« Le Roi n’a pas sommeil », Cécile Coulon, Viviane Hamy, 2012

Un court roman aux allures de conte moderne et tragique.

On suit le destin d’un enfant trop calme, Thomas, la vie quotidienne d’une petite ville aux allures de Far West américain, l’exploitation d’une propriété et de sa forêt, avec une multitude de personnages bien campés. Thomas n’a qu’un seul ami, il grandit et s’endurcit après une enfance à la fois paisible et touchée par un drame. Le premier chapitre nous donne des indices sur la noirceur qui va le gagner, et la romancière tresse habilement les événements, les déceptions, les colères, les deuils, pour nous faire arriver au drame final.

Le personnage de la mère, Mary, d’une beauté magistrale, est très bien construit, tout en pudeur et en force face à une vie de dur labeur et de soutien à des hommes très sombres, son mari puis son fils. L’auteur dépeint une galerie de personnages malheureux qui luttent pour survivre et sont rattrapés par leur origine et un certain atavisme qui leur colle à la peau.

Un roman assez noir mais précis, plein de trouvailles poétiques et qui éveille la compassion envers des personnages aux itinéraires voués à la perte.

Le texte est empreint à la fois de poésie dans les descriptions de la nature, de mélancolie dans l’évocation de l’innocence de l’enfance, de précision dans la psychologie et l’analyse des relations amicales, familiales et amoureuses, pleines de rancœurs et de loyauté.

C’est le deuxième roman que je lis de Cécile Coulon, et j’y retrouve ce qui m’avait plu dans son premier, « Méfiez-vous des enfants sages » : une ambiance hors du temps, une pesanteur percée de moments lumineux, des personnages maudits, une nature poétique, des incompréhensions et des non-dits qui rongent.

Un livre aussi sombre que lumineux mais que je ne conseille pas à ceux qui n’aiment pas se plonger dans un peu de noirceur !

Critiques (mitigées) glanées sur Internet (Babelio)
« Un roman très bien écrit [mais qui] n’a pas été réellement à la hauteur de mes attentes. Il y manque une pointe de « je-ne-sais-quoi » qui le rende bouleversant mais l’écriture est tellement belle et agréable à lire, la psychologie des personnages est si bien analysée que je me suis néanmoins régalée en découvrant ce petit livre. À découvrir et à vous de juger ! » Cicou45

« avant tout un roman sur l’atavisme et sur l’impuissance des hommes face à certaines formes de déterminisme. Cécile Coulon offre de sombres et magnifiques portraits d’un homme, d’une famille, d’une petite ville de l’Amérique profonde où tout se sait, rien ne s’oublie et les regards savent le rappeler à chaque instant. L’écriture est maîtrisée et la précision des descriptions dissèque indirectement les âmes et les caractères de personnages denses, épais et puissants dégageant une espèce de violence sauvage aussi attendrissante qu’effrayante, le tout avec un humour toujours très fin. Par ailleurs, la tension narrative qu’elle parvient à installer par le biais d’une construction sans faille, à commencer par une scène inaugurale étonnante qui, sous couvert de donner les clés de l’histoire, ne fait qu’attiser la curiosité du lecteur, contribue à faire de ce roman un livre à la fois marquant et extrêmement abouti ! » Caro64

« Cécile Coulon s’y entend pour créer des ambiances. On visualise sans peine la petite ville paumée des années 50, quelque part dans le sud profond des USA, et ses habitants en perdition. Surtout les hommes, qui après s’être tués à la tâche à la scierie le jour, finissent de s’abrutir avec le tord-boyaux du bar local le soir. » Viou1108

« J’avoue ne pas avoir accroché à cette histoire, à cette notion de déterminisme familial et de fatalité. Je suis restée à côté du roman tout en reconnaissant le vrai talent de Cécile Coulon, son écriture, puissante et précise qui s’inscrit dans la droite lignée des auteurs américains que j’affectionne (John Steinbeck et Truman Capote). Elle décortique avec justesse les états d’âme et la puissance dévastatrice des émotions contenues et des frustrations. Malgré un sentiment d’inachevé, j’ai apprécié ce livre que je recommande car je reste persuadée d’avoir trouvé en Cécile Coulon une future grande plume de la scène littéraire française et que son véritable chef-d’oeuvre ne saurait tarder. Affaire à suivre… » Indira95

CRITIQUES PRESSE

« Une odyssée sur la relativité du bien et du mal, sur la trahison et l’identité en moins de cent cinquante pages- et pas mal de bouteilles de mauvais whisky.

