Leur premier baiser 2

fleurs roses

Quand elle y repense aujourd’hui, à ce fameux premier baiser, celui qu’on n’oublie jamais, qui vous marque pour toujours, un léger sourire anime son visage.

Car la scène, vue avec tant d’années de recul, possède un côté aussi touchant que risible, presque ridicule même. Elle revoit son amie Valentine qui a joué les entremetteuses, alliée avec son petit-ami Benjamin, lui-même le meilleur ami de celui qui allait lui offrir ce souvenir éternel.

Ils ont dansé quelques slows, maladroits, gênés, ils savaient ce qui les attendait, impatients et terrifiés à la fois. Lui avait déjà une petite-amie, partie en classe de nature à ce moment-là. Mais cela ne les dérangeait aucunement, ni elle, ni lui, ni le couple qui a tout fait pour les rapprocher.

Et le rapprochement, furtif, eut lieu. Valentine lui glissa à l’oreille « Il t’attend aux toilettes ». Elle s’y rendit, les joues en feu, le cœur battant, les jambes lourdes. Aucun mot ne fut échangé. Des lèvres effleurées. Et ce fut tout.

Jusqu’aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, elle ressent encore très clairement l’émoi provoqué par ce quart de seconde de contact. Les fameux papillons dans le ventre, le temps qui s’arrête, la gêne, après.

C’était pour lui aussi une première fois, elle le sentit, il était aussi novice qu’elle en la matière. Elle sortit la première des toilettes, il la suivit peu après. Ils n’osaient se regarder, encore moins se toucher.

Ils ne se reverraient que le lundi, à l’école. Il avait changé d’avis et envoyé un autre de ses amis, Sébastien, annoncer que c’était fini. Elle en fut plus étonnée que peinée. Fini ? Avant même d’avoir commencé ?

Sa toute première histoire sentimentale et, déjà, cette perplexité face aux réactions masculines.

Leur premier baiser

Le tout premier a été échangé en mars, au milieu des années 1990, un samedi soir, lors d’une boum. Chez Violaine, qui habitait la même rue qu’elle et chez qui ils allaient tous les deux déjeuner le jeudi une fois par mois, selon cet ingénieux système de « mini cantine » instauré par leurs mères. Ainsi les quatre enfants qui avaient déjà la chance de partager la même classe et le même quartier pouvaient également partager un repas par semaine. Elle avait fini par se résigner à cette obligation sociale décrétée avant l’heure par les parents trop contents d’être libres trois midis par mois, enfin, libres, de toute façon d’habitude c’était la baby-sitter qui s’y collait. Mais cela leur donnait le sentiment d’œuvrer pour la cause de leur enfant et son épanouissement.

Ce baiser, son premier, elle s’en souvient parfaitement, il avait été aussi relaté dans son journal intime, qu’elle relit régulièrement avec tendresse et nostalgie. Cette enfant l’émeut, elle a toujours une sensation étrange de vertige quand elle opère ce voyage dans le temps, dans son propre passé, pourtant pas si lointain.

À l’époque la vie semblait si facile, elle ne se posait pas autant de questions. Ses parents étaient encore mariés, ne se disputaient pas encore aussi souvent et violemment que lors des dernières années avant leur divorce. Elle allait à l’école, récoltait de bonnes notes, prenait des cours de danse et de dessin, avait une meilleure amie, plein de copines, une grande sœur et un petit frère, ses quatre grands-parents (deux sont morts depuis).

Leur rencontre 4

Image

Il arrive en cours d’année, au début du deuxième semestre, un soir de février.

Elle ne fait pas attention à lui, trop concentrée sur son dessin, trop avide de profiter de chaque minute de ces petites deux heures qui représentent une parenthèse d’évasion dans son quotidien studieux de lycéenne, qui rêve déjà d’intégrer une classe préparatoire littéraire.

C’est le prof qui joue les entremetteurs sans le savoir en conseillant au nouvel élève de lui emprunter un pinceau.

Ils se connaissent en fait, ils ont été en maternelle ensemble, puis en primaire où ils ont été amoureux, brièvement mais assez pour que cela les ait marqués tous deux.

Ils avaient à peine dix ans quand ils ont échangé leur premier baiser, événement important dans la vie de chacun.

Leur rencontre 3

coquelicots

Il a lui-même eu la chance de croiser très tôt un professeur passionné, devenu au bout de quelques mois son maître, son mentor. Depuis, il n’a de cesse de rendre ce qu’on lui a offert, d’insuffler passion, émotion, d’ouvrir les yeux et d’élargir l’horizon, de guider ses élèves dans son univers peuplé de silhouettes habitées, d’animaux sauvages et de constellations lointaines qu’il leur fait toucher du doigt en les esquissant par de grands gestes fiévreux.

