètement inconnue.

Nous avons passé plus de quatre ans sans presque nous séparer, puis quasiment une année à des milliers de kilomètres (avec deux moments de retrouvailles), et nous voilà étrangers depuis maintenant six ans.

Je retrouve des expressions, des tics, son rire et son parfum. Je ne reconnais pas ses vêtements, je n’ai jamais vu son nouvel appartement, ni sa copine (depuis apparemment trois ans, information qu’il a rechigné à me fournir, étrangement, alors qu’il me pose à chaque fois des questions sur mes amours).

C’est à la fois lui et pas lui.

Et lui, que ressent-il face à moi ?

Je doute qu’il se pose autant de questions, mais malgré tout, au fond de lui, il doit bien y avoir ce sentiment confus d’attirance, de curiosité et d’étonnement, face à quelqu’un qu’on a aimé, avec qui on a dormi, voyagé, souffert, et qui n’est plus aujourd’hui qu’un inconnu, pas tout à fait anonyme, mais presque.

« La femme des temps modernes est née, et c’est elle que je chante. » Louis Aragon

Samedi 27 avril 2013 13 heures

Sans savoir à quoi ce sentiment est dû (désœuvrement, météo maussade après quelques jours de soleil, fatigue), je me surprends à nourrir des rêveries nostalgiques. Je songe à un temps où les relations, amoureuses évidemment, revêtaient un charme grisant, une simplicité qui avec le recul me semblent bien reposants.

Je me vois me rendre au cinéma avec un garçon qui me plaît, qui fait voleter des papillons dans mon ventre, qui me fait sourire sans raison, rire au moindre prétexte, qui me donne envie de danser, de chanter.

Je nous vois nous installer dans la salle et attendre sagement, timidement, en silence, un peu gênés mais impatients, que les lumières s’éteignent et que les images défilent pour oser opérer un rapprochement. Une main qui se déplace furtivement, après le bras, le coude qui a effleuré l’autre, celui négligemment (du moins en apparence) posé sur l’accoudoir commun.

Je souris toute seule à l’évocation de ces moments du passé, de l’adolescence, quand tout semblait pur, innocent, le temps des premières fois.

Aujourd’hui tout me paraît galvaudé, les rencontres n’ont plus ce parfum de nouveauté, on ne ressent plus cette griserie renouvelée à chaque rendez-vous.

Aujourd’hui un rendez-vous n’a pas la même valeur, le même poids. Il a perdu de sa force, je ne m’y rends plus le cœur aussi léger que les pas, je ne marche plus en réprimant une danse, je ne fredonne plus de ritournelle, je ne souris plus aux inconnus que je croise.

Le romantisme, je crois, je le regrette, le déplore même, n’a pas survécu au passage à l’an 2010. Ou bien c’est moi qui ai vieilli. Constat assez effrayant. Ou bien n’ai-je pas rencontré celui qui me donnera à nouveau des ailes, qui me fera danser, chanter, sourire et rire à la seule pensée de le retrouver. Je préfère m’accrocher à cet espoir plutôt que de me résigner à ces relations tièdes, ce non engagement, cette façon neutre de se fréquenter, cette attitude blasée qui se refuse à toute découverte, à toute rencontre, à toute surprise et donc au miracle d’une alchimie aussi inattendue qu’envoutante.

Alors, au risque de me répéter, ce qui m’importe peu, voici ce que j’espère, encore et toujours, avec Rimbaud,  Apollinaire et Hugo :

Changer la vie.

Il est grand temps de rallumer les étoiles.

Ne doutons pas. Croyons.

Emplissons l’étendue

De notre conscience, humble, ailée, éperdue.

Soyons l’immense Oui.

« Pour moi, être aimé n’est rien, c’est être préféré que je désire. » André Gide

7 octobre 2009 17 heures

C’est bizarre de voir comment le fait de les transcrire sur ordinateur donne un statut différent à ces notes. Elles y trouvent à la fois une sorte de légitimité mais elles gagnent aussi une distance, elles s’écartent du premier jet de l’écriture qui passe directement de moi au papier et atteignent un terrain « neutre », celui de l’après, de l’au-delà du ressenti brut et immédiat.