Cécile Coulon ne s’encombre d’aucune fioriture. Elle va droit au but, creuse la plaie. C’est ce qui rend hypnotique la lecture de ce livre. » « L’Express »

« Le style de Cécile Coulon est authentique et direct. Elle n’use pas de fioritures pour garnir son texte, rendu puissant grâce à un sentiment constant d’aliénation, qui mêle fascination et répulsion. » « Actualitté »

« Un style, âpre, sec, violent, puissant. Cécile Coulon a un talent fou. » « Les Échos »

« La grande force de Cécile Coulon est là, dans le pouvoir de saisir les brusques variations de tension de cette existence, de donner au tragique le visage lisse et mutique de la jeunesse. » « L’Humanité »

« « Le Roi n’a pas sommeil » est un récit âpre et tendu par une écriture incisive qui sait percer le mystère des âmes et leur nature sauvage. » « Le Monde »

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« Petit pays », Gaël Faye, Grasset, 2016

« J’ai écrit ce roman pour faire surgir un monde oublié, pour dire nos instants joyeux, discrets comme des filles de bonnes familles : le parfum de citronnelle dans les rues, les promenades le soir le long des bougainvilliers, les siestes l’après-midi derrière les moustiquaires trouées, les conversations futiles, assis sur un casier de bières, les termites les jours d’orages… J’ai écrit ce roman pour crier à l’univers que nous avons existé, avec nos vies simples, notre train-train, notre ennui, que nous avions des bonheurs qui ne cherchaient qu’à le rester avant d’être expédiés aux quatre coins du monde et de devenir une bande d’exilés, de réfugiés, d’immigrés, de migrants. » Gaël Faye

J’ai un peu hésité avant de lire ce court roman, car il m’arrive fréquemment de ne pas apprécier les ouvrages récompensés de prix littéraires, et celui-ci en a reçu une dizaine. De plus, je craignais la dureté du témoignage sur le génocide rwandais. Je me suis cependant lancée, sans plus pouvoir m’arrêter, charmée par cette voix, emportée par la nostalgie et la poésie, touchée et remuée face à la violence et à l’absurdité de la guerre.

Plusieurs personnes de mon entourage l’ont lu avant ou après moi et chacune a été transportée par ce premier roman saisissant, percutant, tendre, joyeux, tragique, nostalgique.

« Petit Pays », c’est le Burundi du début des années 1990 vu par le regard d’un enfant de 10 ans. Gabriel vit à Bujumbura avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise d’origine Tutsi et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Le jeune garçon passe le plus clair de son temps avec sa joyeuse bande de copains occupée à faire les quatre cents coups. Ce quotidien paisible et cette enfance douce vont être bousculés en même temps que ce « petit pays » d’Afrique. Gabriel voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler. Le quartier est bouleversé, envahi par la violence. Gabriel se croyait un enfant comme les autres, il va se découvrir métis, Tutsi, Français…

Malgré l’horreur des souvenirs avant l’exil, le romancier tient la violence relativement à distance, nous épargnant les détails de l’horreur du génocide. Il parvient avec pudeur à évoquer ce temps révolu et les affres de l’histoire. Il nous fait ressentir avec brio sa nostalgie d’un monde à jamais disparu. Gaël Faye, musicien et compositeur, sait jouer avec la langue, les images, les sensations, et nous fait passer du rire aux larmes, de la comédie à la tragédie, tout au long de son récit.

Je ne peux que chaudement recommander la lecture de ce court roman malgré tout très riche, fort, bouleversant.

Extraits

« PROLOGUE

Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé.

Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette.

– Vous voyez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez.

– Comme Donatien ? j’avais demandé.

– Non, lui c’est un Zaïrois, c’est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu’ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses.

Là, moi non plus je ne savais pas ce que je pensais. De toute façon, que peut-on penser de tout ça ? Alors j’ai demandé :

– La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ?

– Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.

– Alors… ils n’ont pas la même langue ?

– Si, ils parlent la même langue.

– Alors, ils n’ont pas le même dieu ?

– Si, ils ont le même dieu.

– Alors… pourquoi se font-ils la guerre ?

– Parce qu’ils n’ont pas le même nez. »

 

La lecture comme moyen de rêver et d’échapper à la guerre :

« – Vous avez lu tous ces livres ? j’ai demandé.