Il secoue la tête pour sortir de sa rêverie et revenir à l’atelier. Le cours touche à sa fin. Il a décidé de ne pas la brusquer, de l’approcher à tâtons. Il a senti sa réserve, son manque de confiance, son innocence. Il sait que, face à celle qu’il considère comme une biche apeurée, il va lui falloir faire preuve de tact, de douceur, il pense même tendresse.

Lou lui rappelle ce modèle dont il était tombé fou amoureux. Il avait quinze ans, elle vingt-deux, et tout les séparait.

Encore si jeune, innocent, il avait bien sûr vécu quelques amourettes, embrassé du bout des lèvres quelques camarades, rêvé d’aller plus loin, d’oser aventurer une main timide, de caresser ces corps qui s’éveillaient comme lui au désir. Mais au moment de son premier cours de dessin de nu, ou « modèle vivant » comme on l’appelle aussi, il ne s’était encore jamais tenu aussi près d’un corps de femme, entièrement nu, vulnérable, offert aux regards, cru, entier, si semblable mais à la fois si différent des corps impudiques qu’il avait longuement observés dans des magazines.

Leur rencontre 2

Image

Il a déjà rencontré ce phénomène plusieurs fois au cours de sa carrière et pourtant il ressent à chaque fois la même émotion. Car il sait quel rôle il doit jouer face à ce talent qui s’ignore. Celui de l’accoucheur. Gagner sa confiance, l’apprivoiser, l’approcher, la séduire sans l’effaroucher, la flatter sans l’étourdir.

À bientôt cinquante-six ans, Frédéric en a vu passer des élèves, et parmi les centaines, les milliers de jeunes gens sérieux, appliqués, besogneux parfois, il se rappelle parfaitement les rares diamants bruts qu’il a aidés à se révéler. Son père était bijoutier et il aime comparer son travail de professeur à cette tâche si précise et empreinte d’humilité du tailleur de pierres précieuses.

Quelques-uns ont persévéré, en ont fait leur métier. Il a assisté avec une fierté contenue et pudique mais réelle à leurs vernissages et expositions ; d’autres ont brusquement tout arrêté, sont « rentrés dans le rang », le plus souvent en raison de pressions familiales. La vie d’artiste, de bohême, les rares rentrées d’argent, le manque d’assurance en des jours meilleurs, effraie. Il est bien placé pour le savoir.

Qu’en sera-t-il pour cette jeune fille au regard brûlant, qu’il observe en cachette avec une impatience croissante, alors qu’elle plisse les paupières, éclipsant l’espace d’un instant ses yeux bruns tachés de paillettes d’or, pour évaluer l’ombre qui dessine le corps du modèle allongé sur l’estrade ?

Parviendra-t-il à la mener en douceur, à lui faire découvrir à son rythme, sans la brusquer, sa vocation ?

Il se souvient avec nostalgie de son propre parcours, il y a plus de quarante ans aujourd’hui. Ses premiers carnets, ses premiers rêves de gloire.

Leur rencontre

Image

Un cours du soir de dessin à Paris.

Les élèves forment un ensemble peu homogène, ce qui plaît au professeur, il préfère s’adresser à une large palette d’auditeurs quand il se laisse emporter par sa passion, un crayon ou un fusain à la main, un carnet sur les genoux et la tête dans les étoiles.

Il l’a évidemment remarquée dès le premier cours, un soir de septembre pluvieux, cette jeune fille discrète, solitaire, à l’air tellement concentré sur son chevalet qu’elle en paraissait butée, et que plus rien n’existait à ses yeux en dehors du modèle et de son croquis.

Il a reconnu ce type au premier coup d’œil sur son carnet, lors de sa ronde rituelle dans l’atelier : une rêveuse, une artiste, une de ces personnalités à part, qui s’isole volontairement, enfin pas vraiment car elle ne s’en rend pas compte, et à la « vie intérieure » ‒ il déteste cette expression mais a jusqu’ici échoué à en inventer une plus adéquate – si riche, tellurique même, qu’on l’aperçoit qui vibre à travers son trait affirmé sur le papier.

Il a reconnu aussitôt chez cette toute jeune fille ce qu’il attend, espère, quand il découvre une nouvelle classe. Sur le carnet, il l’a observé au bout de quelques minutes : l’esquisse s’est mise à vivre, la silhouette à s’animer.

Premier amour

coquelicot

Par quoi commencer ?

Leur rencontre ? Leur premier baiser ? Leur premier « je t’aime » ? Leur première dispute ? La première porte qui claque, le premier anniversaire, les premières vacances, le premier fou rire, le premier réveil, le premier Noël ?

Ou bien commencer par la fin ? Mais est-ce vraiment la fin ?

L’avenir nous le dira.