Ce qu’il y a d’étrange dans ce phénomène c’est qu’en réalité ce sont les mêmes mots alignés au sein des mêmes phrases et qui donc forment le même sens. Avant toute forme de réécriture vient la transcription basique et pourtant, déjà, au fur et à mesure que mes doigts s’agitent au-dessus du clavier et en font claquer les touches dans une musique que je trouve apaisante, les mots qui apparaissent sur l’écran me semblent impersonnels, comme sortis d’un autre esprit que le mien…

J’ai beau songer à cette étape je n’arrive pas à trouver d’explication à cette mue de mes mots en un texte extérieur à moi, existant par lui-même, en non plus né de mes questionnements intimes. Mystère de la confession, énigme de l’aveu, tous ceux qui ont pris l’habitude de coucher leurs états d’âme sur papier connaissent-ils cette expérience de dépossession ?

« La bêtise insiste toujours. » Albert Camus, La Peste

21 décembre 2007

J’ai vu A. ce soir. Nous parlons beaucoup, facilement, de choses qui nous touchent. Une grande intimité et une grande confiance se sont installées en peu de temps et après presque deux ans de silence… Ça me fait du bien mais en même temps je n’avance toujours pas. Je suis face à un mur, toujours le même, cinq ans après…

Accepter mon adolescence, mes démons, moi, mon passé et mon futur, pour construire mon présent… Je ne sais rien ou je sais trop, c’est la même chose. Plusieurs mois sans écrire et pourtant toujours autant de questions sans réponse, de souffrance sans consolation, de solitude sans amour. Seule il faut que j’accepte de vivre, pour peut-être un jour vivre à deux. Mais quand ?

M’aimer un peu, m’aimer tout court, m’aimer malgré tout, malgré mes failles, mes défauts, mes faiblesses… en faire une force mais sans être encore et toujours dans la lutte, dans la rébellion, dans la provocation. Ne plus chercher à prouver et vivre pour moi. M’affranchir du regard des autres. Seul le mien compte, alors le rendre moins exigeant et plus réaliste. Comment ?

Apprendre à faire avec. Quand je n’ai pas le choix, ne pas en faire un défi, je m’use à lutter contre ce qui me dépasse. Accepter et vivre. M’aimer, aimer pour être aimée. Voilà le travail qui m’attend. Pour combien de temps ?

« Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou. » Albert Camus, « Carnets »

17 décembre 2006

Les gens qui se sentent mal n’aiment pas voir les autres faiblir. Ils ne savent les consoler, simplement offrir un geste de réconfort face à ce miroir d’eux-mêmes qui les renvoie à leur propre malaise. Chassez ce désespoir qui me hante moi-même et jouez avec moi la fière et digne comédie de l’insouciance !

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Camus, « Le Mythe de Sisyphe », 1942

28 octobre 2006

Suis-je une petite Peter Pan ? Est-ce que je refuse de grandir et de devenir une des leurs ? Un adulte aigri, responsable, autoritaire et blasé. Ne plus jouer, ne plus rire, ne plus regarder les papillons voler, les gouttes tomber, les nuages glisser et le soleil couler…

Pas le temps ! Trop de choses à faire, de problèmes à régler…

Si c’est ça l’avenir alors oui je veux rester au Pays Imaginaire avec les Enfants perdus.

« Prends ces mots dans tes mains et sens leurs pieds agiles Et sens leur cœur qui bat comme celui du chien. » Raymond Queneau

15 novembre 2003 17 heures

Je viens de comprendre – non pas que j’aie eu une illumination ! –  pourquoi je parle autant et monopolise la conversation quand je me trouve au sein d’un groupe : je marche souvent seule et pendant que j’erre dans Paris avec ou sans but, avec ou sans musique pour rythmer mes pas et mes rêveries, je me parle en moi-même presque sans arrêt. J’ai pris l’habitude d’écrire ce que je pense sur des carnets, le flot de mes pensées est conscient et ininterrompu… il est même plutôt grave et assez égocentrique.

C’est pourquoi quand je retrouve de la compagnie, je combats la solitude et le silence que j’ai trop douloureusement ressentis en comblant tous les vides par un débit incessant d’anecdotes et de remarques, plutôt futiles mais tout de même drôles, me faisant par ce biais passer pour le clown de service et la pipelette par excellence… on s’étonne quand je m’avoue timide ! Et moi je m’étonne de cette réaction incrédule. On ne comprendra donc jamais que ceux qui parlent le plus sont les moins à l’aise en société et dans leur peau ?