– Oui. Certains plusieurs fois, même. Ce sont les grands amours de ma vie. Ils me font rire, pleurer, douter, réfléchir. Ils me permettent de m’échapper. Ils m’ont changée, ont fait de moi une autre personne.

– Un livre peut nous changer ?

– Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. »

 

Critiques glanées sur Internet :

« Gaël Faye signe avec ce premier roman un livre magnifique… le chant de l’enfance, de l’insouciance murmure à nos oreilles et côtoie avec justesse ce terrible génocide. Il écrit comme il chante : les mots résonnent, scandent un amour sans borne pour son pays, tentent de panser des plaies à jamais ouvertes et nous content avec talent l’histoire d’un peuple meurtri… » Babelio, AudreyT  septembre 2016

« L’histoire de Gaby est celle du métissage, de l’exil, du racisme, des méfaits de la colonisation, d’une lutte ethnique fratricide qui prend aux tripes et indigne. C’est une partie de la vie de Gaël Faye racontée avec poésie, pudeur, nostalgie et tendresse qui émeut et laisse pantois devant l’immense talent de ce jeune musicien. » Babelio, palamede, octobre 2016

 

Critiques dans la presse :

« Gaël Faye, livre un récit spontané sur la tragédie. Nul besoin d’expliquer son origine, de se perdre en analyses précises, l’histoire témoigne de l’absurdité de la guerre avec une évidence abrupte. » « Actualitte », octobre 2016

« « Petit pays » est magnifique, tant par l’écriture que par ce qu’il raconte. » « La Libre Belgique », septembre 2016

« Rien n’échappe à Gaël Faye, qui dépeint tout en finesse le racisme ambiant au Burundi, les bruits de la capitale, la moiteur des « cabarets », et surtout le climat électrique et morbide du pays dans les années 1990. » « L’Express », septembre 2016

« Un livre lumineux sur un sujet difficile (…) Il semble écouter ce que dit le silence. » « Le Figaro », septembre 2016

 

 

« Les Passantes », Antoine Pol (1888 – 1971), « Emotions poétiques », 1913, mis en musique par Georges Brassens

Je veux dédier ce poème

A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets,
A celle que l’on connaît à peine,
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais.

A celle qu’on voit apparaître
Une seconde, à la fenêtre,
Et qui, preste, s’évanouit,
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui.

A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage,
Font paraître court le chemin ;
Qu’on est seul peut-être à comprendre,
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main.

A la fine et souple valseuse
Qui vous sembla triste et nerveuse
Par une nuit de carnaval
Qui voulut rester inconnue
Et qui n’est jamais revenue
Tournoyer dans un autre bal

A celles qui sont déjà prises,
Et qui vivant des heures grises
Près d’un être trop différent,
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D’un avenir désespérant.

Chères images aperçues,
Espérances d’un jour déçues,
Vous serez dans l’oubli demain ;
Pour peu que le bonheur survienne,
Il est rare qu’on se souvienne
Des épisodes du chemin.

Mais si l’on a manqué sa vie,
On songe, avec un peu d’envie
A tous ces bonheurs entrevus,
Aux coeurs qui doivent vous attendre,
Aux baisers qu’on n’osa pas prendre,
Aux yeux qu’on n’a jamais revus.

Alors, aux soirs de lassitude,
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir,
On pleure les lèvres absentes
De toutes les belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir.

« Je t’ai vue », Paul Eluard

J’ai regardé devant moi
Dans la foule je t’ai vue
Parmi les blés je t’ai vue
Sous un arbre je t’ai vue
Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l’eau et du feu
L’été l’hiver je t’ai vue
Dans ma maison je t’ai vue
Entre mes bras je t’ai vue
Dans mes rêves je t’ai vue
Je ne te quitterai plus.

 

LES OISEAUX DU SOUCI , prévert, « paroles », 1949

Pluie de plumes plumes de pluie
Celle qui vous aimait n’est plus
Que me voulez-vous oiseaux
Plumes de pluie pluie de plumes
Depuis que tu n’es plus je ne sais plus
Je ne sais plus où j’en suis
Pluie de plumes plumes de pluie
Je ne sais plus que faire
Suaire de pluie pluie de suie
Est-ce possible que jamais plus
Plumes de suie… Allez ouste dehors hirondelles
Quittez vos nids… Hein ? Quoi ? Ce n’est pas la saison des voyages ?…
Je m’en moque sortez de cette chambre hirondelles du matin
Hirondelles du soir partez… Où ? Hein ? Alors restez
c’est moi qui m’en irai…
Plumes de suie suie de plumes je m’en irai nulle part
et puis un peu partout
Restez ici oiseaux du désespoir
Restez ici… Faites comme chez vous.

Retrouvez d’autres poèmes de Prévert, extraits de Paroles :

Villagers , « Nothing arrived »

Savanna scatters and the seabird sings

So why should we fear what travel brings?

What were we hoping to get out of this?

Some kind of momentary bliss?

 

I waited for something, and something died

So I waited for nothing, and nothing arrived

 

It’s our dearest ally, it’s our closest friend

It’s our darkest blackout, it’s our final end

My dear sweet nothing, let’s start a new

From here all in is just me and you

 

I waited for something and something died

So I waited for nothing, and nothing arrived

 

Well I guess it’s over, I guess it’s begun

It’s a losers’ table, but we’ve already won

It’s a funny battle, it’s a constant game

I guess I was busy when nothing came

I guess I was busy (when nothing arrived)

I guess I was busy (when nothing arrived)

I guess I was busy (when nothing arrived)

I guess I was busy (when nothing arrived)

I waited for something and something died

So I waited for nothing, and nothing arrived

I waited for something and something died

So I waited for nothing, and nothing arrived

« Petit pays », Gaël Faye, Grasset, 2016

« J’ai écrit ce roman pour faire surgir un monde oublié, pour dire nos instants joyeux, discrets comme des filles de bonnes familles […]. J’ai écrit ce roman pour crier à l’univers que nous avons existé, avec nos vies simples, notre train-train, notre ennui, que nous avions des bonheurs qui ne cherchaient qu’à le rester avant d’être expédiés aux quatre coins du monde et de devenir une bande d’exilés, de réfugiés, d’immigrés, de migrants. »

Voilà un moment que je tourne autour de ce livre et de l’idée d’en faire un article. Voici donc, en attendant, un résumé et l’incipit, qui vous donneront j’espère déjà l’envie d’aller plus loin et de découvrir ce premier roman saisissant, percutant, tendre, joyeux, tragique, nostalgique.

Résumé et analyse de l’éditeur :

En 1992, Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Gabriel passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce « petit pays » d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire. Gabriel  voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé. Par vagues successives, la violence l’envahit, l’imprègne, et tout bascule. Gabriel se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français…

« J’ai écrit ce roman pour faire surgir un monde oublié, pour dire nos instants joyeux, discrets comme des filles de bonnes familles : le parfum de citronnelle dans les rues, les promenades le soir le long des bougainvilliers, les siestes l’après-midi derrière les moustiquaires trouées, les conversations futiles, assis sur un casier de bières, les termites les jours d’orages… J’ai écrit ce roman pour crier à l’univers que nous avons existé, avec nos vies simples, notre train-train, notre ennui, que nous avions des bonheurs qui ne cherchaient qu’à le rester avant d’être expédiés aux quatre coins du monde et de devenir une bande d’exilés, de réfugiés, d’immigrés, de migrants. »

Avec un rare sens du romanesque, Gaël Faye évoque les tourments et les interrogations d’un enfant pris dans une Histoire qui le fait grandir plus vite que prévu. Nourri d’un drame que l’auteur connaît bien, un premier roman d’une ampleur exceptionnelle, parcouru d’ombres et de lumière, de tragique et d’humour, de personnages qui tentent de survivre à la tragédie.

Incipit

« PROLOGUE

Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé.

Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette.

– Vous voyez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez.

– Comme Donatien ? j’avais demandé.

– Non, lui c’est un Zaïrois, c’est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu’ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses.

Là, moi non plus je ne savais pas ce que je pensais. De toute façon, que peut-on penser de tout ça ? Alors j’ai demandé :

– La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ?

– Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.

– Alors… ils n’ont pas la même langue ?

– Si, ils parlent la même langue.

– Alors, ils n’ont pas le même dieu ?

– Si, ils ont le même dieu.

– Alors… pourquoi se font-ils la guerre ?

– Parce qu’ils n’ont pas le même nez. »

 

A lire : « Aurélia, Le Rêve et la Vie », Gérard de Nerval, 1854-1855 (une partie à titre posthume

Je découvre à travers tout d’abord des citations magnifiques ce texte de Nerval, qui s’est pendu avant d’avoir publié l’ensemble de ces textes dans lesquels il analyse ses crises de folie.

Voilà un ouvrage à lire, définitivement. Voici le début :

aurélia

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des Esprits s’ouvre pour nous. »